‹ Ce que disent les livresChapitre 4 sur 38 · ESSUYÉE PAR PANTAGRUEL ET SES AMIS · texte numérisé non relu

ESSUYÉE PAR PANTAGRUEL ET SES AMIS

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Pantagruel est un prince et un géant, fils de Gargantua, roi et géant, petit-fils de Grandffousier, géant et roi. Il a pour principaux amis frère Jean des Entomcurcs, moine intelligent, gaillard et brave, et Panurge, étudiant spirituel, amusant, mais de faible courage. Pendant une traversée qu'ils font ensemble, ils sont assaillis par une tempête épouvantable et voici le récit de cette tempête. Je modernise un peu le texte pour qu'il soit plus aisément compris.

Or, lendemain, rencontrâmes un vaisseau chargé de moines, jacobins, jésuites, capucins, ermites, augustins, bernardins, célestins, théatins, egnatins, cordeiiers, carmes, minimes et autres saints religieux, lesquels allaient au concile pour débrouiller les articles de la foi contre les nouveauxhérétiques. Les voyant, Panurge entra en excès de joie comme assuré d'avoir toute bonne fortune pour ce jour et autres subséquents en long ordre. Et, ayant courtoisement salué les béats pères et recommandé le salut de son âme à leurs dévotes prières et menus suffrages, fit jeter en leur bateau soixante et dix-huit douzaines de jambons, dizaines de cervelas et centaines de boutargues pour les âmes des trépassés. Pantagruel restait pensif et mélancolique. Frère Jean l'aperçut et demanda d'où lui venait telle fâcherie quand le pilote, considérant les voltigements du drapeau sur la poupe et prévoyant un tyrannique grain, commanda tous être en alêne et fait mettre les voiles bas...

Il convenait, pour ce qui va suivre, de montrer le bon Panurge tout en assurance et en joie, pour le montrer ensuite en toute autre posture et mieux peindre, par ce contraste, cette petite âme très légère et très faible.

Soudain la mer commença s'enfler et tumultuer du bas abime ; les fortes vagues battre les flancs de nos vaisseaux ; le mistral, accompagné de mortelles bourrasques, siffler à travers nos vergues ; le ciel tonner du haut, foudroyer, éclairer, pleuvoir, grêler, l'air perdre sa transparence, devenir opaque, ténébreux et obscurci, si que autre lumière ne nous apparaissait que des foudres, éclairs et effractions des célestes nuées. Croyez que ce nous semblait être l'antique

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chaos dans lequel était feu, air, mer, terre, tous les éléments en réfractaire confusion.

Cette description de la tempête est caractéristique de la manière de Rabelais. 11 procède par accumulation de mots vigoureux et pittoresques, quelquefois presque inconnus, même de ses contemporains, pour donner l'impression du gigantesque, de l'énorme ou de l'étrange. Il dépayse, désoriente, étonne, et, si l'on me permet d'ainsi dire, secoue et bouscule continuellement son lecteur pour tenir toujours son attention en éveil. Cette manière n'est pas à imiter; elle n'est même nullement à recommander; mais entre ses mains, quoique fatigante à ia longue, elle est d'une puissance singulière.

Panurge, ayant du contenu de son estomac bien repu les poissons, restait accroupi sur le tillac tout affligé, tout meshaigné [chagrin! et à demi mort ; invoqua tous les benoîts saints et saintes à son aide, protesta de soi confesser en temps et lieux, puis s'écria en grand effroi, disant: « ...Plût à Dieu et à la benoîte, digne et sacrée Vierge Marie, que maintenant, je dis tout à cette heure, je fusse en terre ferme bien à mon aise I Oh ! que trois et quatre fois heureux sont ceux qui plantent choux ! Oh ! que petit est le nombre de ceux à qui Jupiter a telle faveur portée qu'il les a destinés à planter choux ! Car ils ont toujours en terre un pied et l'autre n'est pas loin. Dispute de félicité et bien qui voudra, mais quiconque plante choux est, présentement par mon décret, déclaré bien heureux, à trop meilleure raison que Pyrrhon, étant en pareil danger que nous sonmies et voyant un pourceau prés du rivage qui mangeait de l'orge épandue, le déclara bien heureux en deux qualités, savoir qu'il avait de l'orge à foison et, d'abondant, était à terre. Ah ! pour manoir seigneurial et divin il n'est que le plancher des vaches... Bébébé, bous, bous, bous ! Par ma foi, j'ai belle peur ! C'est fait de moi. Bon, bon, bon, Je noie, je noie, je meurs, bonnes gens, je noie.

Le divertissant et gai et très vrai, c'est qu'au travers de sa peur, Panurge, qui est étuaiant, qui est lettré, se souvient très involon-

La tempête essuyée par Pantagruel et ses amis dans Pantagruel 15

tairement et comme machinalement de ses auteurs, cite Pvrrhon, cite Virgile (oh! trois et quatre fois heureux...) La peur d'un lettré est celle de n'importe qui, mais elle ne peut pas s'exprimer tout à fait à la façon de tout le monde.

Pantagruel, préalablement avoir imploré l'aide du grand Dieu sauveur et fait oraison publique en fervente dévotion, par l'avis du pilote tenait le mât fort et ferme. [Songez que c'est un géant.] Frère Jean s'était mis en pourpoint pour secourir les matelots. Ainsi étaient Epistémon, Ponocrates et les autres. Panurge restait le derrière sur le tillac, pleurant et lamentant. Frère Jean l'aperçut et lui dit : « Par Dieu, Panurge le veau, Panurge le pleurard, Panurge le criard, tu ferais beaucoup mieux, nous aidant ici, que là pleurant comme une vache, assis comme un magot. Bé, Bé, Bé. — Bous, répondit Panurge, Frère Jean mon ami, mon bon père, je noie, mon ami, je noie. C'est fait de moi, mon père spirituel, mon ami, c'en est fait. Je noie. Ah ! mon père, mon oncle, mon tout. L'eau est entrée en mon soulier par le collet. Je noie. Plût à Dieu qu'à ce moment je fusse dans la barque des bons et béats pères concilipétes |^qui vont au concile] lesquels ce matin nous rencontrâmes, si dévots, tant gras, tant joyeux, tant douillets et de bonne grâce! Holo! Holo ! cette vague de tous les diables — pardon, mon Dieu — cette vague de Dieu effondrera notre bateau. Frère Jean, mon père, mon ami, confession ! Votre sainte bénédiction! Cotifiteor. Me voici à genoux. — Viens, pendu du diable, dit frère Jean, ici nous aiderons, Par les trente légions de diables, viens ! Viendra-t-il? — Ne jurons point, mon ami, pour cette heure. Demain, tant que vous voudrez. Holo ! Holo ! notre bateau jwend eau. Or, sommes-nous au fond ? Hélas ! un petit mot de testament ou de codicille pour le moins. Ccnfiteor. — Mille diables d'enfer, dit frère Jean, sautent au corps de ce pendard. Vertudieu, parles-tu de testament à cette heure que nous sommes en danger et qu'il convient nous évertuer ! Fi ! qu'il est laid , le pleurard ! Mousse, oh ! de par tous les diables, garde à toi ! T'es-tu blessé ? Vertudieu ! attache à l'un des pitons. Ainsi, mon enfant. Voilà qui est bien. — Hé, frère Jean, ne jurons point ! Je meurs. Je noie. Je pardonne à tout le monde...

Rabelais n'a pas besoin de très copieuses explications et il est inutile de faire remarquer le contraste de la poltronnerie de Panurge et de la vaillante activité de frère Jean et des scrupules religieux de Panurge, rendu dévot par le danger, et de la rudesse populaire de frère Jean que les circonstances ont fait moine, mais qui était né soldat et que le danger et la lutte rendent à son tempérament naturel.

Ah 1 [dit Panurge encore, mais probablement dans un instant d'accalmie, car il fait un raisonnement et aussi une réflexion sur ce que c'est que jurer et le soulagement qu'on y trouve]. Ah ! vous péchez, frère Jean, mon ami ancien. Ancien, dis-je, car de présent, je suis nul, vous êtes nul. Il me fâche de vous dire que vous péchez, car je crois que ainsi jurer fait grand bien à la râtelle, comme à un tendeur de bois fait grand bien et soulagement celui qui, près de lui, à chaque coup, crie Han ! Et comme un joueur de quilles est mirifiquement soulagé quand il n'a pas jeté la boule droit, si quelque homme d'esprit,

près de lui, penche et contourne la tète et le corps à demi du côté auquel la boule, autrement bien jetée, eût fait rencontre de quilles. Toutefois vous péchez, mon ami doux.

Panurge a des propos ingénieux ; je lui ferai pourtant remarquer qu'il n'est pas tout à fait dans le vrai et que son discours, assez bon comme comparaison, est mauvais comme similitude. Ce qui soulage le jureur, que je ne songe pas plus que Panurge à approuver, c'est de décharger sa colère sur une chose matérielle qui lui résiste comme si c'était contre quelqu un, tout de même que l'enfant bat du oing la porte contre laquelle il a heurté et qui ui a fait mal au front. Ce qui soulage le fendeur de bois auprès de qui quelqu'un crie : Han ! à chaque coup, c'est qu'il sent quelqu'un qui s'associe à son labeur et qui crie comme il crie lui-même ou comme il crierait s'il ne voulait ménager ses forces. Ce qui soulage ou satisfait le joueur de boule, c'est que quelqu'un s'associe à son effort et désire son succès et marque qu'il le désire en conduisant, idéalement ou figurément, par le geste, sa boule où il désirerait qu'elle allât.

Mais [continue Pamurge, décidément un peu rassuré, pour un moment, puisque les souvenirs scolaires lui reviennent et que, presque, il plaisante], si présentement nous mangions quelque espèce de^ cabirotade, serions-nous pas en sûreté de cet orage ? J'ai lu que sur mer, en temps de tempête, jamais n'avaient peur et toujours étaient en sûreté les ministres des dieux Cabirens, tant célébrés par Orphée, Apollonius, Phérécidie, Strabo, Pausanias, Hérodote. — Il radote, dit frère Jean, le pauvre diable I A mille et millions et centaines de millions soit le maraud pendard au diable... — Hélas, dit Panurge, frère Jean se damne bien à crédit ! Oh ! que j'y perds un bon ami ! Hélas! je noie. Confiteor. Deux mots de testament, ici, sur ce strapontin.

Il y tient; aussi Epistémon — c'est un professeur — tout en travaillant, prend la parole pour lui démontrer en bonne et forte logique qu'il est absurde :

Faire testament, dit Epistémon, alors qu'il nous convient évertuer et secourir notre navire sur peine de faire naufrage, me semble être autant importun et mal à propos comme celui des mignons de César entrant en Gau'e, lesquels s'amusaient à faire testaments et codicilles, lamentaient leur fortune, pleuraient l'absence de leurs femmes et amis romains, lorsque, par nécessité , leur convenait courir aux armes et soi évertuer contre Arioviste leur ennemi. Cette sottise telle que celle du charretier, lequel, sa charrette versée par une fondrière, à genoux, implorait l'aide de Hercules et n'aiguillonnait ses bœufs et ne mettait la main pour soulever les roues. De quoi vous ser\^ait faire ici testament ? Car ou nous évaderons ici de ce danger ou nous serons noyés. Si évadons, il ne vous servira de rien ; car testaments ne sont valables ni autorisés que par mort des testateurs. Si sommes novés, le testament noiera comme nous. Qui le portera aux exécuteurs ?

Voilà qui est fortement déduit et même

trop bien pour un homme occupé à tirer sur des cordes ou à aveugler des voies d'eau. Panurge qui, chose curieuse aussi, parait tout à coup admirablement de sang-froid, répond, comme en Sorbonne, à un argument embarrassant par une ruée de citations et d'exemples.

Qui portera le testament ? Quelque bonne vague le jeaera à bord, comme fit Ulysse, et quelque fille de roi allant à l'ébat par le serein le rencontrera ; puis le fera très bien exécuter et près le rivage me fera ériger quelque magnifique cénotaphe, comme fit Didon à son mari Sichée, Eneas à Deiphobus, sur le rivage de Troie près Réthé, Andromaque à Hector dans la cité de Butrote, Aristoteles i Hermias, les Athéniens au poète Euripidès, les Romains à Drusus en Germanie et à Alexandre Sévère, leur empereur, en Gaule, Argentur à Callaichre, Xénocrite à Lysidices, Timarcs à son fils Telentagores ; Eupolice et Aristodice à leur fils Théo time; Onestes à Timoclès ; Callimaque à Sopolis, fils de Dioclides, Catulle à son frère, Statius à son père, Germain de Brie à Hervé le nocher breton. — Réves-tu ? dit frère Jean. Aide ici, de par cinq cent mille et millions de charretées de diables, aide, que le cancre te puisse te venir aux moustaches. Vertudieu ! comment remorquerons-nous la barque ? Que tous les diables de coups dessus voici! Nousn' échapperons jamais ou je me donne à tous les diables !

Il faut évidemment comprendre que la tempête s'est un peu adoucie pendant quelque temps et que c'est à ce moment qu'Epistcmon et Panurge ont échangé leurs propos, puis qu'elle a repris avec un redoublement de violence, ce qui est marqué par le mot de frère Jean : « Quel coup de mer voici! nous n'échapperons jamais. » Et, en eflct, voici que Pantagruel, qui jusqu'ici n'avait rien dit et ne s'occupait qu'à soutenir le mât, élève la voix à son tour et fait une prière. Alors fut ouïe une piteuse exclamation de Pantagruel disant à haute voix : a Seigneur Dieu, sauve-nous, nous périssons. Non toutefois advienne selon nos affections, mais ta sainte volonté soit faite. »

Admirable prière qui vint tout à coup mettre une note grave au milieu de ces bouffonneries. Pantagruel prie, c'est-à-dire demande quelque chose à Dieu, et c'est k mouvement naturel et c'est le cri naturel de l'homme; et puis, tout de suite, sachant que la prière, quand elle n'est qu'une sollicitation, est une impiété, un acte de païen, puisqu'elle suppose que nous savons mieux que Dieu ce qu il faut qu'il fasse de nous, il ajoute : « Du reste que nos sentiments [affections] ne comptent point et que votre sainte volonté soit faite ! elle ne peut être que le bien. » La résignation corrige ce qu'il y a d'impie — et du reste d'absurde — dans la sollicitation et ce n'est pas seulement ici de la résignation, c'est, au milieu même de l'extrême danger et devant l'abime ouvert, la proclamation de la sagesse indéfectible et toujours indiscutable du souverain être.

Mais, au milieu du dernier péril, les bouffonneries de frère Jean reprennent. Avec raison à

mon avis : car si la prière de Pantagruel est très belle, elle peut aussi abattre certains courages, et frère Jean n'a pas tort, tout en travaillant, de continuera railler Panurge. Montrer de la bonne humeur dans le danger, faire rire les soldats, les matelots ou les ouvriers, c'est d'abord montrer de la bravoure et ensuite c'est en inspirer. Frère Jean des Entomeures, qui, non seulement est né soldat, mais est né général, sait très bien cela et il continue à couvrir Panurge de brocards.

Si je descends là, je te montrerai par évidence que tes oreilles sont attachées à la tête d'un veau écorné. Gnom ! Gnom ! Gnom! Viens ici nous aider, grand veau pleurard, de par trente millions de diables que je veux qui te sautent au corps. Viendras-tu ? Oh ! veau marin ! Fi, qu'il est laid le pleurard 1 — Vous dites toujours la même chose ! Çà, en avant, que je vous épluche à contre-poil ! Bi'atus xir qui non abiit [« Heureux l'homme qui ne s'est pas éloigné..., 0 commencement d'un psaume]. Je sais tout ceci par cœur. Voyons la légende de M. saint Nicolas : Horrida teinpestas montem turbavit acutiitn Une horrible tempête ravagea le Montaiguj. Tempête fut un grand fouetteur d'écoliers au collège de Montaigu. Si, pour fouetter pauvres petits entants, écoliers innocents, les pédagogues sont damnés, il est sur mon honneur en la roue d'Ixion [supplice subi par Ixion dans les enfers] fouettant le chien courtaud qui l'ébranlé : s'ils sont au contraire sauvés pour enfants fouettés, il doit être au dessus des . . .

Frère Jean fut interrompu dans sa digression récriminatrice contre les professeurs cruels de son temps, par un cri joyeux de Pantagruel qui, le plus sage de tous et le plus maître de lui, tout en travaillant, avait l'œil sur l'horizon.

Terre ! Terre I s'écria Pantagruel. Enfants, courage 1 Nous ne sommes pas loin du port. Je vois le ciel du côté de la transmontane [du côté du nord] qui commence à s'épurer. — Courage, enfants, dit le pilote, le courant est refoncé. Le câble au cabestan. Vire, vire, pare les écoutes, pare les bolines, amure bâbord ; casse l'écoute de tribord . Haut la barre ! — Oh ! s'écria Hpistémon, je vous commande tous bien espérer. Je vois Castor [une constellation] à dextre. Haye ! Haye! Je vois terre, je vois port. Je vois grand nombre de gens, sur le havre, je vois du feu sur un obélisque. . . Courage, enfants, s'écria Pantagruel, courage, enfants. Soyons courtois, voici prés de notre vaisseau deux lats, trois florins, cinq chippes(noms de bateaux), quatre gondoles et six frégates par les bonnes gens de cette prochaine île envoyés à notre secours. Mais quel est ce benêt là-bas qui ainsi crie et se déconforte ? Ne tenais-je le mât sûrement des mains et plus droit que ne le feraient deux cents cordages ? — C'est, répondit frère Jean, ce pauvre diable de Panurge qui a fièvre de veau. — Il tremble de peur quand il est seul.

Aussitôt que le danger est passé, Panurge reprend toute son assurance et affecte de travailler et reproche aux autres leur nonchalance et leur paresse. Connaissant le personnage, vous vous y attendiez; Paaurge n'est pas exclusivement un homme de Rabelais et du temps

La tempête essuyée par Pantagruel et ses amis dans Pantagruel 17

de Rabelais. Panurge devient la mouche du coche qmnd il n'y a plus rien à faire ou peu de chose. Frère Jean des Entomeures s'est versé une rasade et boit un coup, ce qu'il a bien gagné ; Panurge se donne autour des cordages une merveilleuse activité

Ah ! Ah ! s'écria Panurge, tout va bien. L'orage est passé. Je vous prie de grâce que je descende le premier. Je voudrais fort aller à mes affaires. Vous aiderais-je encore là ? Baillez que je vrillonne cette corde. J'ai du courage très fort, voire ! De peur, bien peu. Baillez ça, mon ami. Non, pas maille de .rainte.

Ainsi se termina l'horrible et amusante tempête dont furent assaillis, allant consulter l'oracle de la dive bouteille, Pantagruel et les pantagruélistes. Les principaux personnages du roman y figurent avec leur caractère ordinaire, mais ici particulièrement bien marqué. Pantagruel est l'idéal de Rabelais; c'est un géant, c'est-à-dire un fils de roi, très bon, fès brave, très sage et très intelligent. Tout par raison, raison partout est sa devise. II est très savant, estime infiniment le savoir, augmente sans cesse le sien, mais n'en est ni encombré, ni surchargé, ni étoutfé, ni fier. II s'en sert, simplement pour vivre bien, instruit par les folies et par les sagesses des hommes, se les rappelant selon les circonstances, les appliquant à ce qui lui arrive et de ces rapprochements et comparaisons tirant des leçons utiles. II est sérieux de son naturel et plaisante peu et il semble avoir lu d'avance cette observation de La Bruyère : « Le Français veut du sérieux dans le souverain ; » mais il aime les gens d'esprit et les plaisants et les écoute avec complaisance; c'est pour cela qu'il 2 admis dans son intimité Panurge, qui, tout compte fait, n'est qu'un drôle, mais qui est spirituel et très bon bouffon. Pfnurge joue un peu, auprè.s de Pantagruel, le rôle de « fou du roi ».

Panurge est un être de peu de sens moral et de peu de bravoure, comme vous l'avez assez vu; mais il est de ces hommes que beaucoup recherchent, que les hommes sérieux eux-mêmes supportent et que seuls les hommes supérieuis ont en exécration, parce « qu'on ne s'ennuie pas avec eux » et que l'ennui est l'ennemi le plus redoutable de l'homme. On ne s'ennuie pas avec eux parce qu'ils sont gais et joyeux, parce qu'ils ont un tour d'imagination divertissant, parce qu'ils sont féconds en mots drôles et en fantaisies curieuses; parce qu'ils parlent inépuisablement et sans dire toujours la même chose.

Frère Jean des Entomeures est le véritable ami de Pantagruel et de Rabelais. Rabelais évi-

demment l'a rencontré, l'a connu quand il était moine lui-même. C'est un homme de solide bon sens, de vue claire, d'expérience forte, de décision prompte et sûre, de bon conseil par excellence. Pantagruel pourra en faire à son choix son ministre de l'intérieur, son ministre de la justice ou son ministre de la guerre. II sera admirablement dans l'une ou l'autre de ces grandes places. Mais il est éminemment homme d'action. Il est brave, intrépide même, et fait pour ne reculer devant aucun péril et pour aimer le péril. II s'élargit et s'épanouit dans l'action violente. Son cœur, son sang et ses muscles y sont en fête ardente et joyeuse. Une bataille, une tempête sont pour lui des occasions magnifiques de déployer sa grande âme et son grand corps et au sein de la tempête, il se rappelle avec plaisir la bataille, comme vous avez vu, et dans une autre bataille il se rappellera avec satisfaction la tempête. Après quoi il boit largement, comme un dieu, pour parler le langage d'Homère, en disant comme Roland :

... Et maintenant buvons, car l'affaire était chaude.

C'est l'homme d'action très intelligent, excellent soldat et désigné pour devenir général.

Rabelais lui-même a bien senti cela et l'a bien éprouvé. II y a un peu de lui dans frère Jean. Lui aussi, né pour l'action, au moins scientifique, pour aller d'université en université se gorger de science et ensuite en user soit pour le soulagement (il fut médecin), soit pour l'instruction de l'humanité, il a été moine dans sa jeunesse et il a jugé qu'il était de son intérêt, de ses convenances et peut-être de soa devoir de s'évader de son couvent. Frère Jean des Entomeures est un homme qui s'était dévoyé en commençant sa vie et qui a retrouvé sa voie.

A travers des légèretés, qui, le plus souvent, sont assez lourdes, des propos cyniques et des turpitudes, Rabelais reste un très grand écrivain, d'abord, un homme qui sait raconter, chose si rare, comme personne n'a raconté depuis Homère; ensuite, il reste un homme de forte et drue, sinon profonde sagesse, de ferme raison, de judiciaire éclairée et sûre. Lepantagruélisrae, comme il l'appelle, est une sorte de stoïcisme gai et associe la gaieté au stoïcisme; verser, pour ainsi parler, la gaieté française dans le stoïcisme, était une invention très heureuse que l'on ne saurait trop louer et qu'on ne saurait trop recommander d'imiter. Rabelais est un ferme bon sens dans une magnifique imagination. Cette association aussi est très heureuse.

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