LIEUTENANT AUX MOUSQUETAIRES ROUGES
D'aprii la ptinture du Uxuée Carnavalet ■ )
On sait, et il suffit de le rappeler, que la maison du berger est une petite cabane roulant sur petites roues, où le berger peut coucher dans les pays où, tout au moins en la belle saison, on ne rentre pas, le soir, les moutons
à retable.
Alfred de Vigny était un poète de la première moitié du xix* siècle, très mélancolique, haïssant le séjour des villes et aussi la campagne, la nature ne lui paraissant pas, comme à d'autres, une consolatrice, mais plutôt une ennemie, ou plutôt encore une grande msensible, qui regarde l'homme avec une cruelle indifférence. Cependant fuir les villes et habiter la campagne, mais d'une part en solitaire, dans la maison du berger, aussi loin des hameaux que des villes; et d'autre part avec une amie, avec celle qu'on aime, et qu'on aimer i non pas de cet amour que quelques-unS ont pour les choses impérissables, mais de cet amour mêlé de pitié que l'on a pour ce qui passe et aui passera très vite: cela parait doux, d'une douceur triste et pénétrante, au poète douloureux.
Et c est cette rêverie moitié sentimentale, moitié philosophique, qu'il a mise dans la Maison du Berger.
Si tu es lasse du séjour des villes, dit-il, si
leurs servitudes te pèsent et aussi leuri mensonges...
Pars courageusement, laisse toutes les viiles, Ne ternis plus tes pieds aux poudres du chemin, Du haut de nos pensers vois les cités serviles, Comme les rocs fatals de l'esclavage i umain. Les grands bois et les champs sont de vast^.^ asiles Libres comme la mer autour des sombres îles. Marche à travers les champs une fleur à la main.
Particulièrement à l'heure où nous sommes. C'est le soir. Ce nuage de rosée qui flotte sur les herbes va mouiller tes pieds; les lis se balanceront comme des encensoirs; le saule s'incline sur les ondes pâles.
Le crépuscule ami s'endort dans la vallée. Sur l'herbe d'émeraude et sur l'or du gazon, Sous les timides joncs de la source isolée Et sous le bois rêveur qui tremble à l'horizon, Se balance en fuyant sous la grappe sauvage Jette son manteau gris sur le bord du rivage Et des fleurs de la nuit cntr'ouvre la prison.
Habitons la maison du berger. Portonsnous avec elle de pays en pays. Qu'ils me plaisent ou non par eux-mêmes, peu importe :
Je dirai qu'ils sont beaux quand tes yeux l'auront dit.
D'autres aiment mieux les chemins de fer; mais ces maisons roulantes-là vont trop vite pour qu'on y pense ou qu'on y rêve. Le poète ne les aime pas. Il prévoit le moment où il n'y aura plus qu'eux. Eh bien, alors, ce sera très triste, et les voyages seront très tristes euxmêmes.
On n'entendra jamais piafl^er sur une route Le pied vif du cheval sur les pavés en feu.
[Exact. Au temps où le poète écrit, les routes des environs de Paris et, par exemple, jusqu'à Orléans, étaient pavées.]
Adieu voyages lents, bruits lointains qu'on écoute. Le rire dû passant, les retards de l'essieu, Les détours imprévus des pentes variées.
La Maison du
Berger
Un ami rencontré, les heures oubliées Vespoir d'arriver tari en tin sauvage lieu.
Et, de plus, ces moyens nouveaux de se déplacer sont bien dangereux. C'est en montant danslesvoitures traînées par une fournaise qu'on sent le besoin d'attirer sur soi la bénédiction d'une providence.
Que Dieu guide à son but la vapeur foudroyante
Sur le fer des chemins qui traversent les monts, Qu'un ange soit debout sur sa forge bruyante Quand el e va sous terre et fait trembler les ponts ; Et, de ses dents de feu dévorant ses chaudières, Transperce les cités et saute les rivières, Plus vite que le cerf dans l'ardeur de ses bonds.
Car, en vérité, chaque train de chemin de fer a besom d'un ange gardien, ce qui, certainement, a été prévu par la Providence, puisqu'elle prévoit tout, mais ce qui n'a pas été formellement et d'une façon précise prévu par elle. Or c'est bien très précisément d'un ange gardien qu'a besoin chaque convoi sur les chemins nouveaux.
Oui, si l'ange aux yeux bleus ne veille sur sa route Et le gl.iive à la main, ne plane et la défend, S'il n'a compté les coups du levier, s'il n'écoute Chaque tour de la roue en son cours triomphant, S'il n'a l'œil sur les eaux et la main sur la braise, Pour jeter en éclats la magique fournaise, Il suffira toujours du caillou d un enfant ,
Peut-être [et cela est vrai de toutes les inventions et toutes les choses nouvellement inventées qui font pendant les premiers temps beaucoup de victimes qui font douter que l'invention soit bonnel peut-être les chemins de fer ont-ils été imaginés trop tôt, ou plutôt l'homme s'est-il confié trop tôt, lui et ce qui lui est cher, à cette dangereuse invention, insuffisamment contrôlée et vérifiée encore !
Sur le taureau de fer qui fume, souffle et beugle
L'homme est monté trop tôt, nul ne connaît encor
Quels orages en lui porte ce rude aveugle.
Et le gai voyageur lui livre son trésor.
Son vieux père et ses fils il les jette en otage
Dans le ventre brûlant du taureau de Carthage
Qui les rejette en cendres aux pieds du Dieu de l'or.
Aussi vaut-il mieux s'abstenir quelque temps encore de ce moyen de franchir les distances. Le poète des petits pas le long des sentiers n'admet le chemin de fer qu'en cas d'urgence absolue ; que si, par exenaple, un ami vous appelle pour le sauver; que si la Patrie nous appelle pour la défendre; que si — idée un peu bizarre et qui fait sourire — l'on est convoqué à un congrès scientifique; que si enfin une mère à son lit de mort vous demande. Dans tout autre cas gardons-nous de la locomotive :
Mais à moins qu'un ami menacé dans sa vie Ne jette en appelant le cri du désespoir. Ou qu'avec son clairon la France nous convie Aux fêtes du combat, aux luttes du savoir;
A moins qu'au lit de mort une mère éplorée
Ne veuille encor poser sur sa race adorée
Ces yeux tristes et doux qu'on ne doit plus revoir.
Evitons ces chemins . . .
Car le voyage c'est, ce ne doit être qu'un moyen de promener, en l'entretenant, le rêve intérieur.
Emerson dira plus tard : « Les voyages sont le paradis des imbéciles, » ce qui est parfaitement exact pour ceux qui voyagent à vitesse éperdue. Le voyage c'est un lent glissement de l'âme parmi les choses. Or dans les chemins de fer l'âme n'est que bousculée et cahotée.
Jamais la rêverie amoureuse et paisible
N'y verra sans horreur son pied blanc attaché ;
Car il uiut que ses yeux sur chaque objet visible
Versent un long regard comme un fleuve épanché ;
Qu'elle interroge tout avec inquiétude
Et, des secrets divins se faisant une étude,
Marche, s'arrête et marche avec le col penché .
C'est dans la maison du berger que l'on se trouve en contact avec la nature et cette manière de voyager ou de rester en place, selon son gré, est celle qui convient au poète et aussi à la femme. En effet, qu'est-ce que la femme ? Quelle est sa nature particulière et quel est son rôle auprès de l'homme?
Eva, qui donc es-tu? Sais-tu bien ta nature? Sais-tu quels sont ici ton but et ton devoir? Sais-tu que pour punir l'homme, sa créature, D'avoir porté la main sur l'arbre du savoir, Dieu permit qu'avant tout de l'amour de soi-même En tout temps, à tout âge il fit son bien suprême, Tourmenté de s'aimer, tourmenté de se voir.
En un mot, l'homme est un assez méprisable et malheureux égoïste. Si Dieu a mis la femme près de lui, c'est parce qu'elle est désintéressée, élevée d'esprit et d'âme et enthousiaste.
[âme, C'est pour qu'il se regarde au miroir d'une autre Qu'il entende ce chant qui ne vient que de toi : L'enthousiasme pur dans une voix suave; C'est afin que tu sois scn juge et son esclave Et règnes sur sa vie en vivant sous sa loi.
La pensée de la femme est vive et faible, bondissante et vite lassée. Mais aussi la femme a des passions nobles qui enflamment l'homme, des cris du cœur qui le raniment et le soulèvent, qui lui font secouer ses paresses et ses timidités. ^-^
Mais aussi tu n'as rien de nos lâches prudences.
Ton cœur vibre et résonne aux cris de l'opprimé,
Comme dans une église aux austères silences,
L'orgue entend un soupir et soupire alarmé.
Ta parole de flamme émeut les multitudes,
Tes pleurs lavent l'injure et les ingratitudes,
Tu pousses par le bras l'homme... Il se lève' armé.
C'est pour cela qu'elle se trouvera bien, oin des villes, pour méditer sur le sort de l'hu-
manité et se remplir des grandes pensées que le silence couve et nourrit. Elle est née pour être
l'ascète comme elle est née pour être l'apôtre. • C'est à toi qu'il convient d'ouïr les grandes plaintes Que l'humanité triste e.\hale sourdement Quand le cœur est gonflé d indignations saintes. L'.iir des cités l'étouffé à chaque battement, Mais de loin les soupirs des tourmentes civiles, S'unissant au-dessus du charbon noir des villes, Ne forment qu'un grand mot qu'on entend claire-
[ment.
Qu'elle vienne donc aux champs. Le poète n'aime pas la nature; il n'aime pas être seul devant elle, parce qu'il la craint comme une déesse insensible et cruelle; mais en présence de la nature, en compagnie de celle qu'il aime, il
quez bien ceci : Rousseau, Chateaubriand (le plus souvent au moins), Lamartine, Victor Hugo cherchaient le repos au sein de la nature et l'y trouvaient. Lamartme disait :
Mais la nature est là qui t'invite et qui t'aime : Plonge-toi dans son sein qu'elle t'ouvre toujours.
Alfred de Vigny trouve que la nature ne l'invite pas et ne l'aime aucunement. li trouve — et c'est sa façon particulière de penser et de sentir — qu'elle le repousse et le maudit, qu'elle n'a avec l'homme aucun rapport, qu'elle peut se passer de lui parfaitement, qu'elle semble le savoir et qu'elle dédaigne l'homme et le méprise. Et dans cette pensée, il la fait parler ainsi qu'il suit.