‹ Ce que disent les livresChapitre 32 sur 38 · DAUBIGNY — LE PARC A MOUTONS · texte numérisé non relu

DAUBIGNY — LE PARC A MOUTONS

(Colltrtion Meidag.)

rapportera tout à celle-ci tx. aimera tout en elle ou par rapport à elle.

Viens donc! Le ciel pour moi n'est plus qu'une au- Qui t'entoure d'azur, t'édaire et te détend; [réole La montagne est ton temple et le bois sa coupole; L'oiseau n'est sur la fleur balancé par le vent Et la fleur ne parfume et l'oiseau ne soupire Que pour mieux enchanter l'air que ton sein respire; La terre est le tapis de tes beaux pieds d'enfant.

Eva, j'aimerai tout dans les choses créées;

Je les corr?;mplerai dans ton regard rêveur

Qui panout répandra ses flammes colorées,

Son repos gracieux, sa magique saveur.

Sur mon cœur décliiré viens poser ta main pure ,

Ke me laisse jamais seul avec la nature;

Car je la connais trop pour n'en pas avoir peur.

Pourquoi cette peur de la nature? Nous l'avons dit par avance. Parce que le poète la trouve si inditl'érente aux souffrances des hommes et du reste de tous les êtres, qu'elle lui semble non seulement indifférente, mais hostile, ennemie, cruelle, torturante à plaisir. Rcmnr-

Elk u:e rlit : « Je suis l'impassible théâtre Qui ne peut remuer le pied de ses acteurs; Mes marches d'émeraude et mes parvis d'albâtre, Mes colonnes de marbre ont des dieux pour sculp-

[teurs.

fe n^ent'uds ni vos crii ni vos soupirs; à peine Je sens passer sur moi la comédie humaine Qui cherche en vain au ciel ses muets spectateurs.

Elle dit encore, marquant qu'elle n'est pas seulement insensible, mais cruelle, mais tragique, mais sinistre, comme est un charnier qui semble attirer les morts :

Je roule avec dédain sans voir et sans entendre,

A côté des fourmis les populations.

Je ne distingue pas leur terrier de leur cendre.

J'ignore en les portant le nom des nations.

On me dit une mère et je suis ma tombe,

Mon hiver prend vos morts comme son hécatombe.

Mon printemps ne sont pas vos adorations.

Elle dit cnhn, pour marquer que l'homme n'est qu'un accident passager sur la terre éternelle et la vie même un moment presque imper-

La Maison du Berger

ceptible dans l'histoire indéfiniment prolongée de la planète, ce qui explique assez le mépris hautain qu'elle a pour les êtres vivants et même le dégoût qu'elle a d'eux ; elle dit enfin :

Avant zviis j'étais belle et toujours parfumée, J'abandonnais aux vents mes cheveux tout entiers; Je suivais dans les cieux ma route accoutumée Sur l'axe harmonieux des divins balanciers. Après vous, traversant l'espace où tout s'élance J'irai seule et sereine en un chaste silence, Je fendrai l'air du front et de mes seins altiers. »

Voilà ce que le poète se figure que la nature lui dit; voilà la voix qu'il croit entendre sortant d'elle ; et il frémit de crainte et ausii de haine, car on hait ce qui vous hait; et il jette à la nature cette imprécation :

C'est là ce que me dit sa voix triste et super'oe. . .

[Non pas triste, direz-vous. — Si, dans un certain sens. Triste a ici le sens de funeste et sinistre comme en latin : triste hipus stahulis.]

Et dans mon cœur alors, je la hais, et je vois Notre sang dans son onde et nos morts sous son Nourrissant de leurs sucs la racine des bois, [herbe

Et alors il se dit qu'il ne l'aimera jamais « qu'il aimera ce qui est sou contraire, ce qui n'est pas éternel, ce qui n'est pas impérissable, ce qui passe et non ce qui ne passe pas, ce qui est fugitif et non ce qui est immuable, ce qui meurt et non ce qui vit toujours.

Et je dis à mes yeux qui lui trouvaient des charmes : Ailleurs tous vos regards, ailletirs toutes vos larmes ; Ai»ie:i^ce que jamais on ne verra deux fois.

Et enfin se ramenant tout naturellement à celle qu'il aime, laquelle est très périssable, très transitoire et très éphémère, il va lui parler et la mettre comme en parallèle avec la nature, Vopposer à la nature, pour lui dire, et ce sera la conclusion de toute cette méditation, pour lui dire, et qu'il n'aimera qu'elle et qu'il aimera quelque peu la nature elle-même, mais contemplée avec elle.

Aimez ce que jamais on ne verra deux fois !

— Et qui verra deux fois ta grâce et ta tendresse, Ange doux et plaintif qui parle en soupirant? Qui naîtra comme toi portant une caresse Dans chaque éclair tombé de ton regard mourant, Dans les balancements de ta tête penchée, Dans ta taille dolente et mollement couchée Et dans ton pur sourire amoureux et souffrant?

Tandis que la nature, dédaigneuse et méprisante et froide et de glace et iîère de son immortalité et évidemment indifférente à nos hommages et qui ne souffre pas, ne peut pas être aimée.

Vivez, froide nature et revivez sans cesse

Sur nos pieds, sur nos fronts puisque c'est votre loi ;

Vivez et dédaignez, si vous êtes déesse, [roi.

L'homme, humble passager, qui dut vous être un

[Qui dut pour qui aurait du. Le sens est : l'homme aurait dû être le roi de la nature; c'était peut-être le dessein de Dieu avant la chute de nos premiers pères ; en tout cas il a cru être le roi de la nature ; il s'est aperçu qu'il n'était qu'un incident insignifiant de son histoire, qu'un passager d'un jour à bord de ce navire éternel.]

Pliis que tout votre régne et que ses splendeurs faillie la majesté des souffrances hiaiiaiiies; [vaines, Vous ne recevrez pas un cri d'amour de moi.

Cependant que l'amie vienne avec le poète vivre au sein de la nature pour la trouver belle, quoique insensible, et surtout pour y nourrir, mais dans un grand et beau décor, son rêve éternellement mélancolique.

Mais toi, ne veux-tu pas, voyageuse indolente. Rêver sur mon épaule en y posant ton front? Viens du paisible seuil de la maison roulante Voir ceux qui sont passés et ceux qui passeront. Tous les tableaux humains qu'un esprit pur m'ap-

[porte S'animeront pour toi quand, devant notre porte. Les grands pays muets devant nous s'étendront .

Et ainsi, « doux, attentifs, austères », exactement comme les deux amis de la Tristesse d'Olympia, quoique l'inspiration de ces deux pièces soit très différente, le poète et son amie goûteront l'amère volupté des soirs tombants, les pensées graves que jette aux âmes méditatives la chute inutile des jours.

Nous marcherons ainsi, ne laissant que notre ombre Sur cette terre ingrate où les morts ont passé; Nous nous parlerons d'eux à l'heure où tout est Où tu te plais à suivre un chemin effacé, [sombre, A rêver, appuyé aux branches incertaines. Pleurant, comme Diane aux bords de ses fontaines, Ton amour taciturne et toujours menacé.

La Maison du Berger est un poème philosophique et sentimental afireusement triste. C'est nn poème de pessimiste, c'est-à-dire d'un homme qui ne voit dans l'univers que des raisons de souftrir et de se persuader qu'il n'y a qu'à souffrir. Mais remarquez le mot admirable : a J'aime la majesté des souffrances humaines. » Ce mot contient en germe les conclusions dernières où Vi^ny arrivera et où déjà il est presque arrivé. S'il y a tant de mal et de souffrances dans l'univers, soyons pleins de pitié et d'amour et de charité les uns envers les autres; aimons-nous les uns les autres de tout notre cœur. Le pessimisme aboutit ainsi à la charité. C'est là qu'en est arrivé Alfred de \'igny et sans que, écrivant la Maison du Berger, il y fût encore, c'est de ce côté, qu'écrivant la Maison du Berger, il se dirigeait.

Kl

Page 1