‹ Ce que dit la musiqueChapitre 4 sur 103 · SYMPHONIE HÉROÏQUE · texte numérisé non relu

SYMPHONIE HÉROÏQUE

DE BEETI

La Symphonie héroïque étonne encore plus qu’elle n’émeut, sauf la Marche funèbre qui ne sera jamais dépassée comme expression de la douleur. L’horreur tragique de la guerre, les sanglots des survivants éclatent en notes aiguës, vibrantes, frémissantes; c’est la voix humaine qui pleure et se lamente, c’est le sanglot noté. Celte symphonie a été inspirée à Beethoven dans un élan d’enthousiasme pour le héros des campagnes d’Italie et d’Égypte ; il lui avait dédié ce poème épique; on sait que la couverture portait ces mots :

A Bonaparte, Beethoven.

Un des nobles traits de sa vie, c’est d’avoir arraché la page avec la dédicace en apprenant le 18 brumaire, d’autres disent : l’Empire. Quoi qu’il en soit, la grande ame du musicien indignée se manifeste par ce cri : « Tu n’es qu’un vulgaire ambitieux comme tant d’au-

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très! » Et déchirant la page en mille morceaux, il remplace la dédicace par ces mots : « Pour célébrer le souvenir d'un grand homme » ; il écrit la marche funèbre du héros. Pour lui le général Bonaparte était mort le jour où il avait commis cet attentat contre sa propre gloire.

Notre épopée républicaine de 92 à 1804,1 air satuic de victoires, de faits d’armes merveilleux, ont sans doute agi sur Beethoven, mais son vaste génie ne se laissait pas circonscrire par une époque, par un seul homme. Le grand art est généralisateur, la musique surtout; elle ne saurait s’astreindre à la peinture d un événement précis, d’une image déterminée. Beethoven a exprimé dans sa symphonie épique le fracas, les péripéties de la guerre dans tous les temps; lui qui adorait 1 antiquité et qui vivait dans le commerce des anciens, peut-être a-t-il mêlé souvent, et d’une façon inconsciente, Bonaparte et Achille, Masséna, Hoche, Joubert, Marceau avec les héros de la guerre de Troie.

Il est certain que la Symphonie héroïque raconte les combats. Les mouvements tumultueux, tourbillonnants, le fracas de la bataille sont dépeints dune façon pour ainsi dire visible; l’ardeur guerrière, les voix du commandement, l’excitation des chefs se mêlent aux cris des blessés, aux clameurs des cohortes ennemies, aux gémissements des mourants, au galop des chevaux, le son éclatant du clairon domine tout. Certaine note solennelle, qui revient sans cesse, semble la voix du destin inexorable. L’imagination revoit le tourbillonne-

ment des cavaliers qui s’élancent pour enlever la redoute, et qui passent comme la vague sur le récif (selon une belle expression de la tactique). On songe involontairement aux charges immortelles des cuirassiers sur le plateau de Waterloo! Mais ici on est encore en plein triomphe; c’est l’aube de la gloire napoléonienne, non pas ses derniers rayons. On entend le cliquetis des sabres, le roulement des tambours; on voit les feux de mousqueterie, l’éclair de la canonnade, l’élan invincible d'une poignée de héros qui entraîne tout le corps d’armée et qui fixe la victoire.

Un chant de Ylliade , une page des guerres de la République, voilà cette première partie.

La peinture suit la poésie épique. Beethoven met en opposition la nature éternellement calme et la dévastation du champ de bataille; le paysage paisible et doux contraste avec les horreurs du carnage. Le soleil va disparaître derrière les collines, mais les moissons foulées sont teintes de sang. Il me semble entendre aussi le chant du soir des soldats, sous la lente, l’invocation, les grâces rendues au Dieu des batailles.

Quel Requiem égale en douleur la seconde partie de la Marche funèbre qui pleure le héros disparu? Ditesmoi le nom du bienfaiteur de l’humanité, du hon génie qui mérite d’être pleuré ainsi? Beethoven peut-être, luimême, le grand consolateur.

Au jour des funérailles solennelles, un cortège de nations civilisées exécute celte Marche sublime et terrible ou éclatent les sanglots, sur un fond de morne déses-

poir. Le ciel a perdu sa lumière, la terre ses sourires et ses fleurs; le héros n'est plus! C’est la fin d un monde qu’il ennoblissait de son génie, de sa puissance morale. Les lamentations semblent éternelles, point de consolations. L’âme est plongée dans les ténèbres; un immense catafalque noir semé de larmes d’argent est tendu devant vous. Écoulez ces cris déchirants! Eschyle seul a rendu ces accents avec une telle violence. Un cœut transpercé par les flèches de la douleur, voila 1 image de ce que fait éprouver la Marche funèbre. De ce deuil profond, de celte angoisse infinie, surgissent des pensées consolantes : « Le génie ne meurt pas tout entier, dit la philosophie. La trompette des archanges annonce la résurrection », dit le christianisme. « L’œuvre du grand musicien, éternellement jeune, enchantera les mondes pendant des siècles. L’œuvre de l’homme de bien, la mort du héros de la patrie suscitent des légions de patriotes. »

Un chant sublime dit ces consolantes vérités et transforme en mélodie délicieuse les voix de la douleur amère. Celte concentration de douleur continue, traversée d’explosions de désespoir aigu, c est trop poui un cœur facilement ému. Heureusement, la note adoucie, plus humaine, succède; et cependant, dans les deinières mesures de la Marche, on entend comme un dernier souffle, une âme qui expire.

Oserai-je avouer que le Lacrymosa du Requiem de Mozart me paraît moins pathétique, moins expressif

que la Marche funèbre de la Symphonie héroïque ? C’est eu pleurant la mort d’un grand homme que Beethoven a trouvé l’éternel Lacrymosa.

La troisième partie n’a aucun rapport avec les deux premières, à moins qu’on n’adopte l’idée d’une noce villageoise, succédant sur ce meme champ de bataille aux horreurs du carnage. Beethoven se conformait à la formule acceptée pour toute symphonie, le Scherzo, sorte d’antithèse pour faire valoir le caractère dramatique de l’œuvre et reposer l’auditoire. Comment préciser la pensée du compositeur? S’il en a une, il a peint un petit tableau à la Teniers; les pas pesants des villageois en sabots alternent avec l’air léger de la danse. Ceci rentre dans le domaine des suppositions.

La quatrième partie appartient encore plus à la fantaisie et conserve au début le caractère du Scherzo. Mozart et Haydn, dans certaines symphonies, eussent fait des trouvailles dans ce genre. C’est une facture de musique moins inspirée, moins imprévue, un finale d’un brio étourdissant, d’une éclatante richesse.

Par moments, un motif grave se dessine : est-ce le Te Deum de la victoire, encadré dans une instrumentation savante? La pensée se précise ; c’est bien un chant, c’est meme une perle enchâssée au milieu de broderies, fioritures, roulades et variations de flûte. Cela est délicieux, mais trop court, à peine entrevu. Après quoi, une sorte de turquerie superbe, un grand fracas, mais

toujours harmonieux. Le chant céleste revient cette fois comme une action de grâces, une prière, sur un mode lent, solennel, terminé par une invocation sublime.

Cette fin a un caractère transcendant d élévation. On est attendri et pacifié. Soudain, un passage pathétique vous arrache des larmes pleines de douceur, puis le chant continue en solo, en duo, en chœur lointain, qui se perd dans l’Infini.

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