‹ Ce que dit la musiqueChapitre 3 sur 103 · CONCERTS DU CONSERVATOIRE · texte numérisé non relu

CONCERTS DU CONSERVATOIRE

C’était la joie de mes yeux de les entrevoir dans la pénombre; elles me sourient encore. Non, je ne suis pas accoutumé , mais un peu calmé, depuis la familiarité avec les chefs-d’œuvre ; ils font partie de moi-même, ils me soutiennent pendant les misères et les douleurs de la vie quotidienne.

La petite salle à demi éclairée n’est pas absolument vide; de ces ombres élyséennes émergent quelques âmes fortunées, en possession d’une place quelconque, parterre ou paradis; les abonnés, sûrs comme des élus, ne se pressent pas, n’arrivent que tard, trop tard; le moindre bruit est un crime pendant le concert.

Et maintenant, je ne tourne plus la tête; devant moi, les pupitres encore vides de l’orchestre, et les figurines décoratives des panneaux me rappellent à la question d’art : il m’arrive souvent d’oublier que le Conservatoire n’est pas une église; que les cent musiciens de la Société des Concerts vivent disséminés dans les vingt arrondissements de Paris, non dans un séminaire; qu’ils ne forment pas un collège de prêtres institué pour célébrer tous les dimanches un service divin à mon intention.

Quelques sons confus se font entendre derrière la scène, ce sont les instruments qu’on accorde; mon esprit fait de même et se met au diapason. Je puis dire en conscience : « Je fais partie de l’orchestre ». Je ne sais si tous ces virtuoses éprouvent la centième partie de l’émotion qui me fait tressaillir; il est positif que je travaille avec eux; j’exécute avec chacun d’eux les

chefs-d’œuvre du programme, suivant note par note la partition des violons, des basses, des hautbois; et tout en exécutant les morceaux que je connais, je me pénètre de la pensée du maître, j’assiste à l'éclosion de son œuvre et à son développement graduel. Cette espèce de phénomène augmente d’intensité à chaque nouvelle audition de la même œuvre ; par exemple, à la Neuvième Symphonie de Beethoven. Elle exerce sur moi une action intellectuelle, qui me surprend, moi, ignorant entre tous. Si j’avais pu écrire immédiatement toutes les idées que chaque passage de celle symphonie m’a dictées , j’aurais un volume de divagations exquises. Mais vingt-quatre heures après!

Enfin, la salle est comble; le chef d’orchestre, à son pupitre, donne le signal; l’orchestre commence, et mon âme s’envole au plus haut des cieux.

La Symphonie avec Chœurs, c’est la Minerve d’or et d’ivoire de Phidias. Ou plutôt la Victorieuse, la lance en main, debout sur l’Acropole, sur le sommet de l’art. Cette Neuvième est réellement le Sursum corda de la musique. Pendant chaque audition, j’ai noté mes pensées en signes hiéroglyphiques. Je ne les ai jamais déchiffrés jusqu’à ce jour; ces impressions doivent se ressembler.

Au début, le litillement de la lumière, le murmure sourd du monde naissant, le frémissement de la première vague, le fourmillement confus de la vie organique sortant de la cellule primitive. C’est une Création, non biblique comme celle de Haydn ; le génie moderne de Beethoven a conçu l’origine des choses selon la science. Sans doute, il n’a pas songé à tout ce que je crois voir; le génie est inconscient; il renferme mille

g CE QUE DIT LA MUSIQUE.

facettes de la vérité qui éclate et brille dans la suite des temps.

Gomment se fait-il que les premières mesures de la symphonie éveillent en moi, chaque fois, l’image de la mer, le bruit insaisissable des flots à 1 aube du jour, avant le lever du soleil? Tous les phénomènes de la couleur qui accompagnent cette scène sublime de 1 aurore sont visibles par les sons. Le souffle frais du matin ride la face de leau ; les premiers rayons font scintiller la mer gris de plomb, bleu pale, puis couleur de la lumière. Ce frissonnement de l’onde, cette aurore qui grandit, ce soleil fulgurant qui rayonne dans l’immensité du fn marnent, tout cela est admirablement rendu par les cinquante mesures de Y Allegro maestoso, piano, sotio voce et enfin crescendo. 11 fait grand jour; la vie universelle éclate dans le fortissimo et dans le sforzando; ici s’arrête la première partie.

Le Scherzo , d’une extrême vivacité et qui débute par deux coups d’archet, nous montre un échelon supérieur : la vie s’agite à tous les degrés; des êtres de toute espèce se mettent en mouvement, circulent, animent la terre, la mer, les airs; on entend leurs pas, leurs frôlements d’ailes. Le parfum des fleurs, bhaleme des forêts annoncent aussi l’achèvement de la Création matérielle, qui précède celle de l’esprit.

Vous vous récriez! Vous voyez autre chose. Vous êtes libre. Je n’affirme rien. Je dis simplement : « C’est

ainsi que cela m’est apparu. »

La nature est éveillée; chaque être prend une voix;

le chant d’abord confus devient distinct; l’individualité s’accentue. Tout à l’heure, je voyais la fresque de Raphaël, lions, coursiers sauvages dans l’Éden, entourant le Créateur; maintenant, c’est le tableau de Poussin : Orphée assis au pied d’un arbre, dans la foret sombre, charme les animaux qui accourent familièrement. C’est une ivresse de la faune terrestre. L’àme humaine est encore absente.

C’est à Y Adagio, au sublime Adagio molto cantabile , qu’on voit poindre la vie du cœur. L’épanouissement des sentiments tendres, de plus en plus passionnés, éclate enfin dans un chant suave.

Beethoven n’a rien fait de plus expressif. Ce chant se développe avec la personnalité humaine, avec la conscience de sa double nature terrestre et divine. Gradation nettement indiquée par les trois premières mesures de Y Adagio. Ce chant simple et profond s’élève comme une prière et se transforme en tendresse ineffable pour un être mortel. Dans YAndante moderato, c’est le chant de l’àme agrandie, élargie par l’amour fraternel qui embrasse tous les fils d’une meme patrie. Cela est si vrai, qu’en écoutant pour la première fois ce chant sublime, j’entendis le vers de Térence; il en jaillit, comme le vrai texte :

Uomo sum : et nihil liumani a me alienum puto.

Combien ce mot est plus juste aujourd’hui que dans l’antiquité!

jq CE QUE DIT LÀ MUSIQUE.

Ce qui était pressentiment chez le poète-esclave est devenu vérité.

Je suis homme, et rien d’humain ne m’est etranger.

Voilà la formule des sociétés policées, libres, la devise d'une civilisation adoucie, humanisée. Les bienfaits de la culture intellectuelle, la compassion, l’indulgence, la charité, conciliées avec l'amour de la liberté, tout est compris dans l’admirable phrase de Beethoven et de Térence; elle se renouvelle, se transforme, disparaît un moment, revient dans un autre ton, dans une harmonie plus attendrie ou plus puissante, exprimant toujours la formule suprême de paix et d’amour, fond héréditaire du progrès : l’union de tous les enfants d un même pays, dans un esprit de justice et de bonté.

Le Finale est une synthèse des trois premières parties. Philosophe, poète, peintre, sculpteur, musicien (le génie de Beethoven est tout cela à la fois), il rappelle l’état primitif, inférieur de l’humanité, pour rendre d’autant plus sensible, plus imposant Y Hymne à la joie, ou plutôt Y Hymne à la liberté, le motif du Finale. N’oublions pas que c’était le vrai litre de Schillci, il aiait écrit son Ode à la liberté ; Goethe lui a fait effacer le mol qui effarouchait son âme diplomatique. Beethoven l’a repris et s’en est inspiré. Le texte qui accompagne le programme de la Société des Concerts dit très imparfaitement ce que Beethoven, et avant lui Schiller, ressentaient dans leur grand cœur. C’est la liberté que Beethoven célèbre; liberté telle que la conçoit le juste, le

SYMPHONIE AVEC CHOEURS, DE BEETHOVEN li

sage, le héros. Tout cela est admirablement exprimé dans les premières mesures où le chant commence sotto voce, presque imperceptible, comme une notion encore vague, confuse : l’idée s’éclaircit, le chant se répète, s’élève et monte radieux, pareil à l’astre naissant. Cette quatrième partie de la symphonie dépeint la Création intellectuelle.^

Après ce chant d’une âme heureuse qui a reçu le don de la vie, les voix s’unissent, s’enrichissent du bonheur commun. Ce ne sont pas seulement les joies du foyer, la tendresse du cœur, c’est la famille agrandie, la patrie, et sans doute, dans la pensée de Beethoven, l’humanité entière. Après tant d’expériences, replions-nous sur nous-mêmes, concentrons nos vœux; reportous-les uniquement sur la France. Pour moi, j’identifie toute beauté et toute félicité avec notre Patrie.

Ce finale de la symphonie m’a fait franchir les temps obscurs, les douleurs séculaires et nos derniers désastres, plus durs et plus longs que la nuit du Moyen âge. \ oici enfin l’hymne de la délivrance, de la liberté renaissante, de la France régénérée, l’hymne d’une République inébranlable par l’union de tous les Français dans un immense amour de la patrie.

L’action de grâces est le fond de ce chant qui parcourt tous les modes possibles; il s’exhale de chaque poitrine, avec le même désir de bonheur universel. Tout à coup 1 hymne s adresse au Créateur, au Dieu de Platon, principe de vie, quel que soit son nom , au Dieu de Beethoven. Le sentiment qui éclate dans le Choral , c’est

encore le bonheur de vivre, d’aimer, de penser. Et 1 action de grâces continue et monte vers la source myslerieuse des choses.

Au Choral succède Y Hymne à la Liberté proprement dite, liberté politique dans une patrie here et respectée :

Tous les hommes sont des frères, Plus de haines, plus de guerres.

Les enfants d’une même patrie chantent avec enthousiasme cet Hymne de Liberté ; ils sont affranchis dun tyran plus redoutable que rois et empereurs : plus de discordes! L’envie, née de la misère séculaire, exaspérait les hommes; amers, violents, ils couraient se fane justice eux-mêmes, le fer et la torche en main. Mais a République est l’avènement de la justice pour tous, el e répandra ses bienfaits. L’harmonie ne s’établit pas du premier coup; l’inévitable anarchie, le chaos, précédé Lie création; peu à peu les éléments déchaînes se sont apaisés, la mer en fureur s’est arrêtée aux bornes tracées par le rivage, le cratère a cessé de jeter ses scories, sa lave. Maintenant les moissons dorees, les fruits de la terre, les guirlandes de fleurs proclament la fele de la liberté. J’entends les voix des jeunes filles et des jeunes gens élevés par l’éducation républicaine. Oui, Beethoven a célébré cette liberté, synonyme de haute culture morale, ce bonheur universel, invoque par les philosophes et les moralistes de la Révolution française.

Sommes-nous encore bien éloignés de cet idéal palno-

tique rêvé par le Maître dans sa Neuvième Symphonie ? Pour le réaliser il suffirait de prendre pour modèle l’admirable orchestre que j’ai là devant moi. Que chaque citoyen travaille à l’œuvre commune comme font ces artistes; ils mettent une émulation d’honneur à exécuter leur partie avec toute la perfection dont ils sont capables. Chaque artiste emploie toute son intelligence, tout son talent, pour faire valoir l’ensemble; il est une des cent voix de la symphonie, il soutient les voix qui l’entourent, il s’unit étroitement à chacune d’elles, tous liés, dirigés par le chef suprême, la Loi.

Le chef d’orchestre représente la Loi qui conduit et règle les passions, les idées, le jeu de cet instrument si compliqué, l’orchestre, image de 1 unité dans la variété. Celte analogie frappante vient naturellement à l’esprit de tout bon citoyen qui aime passionnément la musique et la liberté.

En jetant un regard autour de moi, sur les auditeurs recueillis ou enthousiastes, je me dis : Ici, en ce moment, tout le monde est bon. Nulle pensée basse ou médiocre n’est entrée dans la salle. En revanche, des sentiments purs, exquis, font battre bien des cœurs et mouillent quelques paupières.

En vérité, on serait tenté de placer un orgue Cavalié- Coll dans les réunions publiques tumultueuses (salle Graffard, etc.) L Si le président, à bout d’exhortations et de coups de sonnette, lirait soudain un registre et faisait

i. Ecrit en 1885.

jouer Y Hymne de Beethoven ou la Symphonie Militaire de Haydn, ou la Marche nuptiale de Mendelssohn, ou le finale de la Symphonie en ut mineur de Beethoven, il me semble impossible que la colère ne s’évanouît devant ces accents de paix; les Ilots d’harmonie étoufferaient toute discordance.

La langue des sons ne peut dépeindre un événement historique, un fait précis, mais elle excelle à exprimer les sentiments les plus profonds de lame humaine, dans leurs plus délicates nuances. Souvent je lui trouve même un caractère surhumain et comme un pressentiment d’un état moral plus parfait. Tout ce qu’il y a dans l’homme de noblesse innée est remué par les divines mélodies ; elles en sont l’expression éloquente.

Quel précepte de morale, quel vers immortel fera vibrer les cordes intimes de notre cœur autant qu’une symphonie de Beethoven? Certains passages de Y Adagio dans la Neuvième égalent les plus saintes paroles de Platon, du Christ et d'Épictèle. Je dirai mieux; cette phrase musicale vous fait éprouver l’attendrissement ou l’enthousiasme d’un acte de vertu; elle vous pénètre de sa sainteté, de sa paix sublime, elle vous communique une vertu. Oui, la musique a celle puissance inouïe : certaine mélodie exquise vaut une belle action- Des pensées très hautes u’onl-elles pas celle même valeur?

La musique peindra-t-elle un paysage? Beethoven

SYMPHONIE AVEC CHOEURS, DE BEETHOVEN. {\y

lui-même 11 e peut rendre l’aspect d’une montagne, d’une vallée, d’un abîme, d’un glacier, de ce qui a une configuration précise. Mais il fait parler lame de la nature ; l’arbre, la fleur, le ruisseau, le torrent, la mer, ont leur voix; il rendra sensible le frémissement des forêts, l’agitation des Ilots, le calme et surtout la tempête sur l’océan. Tous les efforts de l’école wagnérienne seront impuissants à donner à la musique, à force de dissonances et de bizarreries, un sens historique ou métaphysique. L’imagination est libre de broder sur un thème, elle se trompera le plus souvent, et moi tout le premier; dans tous les cas, elle ne sera guidée que par l’harmonie, non par les effets de violente sonorité, encore moins par des combinaisons savantes de sons discordants.

Une symphonie de Beethoven ou de Mendelssohn fait naître des images, des impressions qui s’harmonisent avec certaines phrases musicales, et qui leur prêtent une signification à laquelle le Maître n’a peutêtre pas songé ; mais il y a certainement entre elles des affinités secrétes.

Parfois, en écoutant une de ces œuvres immortelles, je crois saisir un lien entre la musique, la peinture, le dessin, la sculpture. J’y retrouve l’éclat, le coloris du tableau, la sûreté du trait, le modelé et le relief de la statuaire. Et même, il ne serait pas difficile de classer les oratorios selon le style d’architecture gothique ou romane, ni de retrouver dans certaines symphonies l’ordre ionique, corinthien, ou la simplicité, la sévérité dorique.

Pendant les Chœurs de Palestrina et les Psaumes de Marcello je revois les arceaux des cathédrales, la coupole de Saint-Marc, les saints en mosaïque dans leur nimbe de lumière, les Vierges de Fra Angelico entourées de légions d’auges souriant du haut des retables et des triptyques d’or.

Mais jamais il ne m’arrivera pendant une symphonie de songer à une thèse d'histoire ou de philosophie. 11 faut que le cœur soit ému pour que l’imagination déploie ses ailes. Le musicien inspiré, seul, évoque en nous cette faculté. Sans inspiration, un musicien vous laisse froid; celui-là n’élève pas un temple, ne sculpte pas de statues, il ne peint rien; tout au plus il trace des arabesques.

Le musicien de génie exerce la même influence que le vrai poète : il éveille en nous des sentiments, des idées dont nous n’aurions pas conscience, bien que la source soit dans notre cœur

1. Les chefs-d’œuvre que j’essaie de commenter ne sont pas classés ici selon leur ordre chronologique, c’est le hasard du programme de chaque concert qui en a décidé. A mesure que j’entendais au Conservatoire ou au concert Colonne une symphonie, je notais mes impressions.

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