VICTOR HUGO A 27 ANS
{P'oprf's une lithographie de Deveria )
Le mot moment peut paraître impropre; le crépuscule dure plus dun moment. La critique peut être juste: cependant, remarquez que c'est des dernières minutes du crépuscule que le poète va parler, de ces dernières minutes que le semeur va disputer à la nuit; et tout de suite le mot moment vous paraîtra juste; et je crois qu'il l'est.
Ce reste du jour dont s'éclaire La dernière lieurc du travail.
D'autres ont pjint, et plus richement que
VICTOR HUGO D'après un crayon d^ Bastien Lepage)
Ce
que
disent les Livres
Victor Hugo, cette heure indécise. La Fontaine a dit :
A l'heure de Taffùt, soit lorsque la lumière Précipite ses traits dans l'humide séjour, Soit lorsque le soleil rentre dans sa carrière, Et que n'étant plus nuit, il n'est pas encore jour.
Mais Victor Hugo, plus classique ici qu'un classique, ne met uniquement que ce qu'il faut, parce qu'il a hâte d'arriver à son sujet, qui est le semeur, et que, comme je l'ai dit, ce qu'il fait en ce moment ce n"est que le cadre.
Remarquez la dernière heure du travail.
Par ce mot l'auteur dirige notre esprit vers le sujet. Ce n'est pas la mélancolie des soirs tombants qu'il va exprimer aujourd'hui. C'est une scène de labeur. Donc dernière heure, non pas du jour expirant, mais dernière heure du travail.
Dans les plaines de nuit baignées
Les lointaines collines, les plus lointaine» montagnes sont encore éclairées; mais les plaines sont déjà dans l'obscurité. La nuit les baigne et c'est-a-dire, non pas les ensevelit ni les écrase ; et ce n'est pas le « Ponto iiox incubât aira — la nuit se couche sur la mer et la couvre» deVirgile; la nuit baigne les plaines, c'est-à-dire qu'on les voit encore indistinctes et comme un corps plongé dans l'eau.
Je contemple, ému, les haillons
L'homme aperçu est en haillons, il est pauvre ; cela est très important pour préparer ce qui suit; car il faut que le semeur soit très pauvre; s'il ne l'était pas, son travail presque nocturne serait de l'avarice sordide; s'il est très pauvre, ce n'est que du courage et presque de l'héroïsme, qui dispute son pain à l'avarice de la nature et qui voudrait qu'il fit jour tout le temps pour travailler tout le temps.
D'un vieillard qui jette à poignées La moisson future aux sillons.
Il est vieux, ce qui le rend encore plus touchant et qui justifie le mot cniu.
A poignées n'tsl pas ostentatoire, n'indique pas la prodigalité. S il indiquait la prodigalité il serait impropre, car le semeur est tout le contraire d'un prodigue. Mais le semeur est vieux, savant dans son métier, expert, et il prend le grain à poignées pleines, dans son sac, pour v^ pas faire deux mouvements quand il n'en faut qu'un, pour faire l'économie dun mouvement, pour ne pas perdre de temps ; sur, du reste, parce u'il sait semer, de jeter le grain avec assez 'adresse pour qu'il soit convenablement dispersé et disséminé. L'art de semer est là. Il n'est inconnu ni du paysan ni de Victor Hugo.
La moisson future veut dire le grain. La moisson future est une périphrase. La périphrase consiste à dire en plusieurs mots ce qu'on pourrait dire en un seul. La périphrase est donc un art très méprisable. Il faut s'en-
tendre : quand la périphrase ne dit rien de plus que ce que le mot propre dirait, elle est méprisable; mais quand elle ajoute une idée à ce que le mot propre dirait, elle est justifiée. Cest ainsi que Musset quand il écrit
Le brin d'herbe sacré qui nous donne le pain
dit un peu plus que s'il écrivait : le blé. De même ici ce qu'il y a dans ce niot « la moisson future», c'est ceci : le paysan, dans le grain qu'il jette, par ce soir brumeux d'octobre, voit, comme si déjà elle était là, la moisson jaune, les épis lourds, chargés de vie pour les hoinmes, les vieillards, les petits enfiints, joie du pays, sous le grand soleil de juillet; et c'est cela qu'il tient dans sa main et qu'il lance vers la bonne terre. Moisson future est une périphrase excellente qu'on peut même trouver admirable.
Sa haute silhouette noire Domine les profonds labours.
A le regarder de plus en plus, le poète le voit plus distinctement et le voit en artiste. Noir sur noir, le noir de l'homme m.oins épais, moins lourd, moins sourd que celui des sillons baignés de nuit et qui, étant profonds, sont de place en place plus sombres encore. Remarquez, de plus, qu'il nous faut que la silhouette de rhonmie,au moins en sa partie supérieure, se détache sur le ciel vaguement éclairé, pour que le dernier vers de la pièce se comprenne bien et ait toute sa valeur et toute sa couleur.
Domine est donc très bon, parce qu'il est nécessaire pour le dernier effet et parce qu'il le prépare.
On sent à quel point il doit croire A la fuite utile des jours.
On sent — ceci est l'impression d'ensemble, l'impression globale, je l'ai déjà indiquée — que le semeur sait qu'il faut utiliser la chute des jours et qu'elle est encore utilisable.
Mais que veut dire précisément « la fuite utile des jours » ? Puisqu'il y a <i des jours », ceia ne voudrait-il pas dire : ce qu'il y a d'utile dans le fait que les jours tombent les uns après les autres et amènent ainsi les saisons successives, hiver, printemps, été, pendant lesquelles le grain se recueille, germe, point, croît, fructifie?
Ou cela voudrait-il dire simplement la fuite utile du jour, la fuite du jour quel qu'il soit, laquelle fuite est encore utile, comme tout ce qui est dans le système des lois de la nature, utile parce qu'on y travaille encore, utile parce qu'aussi elle force à s'arrêter, à se reposer pour gagner des forces en vue du travail de demain, répartissant ainsi le travail pour qu'il soit sain et fécond?
Les deux interprétations me paraissent justes, très acceptables. Et, sans doute quand il y a deux explications d'un texte, c'est que le texte n'est pas suffisamment clair et l'embarras même du critique est une critique. Reste que
Le Semeur
['impression au moins de ces deux vers est très belle. De quelque façon qu'on les prenne, l'homme qui est là respecte la chute du jour et la croit bonne et la croit utile comme tout ce à quoi son travail est associé et tout ce qui règle son travail.
Il marche dans la plaine immense.
Vous ne songez pas à trouver immense un adjectif quelconque, une épithète banale. Plus la nuit se fait, plus les objets deviennent indis-
Viiteur des choses rustiques que La Fontaine qui est passé maitre et qui est le maître de tous, avec Virgile, en cette affaire.
Et je médite, obscur témoin.
Obscur répond à plusieurs idées. C'est une épithète matérielle et une épithète morale. C'est une épithète matérielle qui veut dire que le poète étant dans l'obscurité, non vu du semeur, non seulement ne le trouble pas dans son travail (car, même aperçu, il ne le troublerait pas