‹ Ce que disent les livresChapitre 35 sur 38 · MILLET. LE SEMEUR · texte numérisé non relu

MILLET. LE SEMEUR

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tincts; plus, aussi, la plaine paraît indéfinie, sans bornes. Elle était peut-être très ordinaire il y a une heure. Maintenant elle parait immense.

Va, vient, jette la graine au loin, Rouvre sa main et recommence,

On peut s'étonner de rouvre sa main. Il jette la graine et puis il rouvre sa main. Mais n'est-ce pas en jetant du grain qu'il ouvre sa main et par conséquent n'est-ce point après avoir jeté sa graine qu'il ne peut pas la rouvrir? Elle est tout ouverte ! — Je ne crois pas que ce soit Hugo qui se trompe et je crois au contraire que c'est lui qui sait comme on sème. On n'ouvre point sa main pour semer, on l'entr'ouvre progressivement, de manière que le grain glisse entre les doigts et, de la sorte, s'éparpille et ne fasse pas balle. Et, une fois la main vide de grains, on l'ouvre toute grande pour puiser au sac à pleine poignée. Et c'est bien alors qu'on la rouvre pour recommencer. Hugo, ici, si je ne me trompe, s'est montré aussi exact obser-

ei le semeur n'est pas distrait pour si peu), mais le laisse bien dans sa solitude vénérable et conmie sacrée. Il convient que le semeur se sente lui-même seul dans la plaine et que le lecteur le voie seul dans la plaine, en faisant abstraction du spectateur qui est là, abstraction qu'il peut faire, puisque le spectateur est obscur, caché dans l'ombre, complète à cet endroit, que jette sur lui le portail sous lequel il est assis.

Et obscur est aussi une épithète morale. Le poète est obscur, c'est-à-dire très petit, très négligeable, comme les gens obscurs auprès d'un homme illustre, parce que lui, rêveur inutile, passant oisif, n'est rien dans ce tableau et que le rude et vieux travailleur rustique e?t le héros même de ce poème des champs, de cette Iliade bucolique. Il y a un retour sur soi-même dans ce obscur. « Que suis-je, moi, auprès de lui ? Celui qui peint, celui qui chante, celui qui pense Lui il est celui qui agit, celui qui fait, celui qui produit, celui qui aide la nature dans

son éternel travail bienfaisant. C'est moi qui ouis l'obscur. » Il y a dans Y Anna Karénine de Tolstoï un harine (seigneur) mêlé aux moujiks (paysans) qui fauchent, qui a précisément toutes les idées contenues, selon moi, dans le mot obscur .

Pendant que, déployant ses voiles,

Pourquoi déployer? Ne serait-ce pas plutôt accumuler, entasser les uns sur les autres? — On pourrait faire l'image ainsi ; elle serait, à mon avis, tout aussi juste. Mais entrons dans la façon qu'a le poète de comprendre son image. Il s agit de voiles que l'ombre a en elle et qu'elle jette les unes après les autres sur la terre. C'est oien cela, n'est-ce pas? Or l'ombre est comparée à un personnage, à une déesse qui a des voiles en elle, dans un coffre qu'elle porte avec elle, si vous voulez, et qui les tire successivement pour les jeter sur la terre. Or ils doivent être empilés dans son coffre et avant de les jeter sur la terre il faut qu'elle les déploie et elle les déploie en effet. L'image est ici très comparable à celle de Musset sur le printemps :

Tandis que, soulevant les voiles de l'Aurore, Le Printemps inquiet paraît à l'horizon.

L'aurore au printemps est humide, nua-

feuse, encore enveloppée des brumes, restes e l'hiver qui s'éloigne; le printemps inquiet, comme un débutant, et tant il a à craindre des retours offensifs de la cruelle saison, soulève, entr'ouvre timidement ces voiles. De même, dans le Semeur, la nuit déploie lentement, successivement, un à un, ses voiles pour les jeter, progressivement aussi, sur la terre.

L'ombre où se mêle une rumeur

Il peut y avoir une rumeur, de beuglements de troupeaux rentrant à l'étable par exemple; mais plutôt il n'y en a point et c est d'ordinaire un grand silence, un silence immense qui plane et s'appesantit sur les campagnes au moment où la nuit se fait, si grand, si enveloppant, si ensevelissant, qu'il met dans l'âme une sorte d'angoisse. Je ne comprends donc pas beaucoup cette rumeur ou plutôt je n'en ai que faire. J'aimerais mieux « l'ombre où se mêle une lueur » qui serait la traduction exacte du subluslri noctis in timbra (l'ombre mêlée d'une clarté) de \'irgile et qui serait tout à fait exact; car, pour que le poète voie ce qu il va voir, il faut encore un reste de lumière éparse. Je ne serais point étonné, encore qu'il aille sans le dire que je ne le sais point, que le poète ait eu l'idée de «où se mêle une lueur» qui se présentait si naturellement, si nécessairement à son esprit et qu'à lueur il a préféré rumeur parce que la rime était plus belle et plus riche. Sans être, et tant s'en faut, esclave superstitieux de la rime riche, Victor Hugo en était amoureux et lui a, quelquefois, un peu sacrifié.

L'ombre où se mêle une rumeur Semble élargir jusqu'aux étoiles Le geste auguste du semeur.

Entraîné par son imagination, du reste par la grandeur du spectacle, voyant d'ailleurs la main du semeur se détacher parfois dans le ciel et paraître se mêler aux astres qui commencent à poindre, le poète ne sait plus, ne veut plus savoir si ces étoiles qui naissent l'une après l'autre, ce n'est pas le vieillard noir qui les sème, au lieu de semer le blé, ou s'il ne sème pas à la fois les grains de blé et les astres; car ce vieillard, qui est le nourricier de l'humanité, est devenu pour lui un Dieu bienfaisant et magnifique qui peut peupler le ciel aussi bien que la terre.

Ceci est le procédé d'élargissement brusque que vous surprendrez à la fin du Crucifix de Lamartine, à la fin du Boo:[ endormi de Hugo (scène de moisson, Ruth à moitié endormie voit le croissant de la lune parmi les astres et se demande quel divin moissonneur a jeté cette faucille d'or dans le champ des étoiles). Il est fréquent chez tous les grands poètes et il est le mouvement naturel de leur esprit.

Une seule chose, pour arriver à ce magnifique effet final, est stylisée, comme disent les artistes, c'est-à-dire n'est pas tout à fait exacte et est légèrement déformée pour être plus agréable ou plus noble. Le geste du semeur véritable ne va pas nu-dessus de sa tête, comme il faudrait qu'il y allât pour que le poète pu: voir la main de son semeur se détacher sur le ciel; le geste du semeur véritable ne dépasse pas la hauteur de son coude et pour être pratique il ne faut pas qu'il le dépasse. Il est probable, encore qu'il soit à propos de la signaler, qu'on pardonnera à Hugo, en faveur de ce qu'il en tire, cette inexactitude d'une coudée.

Auguste est absolument le mot propre. Il veut dire à la fois vénérable et sacré, comme étaient ou prétendaient être les empereurs (déjà dic-ux, comme on sait) de la Rome antique. C'est dans ce sens que Victor Hugo l'emploie toujours. Parlant du sein naissant, ou plutôt qui n'est pas né encore, et indiqué seulement, d'une petite fille, il dira :

Bouton de rose, germe auguste des mamelles,

ce qui marque le caractère sacré de ce qui doit être un jour la source de vie de l'humanité future. Augusteaussi est le geste du semeur, ce père nourricier, humble et sacré, du genre humain.

Telle est cette pièce merveilleuse, ces vingt vers inépuisables, une des plus vastes inspirations de notre grand poète.

On me dira peut-être : l'écraser sous un commentaire de quatre pages, n'est-ce pas détruire l'impression qu'il produit sur nous à simplement le lire ? — Oui, peut-être ; mais peut-être aussi à lire comme nous venons de faire, nous avons compris.

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