‹ Ce que disent les livresChapitre 5 sur 38 · MONTAIGNE · texte numérisé non relu

MONTAIGNE

DE L'AMITIÉ dans LES ESSAIS

« Il n'est rien à quoi il semble que Nature nous ait plus acheminés qu'à la société et Aristote dit que les bons législateurs ont eu plus de soin de 1 amitié que de la justice. » Ainsi commence, après une sorte de prologue, le célèbre chapitre ae Montaigne sur l'amitié. 11 la considère comme une société, donc comme une association d'homme à homme et comme le fondement de ce qu'on appelle communément la société, à savoir la communauté des hommes dans une même nation. Cette association de deux ou plusieurs amis, Montaigne la compare à l'association du père avec le fils, à l'association amoureuse, à l'association entre hôtes, à l'association entre concitoyens ; et il trouve que l'association amicale est de beaucoup la plus forte comme aussi la plus pure « parce qu'elle ne mêle à l'amitié aucune autre cause, aucun autre but, ni aucun autre fruit que l'amitié elle-même. » En effet :

Des enfants aux pères c'est plutôt respect. L'amitié se nourrit de communication [de communauté] qui ne peut se trouver entre père et fils par la trop grande distance qu il y a entre eux ; car ni toutes les secrètes pensées des pères ne peuvent se communiquer aux enfants crainte d'engendrer une familiarité qui serait malséante ; ni les avertissements et redressements, qui sont parmi les premiers devoirs de l'amitié, ne se peuvent exercer sur les pères par les enfants.

Donc il n'y a pas amitié dans le vrai sens de ce mot entre enfants et pères, il y a un autre sentiment, infiniment respectable, mais tout autre. Il y a ceci aussi à remarquer que l'on choisit son ami et que l'on ne cnoisit pas son père ni son frère.

Le père et le fils peuvent être de complexion entièrement éloignés et les frères aussi. C'est mon fils, c'est mon frère, c'est mon parent ; mais c'est un homme farouche, un méchant, ou un sot. Ce n'est pas que je n'aie essayé [éprouvé] de ce côté tout ce qui peut être, ayant eu le meilleur père qui fut jamais et le plus indulgent jusqu'à son extrême vieillesse et étant d'une famille fameuse de père en fils et exemplaire pour ce qui est de la concorde fraternelle.

Mais enfin l'amitié a pour essence même « le choix et la liberté volontaire », qui ne se trouvent point dans les liens de la famille, quelque naturellement forts qu'ils soient du reste. Pour ce qui est de l'amour, le choix y est, à la vérité, ou l'on croit qu'il y est ; mais il n'y a, selon Montaigne, rien de commun entre l'amitié et l'amour et ils sont en tout de contraire nature :

Le feu de l'amour est plus actif, plus cuisant et plus âpre ; mais c'est un feu téméraire et volage, ondoyant et divers, feu de fièvre sujet à accès et remises et qui ne nous tient qu à un coin. En l'amitié c'est une ardeur générale et universelle, tempérée au demeurant et égale, une chaleur constante et rassise, toute douceur, comme tout uni, qui n'a rien d'âpre ni de poignant .

Même, selon Montaigne, oui peut se tromper en cela, quand l'amitié s'introduit dans l'amour elle le détruit, ou, si l'on préfère, quand l'amour se transforme en amitié, il s'évanouit en tant qu'amour.

L'amitié au rebours est jouie à mesure qu'elle est désirée, ne s'élève, ne se nourrit, ne prend accroissance que par son exercice même, étant toute spirituelle et l'âme s'affinant par l'usage. Ainsi ces deux passions sont entrées chez moi, en connaissance l'une de l'autre, mais en comparaison jamais, la première [l'amitié] maintenant sa route d'un vol hautain et superbe, et regardant dédaigneusement l'autre passer bien au-dessous d'elle.

La véritable amitié est une union et une sorte de confusion de deux âmes l'une avec l'autre, l'une dans l'autre.

Ce que nous appelons ordinairement amitiés ne sont qu'accointances et commerces d'habitude noués par quelque occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos âmes s'entretiennent ; en l'amitié de laquelle je parle, elles se mêlent et se confondent l'une dans 1 autre, d'un mélange si universel [si complet ' qu'elles effacent et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes. Si on me presse de dire pourquoi j aimais Etienne de la Boétie, je sens que cela ne peut

De l'Amitié dans les Essais

s'expri.ner qu'en disant : parce qiu c'était lui ; parce que c'était mot . Il y a, au delà de tout mon discours et de tout ce que j'en puis dire particulièrement je ne sais quelle force inexplicable et fatale médiatrice de cette union [qui a servi d'intermédiaire à cette union et l'a soudéej. Nous nous cherchions avant de nous être vus et parce que nous entendions dire l'un de l'autre et ces propos que nous entendions dire l'un de l'autre faisaient en nos esprits plus d'impression que ne font d ordinaire ces sortes de discours, je crois par quelque ordonnance du ciel .

YoMs remarquez assez, sans que j'y insiste, non seulement 1 admirable mot, si souvent répété depuis : « Parce que c'était lui, parce que c'était moi » mais encore le ton mystique avec lequel Montaigne parle de cette amitié : « Une force fatale, » « je crois par quelque ordonnance du ciel. » Ni Cicéron, ni Horace, ni La Fontaine, parlant de l'amitié, dont ils ont du reste si tendrement parlé, n'ont ce ton-là. Montaigne considère l'amitié de la Boétie pour lui, son amitié à lui pour la Boétie comme une sorte de vocation, analogue à celle du prêtre, comme quelque chose dont Dieu s'est mêlé et qu'il a voulu expressément.

Avant que de nous connaître nous nous embrassions par nos noms ; et à notre première rencontre, qui fut par hasard en une grande fête et compagnie de ville, nous nous trouvâmes si près, si connus l'un de l'autre, si obligés entre nous [si liés, si noués] que rien dès lors ne nous fût si proche que l'un à l'autre [qu'il n'y eut parenté aussi étroite pour chacun de nous que notre amitié].

Cette amitié si prompte semble même les avoir comme étonnés, l'un du moins, à tel point qu'il a cru devoir s'en expliquer et s'en excuser.

11 écrivit une satire latine excellente, qui est publiée, par laquelle il excuse et explique la précipitation de notre mtelligence [de notre entente] si promptement parvenue à sa perfection. Ayant si peu \ durer et ayant si tard commencé (car nous étions ous deux b.ommes faits et lui plus de quelque année) lie n'avait point à perdre de temps et elle n'avait pas à se régler au patron ^sur le modèle] des amitiés molles et régulières auxquelles il faut tant de précautions de longue et préalable conversation. Cette ami- .ié n'a point eu d'autre idée que d'elle même et ne ■>eut se rapporter qu'à soi-même ; ce n'est pas une considération, ni deux, ni trois, ni quatre, ni mille ; c'est je ne sais quelle quintessence de tout ce mélange, qui, ayant saisi toute ma volonté l'amena se plonger et se perdre en la mienne, d'une faim, d'une concurrence pareille ; je dis perdre, à la vérité, ne nous réservant rien qui nous fût propre, ni qui fût sien ou mien.

C'est ici que Montaigne a accumulé ses formules, si l'on peut ainsi parler, ses définitions destinées à p.isser en proverbe. Après son « parce que c'était lui, parce que c'était moi » qui reste à part et incomparable, remarquez bien « cette amitié qui n'a d'autre idée que d'aile et qui ne peut se rapporter qu'à soi » ; remarquez bien ces deux volontés a qui «e plongent et se perdent l'une dans l'autre », ce

qui est tout à fait caractéristique de l'abdication de chaque volonté devant la volonté de l'autre, de manière à en former une troisième qui est commune; et enfin « rien qui fût sien, rien qui fût mien » significatif encore (et combien!) de l'absolue communaijté des deux âmes.

Qu'on ne mette pas en ce rang ces autres amitiés communes. J'en ai autant de connaissance qu'un autre et des plus parfaites en leur genre ; mais je ne conseille pas que l'on confonde leurs règles; on s'y tromperait. Il faut marcher, en ces autres amitiés, la bride à la main, avec prudence et précaution ; la liaison n'est pas nouée de manière qu'on n'ait aucunement à s'en défier. « Aimez votre ami, disait Chilon, comme ayant quelque jour à le haïr; haïssez votre ennemi comme devant quelque jour l'aimer. »

Ce précepte que Montaigne va condamner en bloc, en somme, il conviendrait selon moi de le diviser. Il ne faut pas, ce me semble, aimer son ami comme si on devait le hai'r un jour ; mais il faut très bien hai'r son ennemi comme si on devait un jour l'aimer. Le précepte du Christ va encore plus loin; il est tout simplement celui-ci : « Aimez vos ennemis. » C'est l'idéal même, à peu près inaccessible ; mais où il faut tendre. En attendant et en y tendant, soyons avec Chilon, ce qui est déjà très honorable et lia'issons nos ennemis comme s'ils devaient être un jour nos amis, c'est-à-dire n'usons jamais contre eux de procédés qui les empêcheraient à jamais de l'être; défendonsnous, mais évitons l'irréparable.

(iuant à la première partie du précepte : « aimons nos amis comme s'ils devaient devenir nos ennemis, » il revient à dire, non seulement : usons de prudence envers nos amis; mais : défions-nous d'eux ; ne leur livrons pas notre secret, car s'ils devenaient nos ennemis ils en mésuscraient. Et cela revient à dire : considérez toujours vos amis comme de malhonnêtes gens. C'est en songeant, évidemment, à cette première partie du précepte, que Montaigne s'écrie :

Ce précepte qui est si abominable en cette souveraine et maîtresse amitié [dont j'ai parlé plus haut], il est salubre en l'usage des amitiés ordinaires et coutumières...

Et Montaigne dit cela précisément pour montrer la distance, pour ainsi dire immensurable et infinie, qui existe entre l'amitié véritable et ce qu'on nomme de ce nom dans l'usage commun des hommes.

A l'endroit de ces amitiés-là, il faut emplover le mot qu'Aristote avait très familier : « O mes aniis, il n'y a pas d'amis ! » (Ce qui veut dire : Mes amis, ne vous considérez pas comme des amis véritables Aristote était impoli très spirituellement.] « En ce noble commerce [de l'amitié véritable] les offices et les bienfaits nourriciers des autres amitiés [qui nourrissent et entretiennent les amitiés vulgaires] ne méritent pas seulement d'être mis en compte; cette confusion si pleine de nos volontés en est cause [est cause qu'ils ne méritent pas d'être mis en compte];

Cil «k même que l'amitié que je me porte à moimême ,ie s'augmente point par le secours que je me porte en un besoin, et de même que je ne me suis pas reconnaissant du service que je me rends, de même l'union de tels amis étant véritablement parfaite, elle leur fait perdre le sentiment de tels devoirs et haïr et chasser d'entre eux ces mots de division et de différence [ces mots qui marquent division entre toi et moi, différence de vous à moi] : bienfait, obligation, reconnaissance, prière, remerciements et leurs pareils.

Je crois que Montaigne, comme visant à l'idéal, va un peu trop loin et que la reconnaissance, sinon peut-être le remerciement, peut exister entre amis. Et pour essayer de le prouver, je prends précisément la base de son raisonnement à lui. Il dit : « Mon ami et moi ne faisons qu'un; si nous ne faisions pas un seulement, nous ne serions pas de vrais amis; mon ami et moi nous ne faisons qu'un; lui est moi, moi je suis lui. Donc je ne puis, ni ne dois lui avoir aucune reconnaissance; car, quand je me fais du bien à moi-même, je ne me suis pas reconnaissant et je ne me remercie pas et mon amitié envers moi-même n'augmente pas. »

C'est précisément ce que je conteste :

quand je me rends un vrai service à moi-même, un service moral, quand je me perfectionne par exemple, je suis content de moi, j'ai de. la reconnaissance à mon égard et mon amitié pour moi augmente. Tout de même, on peut parfaitement être reconnaissant à l'ami le plus intime du service qu'il nous rend et l'amitié que vous avez pour lui peut être augmentée, car elle est toujours susceptible d'augmentation, le maximum en cela, si je puis ainsi parler, n'étant jamais atteint.

Tout au plus dirai-je qu'il ne faut pas remercier le grand ami du service rendu ; car il pourrait vous répondre : « Douticz-vous donc que je vous le rendisse et tout n'est-il pas commun entre vous et moi ?» Encore mieux diraije qu'il ne faut pas permettre qu'il vous remercie et qu'il faut lui dire précisément ce que je supposais tout à l'heuure qu'il vous dît : « Doutiez-vous donc de mon amitié et tout entre nous n'cst-il pas commun? » Mais il y a des marques de reconnaissance que l'on peut donner sans remerciements et qui valent mieux qu'eux.

En résumé, Pamitié parfaite supprimerait le mien et le tien parce qu'elle supprimerait le toi et le moi ; mais l'amitié aussi parfaite qu'elle peut l'être entre hommes laisse comme un reste de toi et de moi et de tien et mien qui laisse lui-même place à la reconnaissance. Et dirai-je que je l'aime mieux ainsi? Je crois que je le dirai.

Mais, suivant sa pointe, Montaigne renchérit presque encore :

Tout étant effectivement commun entre eux, volontés, pensements, jugements, biens, honneur et vie et leur convenance [leur adaptation] n'étant qu'une âme en deux corps selon la propre définition d'.\ristote, ils ne peuvent ni prêter ni donner rien. Voilà

pourquoi les faiseurs de lois, pour honorer le mariage de quelque imaginaire ressemblance de cette divine liaison, défendent les donations entre mari et femme, voulant inférer par là que tout doit être à chacun d'eux et qu'ils n'ont rien à diviser et partir [partager] ensemble.

Ce qui n'empêche point que mari et femme, quelque étroitement unis qu'ils soient et quelque étroitement en communauté, ne se fassent aes présents l'un à l'autre, qui, à la- vérité ne sont guère que des signes de leur bienveillance l'un à l'égard de l'autre et qui ne peuvent être des bienfaits; mais qui, en tant que signes très bien accueillis, prouvent qu'entre gens qui ne font qu'un, comme encore il y en a toujours deux, la reconnaissance est profitable et est agréable.

Si en l'amitié dont je parle [c'est à savoir en l'amitié parfaite] l'un pouvant donner à l'autre, ce serait celui <jiii recevrait le bienfait qui obligerait son compagnon; car cherchant l'un et l'autre plus que tout autre chose de s'entre-bien-faire, celui qui en prête l'occasion est celui qui joue le rôle de libéral donnant « consentement à son ami de 'aire ce qu'il désire le plus. »

Cela e.st parfaitement juste, et si mon ami est véritable ami, en lui demandant quelque chose, je lui procure le plaisir de mêle donner; mais, s'il vous plaît, c'est précisément ce qui •prouve que nous sommes deux; car si nous n'étions qu'un, il n'éprouverait aucun plaisir à donner. Ce qu'il faut donc dire, c'est qu en amitié on reste deux tout en se rapprochant d'être un, ce qui fait qu'il y a deux plaisirs à tout bienfait entre amis : le plaisir de celui qui reçoit, qui est très vif et mêlé d'une gratitude qui augmente l'amitié, le plaisir de celui qui aonne, qui est plus vif encore ou égal et qui est mêlé aussi de reconnaissance envers celui qui vous a donné l'occasion d'être libéral et qui, lui aussi, augmente l'amitié.

Les vrais amis sentent si bien qu'ils feront plaisir en demandant, qu'ils se considèrent comme les créanciers à l'amiable de leurs amis et qu'ils considèrent leurs am.s comme leurs débiteurs.

Quand le philosophe Diogène avait faute d'argent, il disait qu'il le redemandait à ses amis, non qu'il le demandait [ce qui du reste était plus spirituel qu'exact, même en se plaçant dans la catégorie de l'idéal]. Pour montrer comment cela se pratique par effet fdans la réalité] j'en réciterai un exemple singulier. Eudamidas, Corinthien, avait deux amis, Charixénus, Sycionien, et Areteus, Corinthien. Venant à mourir, étant pauvre et ses deux amis étant riches, il fit son testament : « Je lègue à Arereus de nourrir ma mère et l'entretenir en sa vieillesse; à Charixenus de marier ma fille et lui donner le domaine le plus grand qu'il pourra; ce au cas que l'un d'eux vienne à défaillir, je substitue en sa part celui qui survivra. » Ceux qui, premiers, virent ce testament s'en moquèrent; mais ses héritiers en ayant été avertis l'acceptèrent avec un singulier contentement et l'un d'eux, Charixenus, étant trépassé cinq jours après, la substitution étant ouverte en faveur d'Areteus, il

De l'Amitié dans les Essais

nourrit curieusement [avec grand soin] cette mère et, de cinq talents qu'il avait en ses biens, il en donna deux et demi en mariage à une sienne fille unique et deux et demi pour le mariage de la fille d'Euda midas, desquelles il fit les noces le même jour.

Réfléchissant à ce très beau trait d'amitié et de générosité amicale, Montaigne a un scrupule ou trouve, un peu parce qu'il la cherche, car il aime à subtiliser, une difhculté. Voilà de bons et vrais amis, se dit-il, mais comment pouvaient-ils être trois? Oui, trois! La véritable, parfaite et idéale amitié ne comporte et n'admet que deux amis; car... écoutez bien.

Cet exemple [des trois amis] est bien plein [est bien complet, donne une idée bien complète de l'amitié]; cependant une condition en est à dire [il y a quelque chose à critiquer dans un des éléments de cet exemple] qui est la multitude d'amis ; car cette parfaite amitié de laquelle je parle est indivisible : chacun se donne si entier à son ami qu'il ne lui reste rien à départir ailleurs : au rebours il est marri [chagriné; qu'il ne soit lui-même double, triple, quadruple, et qu'il n'ait pltlsieurs âmes et plusieurs volontés pour les rapporter toutes à ce sujet. Les amitiés communes on les peut partager. On peut aimer en celui-ci la beauté; en cet autre la facilité de ses mœurs; en l'autre la libéralité; en celui-là la paternité; en cet autre la fraternité; ainsi du reste; mais cette amitié qui possède l'àme et la régente en toute souveraineté, il est impossible qu'elle soit double. Si deux en même temps demandaient à être secourus, auquel courriez- vous ? S'ils requéraient des offices contraires, qnel ordre y trouveriez- vous [par quelle méthode vous tireriez-vous d'affaire?] Si l'on confiait à votre silence chose qui fût utile à l'autre de savoir, comment vous en démêleriez-vous? L'unique et principale [souveraine] amitié découd toutes autres obligations; le secret que j'ai juré ne déceler à personne autre, je le puis sans parjure communiquer à celiù qui n'est pas autre; c'est moi.

Il y a du vrai dans ce que dit Montaigne et je reconnais qu'il est difficile d'avoir plus d'un ami. Cependant on peut relâcher quelque chose de cette grande rigueur et s'il est impossible, véritablement, d'avoir beaucoup d'amis, il n'est pas absolument impossible d'en avoir plusieurs, en très petit nombre. Les objections de Montaigne sont fortes; elles ne sont pas invincibles. Si deux amis en même temps vous demandent secours, auauel courrez-vous? D'abord voilà ce qu'on appelle l'hypothèse de discussion, l'hypothèse pour embarrasser, mais qui ne contient pas assez de réalité, même hypothétique, et qui est presque la supposition d impossible. Il arrivera une fois dans une vie que deux amis, juste en mêine temps, vous demandent secours et le plus souvent cela n'arrivera pas même une fois dans une vie. Si, presque par impossible, cela arrivait, vous secourriez le plus âgé ou le plus faible. Cette solution laisse à désirer; oui; luais faut-il, par prévision d'un cas accidentel qui très probablement n'arrivera jamais, se priver

d'un second amt à qui vous pouvez rendre mille services et le priver, lui, digne de votre amitié, le priver de votre sympathie et de vos bons offices pendant toute une vie ? Il ne me semble pas ainsi.

Si vos deux amis requièrent de vous des services qui se contrarient l'un l'autre, dont l'un ne puisse pas être rendu si l'autre l'est, que ferez-vous ? — Je rendrai le service le plus conforme à la justice et je ferai comprendre à celui de mes amis qui sera frustré que cela est conforme en effet à la justice, et s'il m'aime il me comprendra et m'approuvera; et je répète encore : cela vaut mieux que de n'avoir pas du tout pour ami ce second ami et de traiter indéfiniment en indifférent quelqu'un qui vous aime, et qui mérite que vous l'aimiez et que vous aimez.

Si l'un vous confiait sous le sceau du secret quelque chose qu'il fût utile à l'autre de savoir, que teriez-vous? C'est le cas le plus embarrassant et l'objection la plus forte et Montaigne a bien de l'esprit. Mais encore, que ferais-je? Je prierais mon ami qui me confie la chose secrète de m'aflranchir du secret pour mon second ami. pour lui seul et je lui ferais comprendre que c'est juste. Et s'il ne consent point ? S'il ne consent point, je me tais avec douleur et il y a eu un cas dans ma vie où je n'ai pas rendu à un de mes amis le bon office que je pouvais lui rendre ; mais je répète que cela vaut mieux que d'avoir exclu de mon amitié quelqu'un que je voulais aimer et qui m'aimait, en prévision de difficultés possibles, mais qui se présentent très rarement.

Ce que prouvent le plus les objections de Montaigne contre l'amitié multiple, c'est que, quand on a plusieurs amis, il faut que ces amis soient amis eux-mêmes les uns des autres très fortement et autant qu'ils le sont de vous-même. Nous voilà au point. S'ils sont amis les uns des autres il vous comprendront quand, dans un danger, ne pouvant les secourir tous, vous n'en secourrez qu'un. S'ils sont amis les uns des autres, il ne se pourra point que l'un vous demande un service qui soit contraire aux intérêts de l'autre et qui le lèse. S'ils sont amis les uns des autres, aucun ne vous confiera un secret qu'il ne vous permette pas de confier à l'autre et qu'il ne lui confie lui-même.

Or cette association de trois, de quatre amis, s'aimant tous très fortement et mettant tout ou presque tout en commun est-elle impossible? Elle est difficile assurément; mais p« dépasse pas les facultés humaines. Ce qu'ow peut tirer de cette discussion de Montaigne, c'eit cet axiome pour ainsi parler : on ne peut avoir plus d'un ami qu'à la condition que vos amis soient amis les uns des autres autant qu'ils le sont de vous.

/a /2f js/

Page 1