LE MAGNIFICAT, DE BACH
Dans un concert mondain les paroles d’amour mystique sont choquantes. Ceci, à propos de l’air du Magnificat : « Jésus, viens dans mon cœur. » Cette familiarité passionnée convient-elle ici (et même ailleurs) en s’adressant au Père des cieux? Confusion de genres déplaisante, dont toutes les religions abusent, et bien à tort. Au moins, dans les œuvres d’art, rendez à la créature terrestre l’amour passionné, et à l’Être suprême une pieuse adoration.
Dans le Magnificat je réserve toute mon admiration pour l’accompagnement de l’orchestre. Le génie de Bach s’y joue à l’aise : les fugues s’enroulent, se déroulent, montent en spirales, se précipitent en cascades.
Parfois l’accompagnement suit en octaves saccadées, toujours varié par la diversité des instruments, voix
aiguës ou profondes; mais le motif reste dépourvu de grâce et de sentiment.
Voici un Chœur d’une énergie farouche, en dépit des pieux versets; cris féroces, sanguinaires, sur des paroles de paix. Mais j’y songe, c’est peut être « l’armée immense des démons » qui se déchaîne? L’orgue éclate, et noie toutes les dissonances; ses majestueuxaecoids, ses coups de tonnerre, ses roulements sonores remplissent tous les recoins de la petite salle.
Tout à coup un accompagnement très doux, on dirait une musette, fait succéder des impressions champêtres à ces chants de colère. Après les adjurations à Satan, les voix attendries implorent le Seigneur et l’écho répète, sur un mode rustique, la mélodie apaisée.
Le superbe Choral de Luther : Notre Dieu est un rempart, a sa beauté propre et se passe de science juxtaposée. Même celle de Bach ajoute peu à la majesté de ce chœur vénérable, l’aïeul, l'Abraham de tous les Chœurs populaires religieux et guerriers, car l’innombrable tribu des chants nationaux semble issue de la lente patriarcale.
Ici, ce n’est plus un chant religieux au sens du mol; mais le tumulte d’un peuple agité : d’abord des rumeurs, puis des voix qui se relancent, s’arrêtent brusquement; la poursuite recommence, désordonnée, furieuse; c’est une confusion effroyable, le bruit assourdissant d’un soulèvement. Aucune trace d’émotion religieuse.
J’aime mieux le sublime chœur des Réformés dans toute sa simplicité, tel que Meyerbeer 1 a introduit dans