AIR DE STRADELLA
sacrifice, l’immolalion de l’Homme-Dieu, le néant des créatures terrestres, la toute-puissance du Roi des cieux. Stradella commence son chant de lamentation. Mais l’accompagnement de l’orchestre seul rappelle la vallée des larmes, la plainte aiguë, la supplication désespérée, pour fléchir l’inexorable :
Pitié, Seigneur! que tes regards moins sévères daignent s’abaisser sur moi!
En dépit des paroles, la voix de Stradella a des éclats de colère et de menace contre le destin ; c’est un sourd grondement continu :
Condamné à l'Enfer? au feu éternel? Jamais!
Quel accent de superbe défi! Il vaincra. Il a vaincu. Il a conquis la créature mortelle qu’il aime, elle est en sa possession. Que peut-il demander de plus à la vie? Il chante son bonheur, son amour, il proclame sa toutepuissance sur la terre et dans les cieux.
En effet, sa victoire est complète, car les assassins, au moment de le frapper, laissent tomber à ses pieds leurs poignards, désarmés par la magie de cette voix et de ce chant d’amour.
Quelques années plus lard, Stradella succombera pourtant sous le fer des bravi ; le père n’a pas désarmé sa rigueur et venge le rapt de sa fille. N’importe, Stradella a immortalisé par sa vie et par sa mort la puissance de la musique dans ce céleste Aria di Chiesa que la Société des Concerts donne le Vendredi Saint.
Je l’ai entendu chanter autrefois, par la belle voix de
contralto d’une jeune fille de seize ans, au profil noble et pur, vraie médaille de la République.
Le chœur de Leisring, du xvi e siècle, convient aussi à un concert spirituel. Celle musique est un vrai jeu de lumière, un effet de coloration; ces teintes fines, ces nuances délicates, imperceptibles, vont en décroissant et expirent. Le double chœur, derrière la scène, se perd comme une gloire; les rayons se prolongent, se confondent, atteignent l’extrême horizon; jamais musique n’a imité à ce point la lumière.
La Symphonie pastorale est la plus souriante des œuvres; c’est une symphonie à la Ruysdaël, une fête de la nature. Les fleurs printanières, les arbres au léger feuillage se mirent dans cette source cristalline; on s’étend dans l’herbe, au bord d’un clair ruisseau où le poisson frétille; on entend les coups de rame sur l’onde fuyante, et jusqu’aux frôlements d’ailes des papillons dans l’air serein; vous respirez la fraîcheur. Que de charmants caprices : chants d’oiseaux dans la retraite bocagère, arabesques de nuages légers sur le ciel d’azur !
La chaude et lumineuse journée d’été, le ciel profond, étincelant, se troublent. Un point noir apparaît, une dissonance. L’orage vient. A l’horizon, les nuées s’enroulent, serpentent, le vent siffle, l’ouragan se déchaîne, le firmament noir, opaque, est sillonné d’éclairs,
le tonnerre gronde.... Quels coups de tonnerre ! Après les gouttes de pluie, l’averse furieuse....
Dites-moi la plume, le pinceau magique, capables de retracer avec une telle vérité celte scène de la nature?
Pas un mot de plus sur la Pastorale! J’imagine qu’elle a dû tenter bien des poètes. Théocrite envierait cette idylle à Beethoven.
Un an après :
Ces concerts du Conservatoire arrivent toujours au bon moment, comme un baume à la douleur. Hélas! ce n’est pas l’effet du hasard! Les cœurs meurtris ont toujours besoin d’un secours. On devrait chercher en toute chose un enseignement, convertir en sagesse chaque douleur de la vie. Vains efforts! Cette chère musique, voilà la vertu ! elle endort la tristesse, elle nous aide à juger les choses sans amertume. La musique seule nous dit ce mot que ne profère nulle lèvre humaine : Espère !
En écoutant la Symphonie pastorale je pense à cette Ame vraiment sœur des belles harmonies. Comment une âme de héros peut-elle être de la même famille que la Symphonie pastorale ? Je ne sais, mais cela est. Toute l’innocence de la création morale et matérielle sourit dans la scène champêtre au bord du ruisseau ; peut-être est-ce le point de ressemblance qui me frappe.
La marque d’un chef-d’œuvre, c’est que plus on l’entend, plus on l’aime; il vous paraît plus nouveau la
dernière fois que vous l’écoutez. Ainsi de cette Pastorale . L’hvmne de la fin a le don apaisant de la prière. Les inspirations d’un homme de génie sont chez lui autant de vertus innées ; il les possède pour rendre heureux les autres.