PSAUME, DE MARCELLO
Le Psaume , de Marcello, débute comme un chœur austère d’église et finit presque en barcarolle. Ce prince de la musique, comme on l’appelait, a trouvé, vers la fin du xvu c siècle, des chants dont la suavité alterne avec le caractère dogmatique, avec le rituel. Par moments, c’est bien italien et même chant populaire.
Non, il n’y a rien de terrestre dans la grande musique; elle est supérieure à toute parole articulée, supérieure souvent aux plus belles pensées du génie. Prescience, pressentiment d’une langue idéale qui appartient à d’autres sphères? Et pourquoi pas? En cosmogonie, certaine hypothèse attribue l’origine de la vie organique à un foyer lointain. La divine langue musicale ne viendrait-elle pas aussi d’une source lointaine, d’une photosphère harmonieuse, de quelque soleil qui nous envoie ses ondulations sonores? Vous souriez? Et moi aussi. Écoutons.
La Symphonie en si bémol est, après la Aeuvieme, celle qui réunit, selon moi, le plus d’originalité et de grâce, h'Adagio, avec ses accents de tendresse angélique, peint un état de l’âme où tout serait perfection, harmonie. Remarquez l’accompagnement à la sourdine dans Y Adagio, deux notes de basse saccadées, c est comme une profonde émotion maîtrisée; nulle tristesse pourtant; mais n’y a-t-il pas des larmes de bonheur?
Suivons-la, depuis le commencement.
Que signifie cette introduction mystérieuse, lente, solennelle? C’est la Nuit, contemplée en face de l’Océan; la Nuit, dans toute sa majesté, régnant en souveraine sur la terre et sur les eaux vaincues. Vous est-il arrivé de passer une heure, absolument seul, sur la grève déserte, de onze heures à minuit, en face de la mer? Essayez de ce spectacle sublime, en septembre,
>111 la plage, quand tous les baigneurs l’ont quittée. La Nuit est tombée, plus une lueur à l’horizon. Au premier moment vous n’apercevez rien; la surface de la mer et du ciel se confondent dans les mêmes ténèbres. Peu à peu I œil s accoutume à cette obscurité et discerne le sombre Océan et à l’entour le ciel sombre. C’est la Nuit. Ses voiles noirs sont retombés de toute part. C’est la Nuit, et son grand silence, plus profond, plus éloquent au bord de l’Océan. Ecoulez les premières mesures de la Symphonie, voyez les grandes ombres qui se détachent du noir firmament; elles s’abaissent sur les flotsvoyez, c’est comme une neige noire qui tombe. Un souffle passe sur la surface de l’eau.
, Ce ll ' alo o ue rouet du ciel et de l’Océan, Beethoven 1 a exprimé dans les trente-huit mesures de l’Introduction de la Symphonie en si bémol-, toutes les gradations de la Nuit y sont marquées, le sombre, le noir, le ténébreux, traversé de lueurs blafardes. Entendez-vous le rythme étrange, solennel, la respiration du globe endormi?
Nuit paisible pourtant, sans orage sur le ciel, sans éclair, sans tempête sur la mer, mais sans nul enchantement d’étoiles.
Les yeux se sont orientés dans les ténèbres; un pâle rayon de la lune cachée sous d’épais nuages verse en ce moment une faible lueur sur les flots endormis, une ombre s’allonge et glisse sur le miroir opaque des eaux; vous apercevez là-bas une silhouette humaine, elle grandit, elle finit par atteindre l’extrême horizon. Cette om-
bre, c’est vous-même. L’introduction de la Symphonie eu si bémol m’a rappelé cette vision nocturne a \illers-
sur-Mer.
Le silence est également marqué, avec toutes ses variétés; oui, ce qui semble extravagant dans le langage humain, la musique seule peut l'exprimer. La poesie a dil • « Écoutez le silence ». L’école wognenenne a dit :
. le Silence retentissant » et on a ri. Celui qui passera une heure, seul, en face de la mer, par une nuit noire epiouvera ces sensations que j’essaie vainement «le traduire.
Un coup d’archet met fin à la contemplation. Beethoven s’arrache à ce spectacle ténébreux. Et ce coup d’archet est comme le signal du machiniste pour un changement de décor; la scène est subitement transformée. On passe à un autre ordre d’idées. L evocaüon de la nuit, la poésie de la solitude et du silence font place à une ivresse de sons, d’un mouvement vertigineux Ce coup d’archet inaugure la vie active et passionnée; et ces passages si vifs, si bruyants servent a faire ressortir la douceur, les accents de tendresse de Y Adagio. Tout est contraste dans celle symphonie si magistrale au début.
L'Adagio est le plus haut point où l’émotion humaine puisse être portée. A la reprise, ce chant suave ajoute une expression plus exquise, plus attendrie, a toutes les choses éloquentes qu’il a déjà dites. Il v a comme un excès de bonheur; les notes saccadées de 1 accompagnement indiquent cet état de l’âme où les forces humaines semblent insuffisantes pour supporter la félicité.
Qui aurait assez de sang-froid pour analyser l 'Adagio ? Une muette adoration, voilà ce qu'il inspire. Chant sublime, pareil au rayon parti d’une étoile lointaine, il réunit les âmes séparées.
Que signifie la troisième partie, le Menuetl II y a là un reflet, un écho du bonheur éprouvé tout à l’heure; c est un moment de halte, une respiration nécessaire, un repos. Oui, c’est bien cela. Car voici la tempête, là furie déchaînée. Est-ce l’orage de lame humaine’ou une tempête réelle sur l’Océan au bord duquel nous rêvions au commencement?
Dans tous les cas, ce n’est plus la nuit, mais c’est toujours la mer immense avec ses grandioses convulsions et ses naufrages. L’orage la secoue et la soulève jusqu’au ciel; chaque vague résonne comme une corde vibrante; et l’ensemble de ces vibrations fait une étrange harmonie. Imaginez un flux et reflux sonore, des avalanches sonores, une marée montante d’accords, des montagnes d’eau et des vallées subitement creusées par les vagues dont chacune possède une voix profonde, puissante. Toutes à la fois entonnent un chœur formidable.
L ancienne fable des Ondines n’a rien à voir ici. Écoutez bien la quatrième partie de la Symphonie en si bémol, et vous entendrez le grondement de ces montagnes d’eau qui retombent lourdement les unes sur les autres; le sifflement des vents intervient aussi.
Cette vision marine est tellement vraie, qu’au milieu des formidables coups d’archet les fioritures dansent
comme l’écume sur la crêle des vagues. De temps en temps, un rayon de soleil traverse ce bouillonnement
des flots.
Je ne prolongerai pas cette description ; vous la ferez vous-même après plusieurs auditions et avec la partition sous les yeux; vous reverrez les mêmes scenes et vous ,lirez : c’est la Symphonie de la mer. Pourquoi Beethoven, qui a décrit dans la Pastorale l’orage qui trouble la fête champêtre, n’aurait-il pas eu l’intuition d une tempête en pleine mer? La supposition n’a rien d inviai-
semblable.
Cette Symphonie en si bémol a ôté jouee avec un tel brio, un ensemble si parfait, que l’admiration 1 emporte sur l’attendrissement; on est transporte, ravi : pas ,1e recueillement possible. J’étais dans une place d avantscène, juste au-dessus de l’orchestre; tous ces arche s s’élevant et s’abaissant à la fois, d’un même mouvement, produisaient l’effet de rameurs fendant l’onde sonore, les vagues frémissantes d’harmonie. On éprouvait une sensation indéfinissable ; on était embarqué, on naviguait; vers quelle île fortunée?
^ Revenons à l’orchestre, cet admirable, ce formidable orchestre. Tous ces virtuoses sont enchaînes par des lois de rythme, qu’ils observent rigoureusement, et dont le résultat final est une musique superbe. Inconscients, ils sont entre les mains d’un compositeur de geme ce que leurs instruments de bois, d’ivoire, de cuivre sont entre leurs doigts. Le compositeur de génie aussi est inconscient; le souffle divin, qui passe en lui, tire de son aine
ces sons mélodieux comme une harpe éolienne sous la brise.
Oui, la musique des mailresest un miracle continuel. L esprit essaie de comprendre celte langue des sons et n’y réussit pas le plus souvent. Alors on s’abandonne au fleuve d’harmonie qui vous entraîne avec ses Ilots tumultueux ou lents; ils vous portent loin du rivage.
Pendant cette Symphonie en si bémol , je m’identifie involontairement avec l’idée inspiratrice de Beethoven; au centre de sa grande âme, j’assiste à la création de son œuvre, j’éprouve ce qu’il a dû éprouver, je crois apei cevoir ce qu il a voulu peindre et faire ressentir aux autres. Il y avait un si puissant ressort dans cette âme! Quand la mélancolie, la tristesse, la douleur, ont atteint les dernières limites du désespoir, tout à coup l’effort héroïque de sa nature le fait remonter sur les sommets de la vie. Le chant de victoire sur lui-même, la joie triomphante éclate. Dans toutes ses œuvres, il y a des phrases dans le genre de l 'Hymne à la joie, de même que, dans toutes, on entend les sourds murmures de la fierté, révolte contre l’injustice, tendresse et colère, inquiétude, ravissements, toute la gamme des passions humaines, tout un univers moral.