‹ Ce que dit la musiqueChapitre 2 sur 103 · VVB EDGAR QUI.NET · texte numérisé non relu

VVB EDGAR QUI.NET

Paris, 29 avril 1893.

Je suis un humble travailleur; corriger des épreuves, du malin au soir, voilà ma vie depuis près de vingt ans. Quelques bribes philosophiques, forcément acquises, c’est le plus clair profit d’un labeur qui use les yeux et stérilise le cerveau. Mais à travers les noirs caractères d’imprimerie, j’entrevois un point lumineux : le concert du dimanche. J’adore Beethoven, Mozart, Mendelssohn, Haydn, Gluck, pour ne parler que des classiques. La musique des maîtres, c’est la vie bienheureuse; leur jeunesse immortelle verse dans notre âme la fraîcheur.

Rien de plus arbitraire qu’un jugement musical, rien de plus fantaisiste que les commentaires. Y a-t-il des commentaires sur les symphonies? Je me suis bien gardé de le savoir, pour rester libre dans mes appréciations intimes. Avec cela, ignorance complète ; absence de toute critique musicale; nulle prétention déjuger, même de comparer. J’aime et j’admire, le reste n’existe pas pour moi.

Non, pas de critique musicale! Dans le domaine

des lettres, tout est matière à l’âpre critique; ah! laissez-moi ce refuge de paix, le monde des beaux accords !

Quelle date pour moi que mes premiers concerts ! car ils sont miens. L’avant-veille, dès l’aube, une voix murmure : « Dimanche, la Transfiguration! » Je songe aux accidents qui pourraient m’empêcher de vivre ces deux heures divines, je me surprends une certaine velléité de veiller sur mes jours.

Enfin mon dimanche est arrivé. Un jeune lévite s’approche de la table sainte avec moins de recueillement. Je prépare mes facultés, je lâche de rasserener mon esprit avant l’office divin. Me voici dans la petite cour du Conservatoire, juste au moment où les portes s’ouvrent. L’appariteur sourit en me voyant arriver toujours le premier, et ne manque jamais de dire ; « Prenez garde aux marches! » En effet, ces marches sont pourvues de strapontins ardemment convoités par d’autres mélomanes qui ont envahi les moindres recoins de couloir, heureux mille fois de s’asseoir sur les degrés, comme les disciples dans l'École d’Athènes de Raphaël.

Encore une demi-heure d’attente ; qu’importe, j y suis !

On s’accoutume donc au bonheur? Est-ce vraiment chose toute simple, d’être installé dans ce fauteuil d’orchestre? Il n’y a pas longtemps, on était si fier de conquérir une place d’amphithéâtre; on étouffait là-haut avec enthousiasme; tout près de l’asphyxie, on se sentait ranimé, rien qu’en regardant les petites Muses peintes, au fond de l’hémicycle.

Page 1