LA HISSA SOI.EMNIS, DE BEETHOVEN
riel dans la conception de la Messe solennelle. Aucune image de poésie ou de peinture ne se présente ici à la pensée. Réduite à ce seul terme de philosophie, l’œuvre de Beethoven renferme, et à de courts intervalles, des éclairs de sentiment. Ce qui domine, c’est la terreur religieuse, en face des ahîmes sans fond qui se creusaient devant sa pensée, à mesure qu’il croyait pénétrer dans les secrets divins.
L’épigraphe de l’œuvre, c’est bien la sentence inscrite au fronton du temple d’Isis : « Je suis celui qui est. »
« Je suis tout ce qui est, a été, et sera. »
« Aucun mortel n’a soulevé le voile qui me couvre. »
« Il est unique, procède de lui-même, et toutes choses lui doivent leur existence. »
Beethoven a voulu résoudre ce mystère dans sa langue spiritualiste qui lui faisait dire : « Je suis plus près de Dieu dans mon art que les autres hommes. »
Il a voulu soulever le voile qui couvre Dieu. A-t-il réussi auprès d’un seul auditeur?
Après divers traités de l’Existence de Dieu, écrits d’une manière plus humaine, plus lumineuse et qui pourtant ont échoué, la tentative de Beethoven ne prouve qu’une chose, c’est qu’il nous semble lui-même un dieu immatériel. Par tout ce que nous voyons de ses œuvres nous pouvons conclure qu’il est éternel. Nous pouvons lui appliquer en partie sa définition du Créateur.
Je tenais beaucoup à connaître ce nouveau traité de l’Existence de Dieu, mais j’étais certain d’avance de n’en
garder que l’impression de sublimité qui s en dégage et le respect religieux qu’inspire une œuvre surhumaine.
La brochure explicative distribuée dans la salle du concert, je n’ai voulu la lire qu’après avoir exprime ici les sentiments, les idées qui jaillissaient dans mon cerveau comme des étincelles dans la nuit noire.
Oui, tout était obscur; cécité complète. Pourtant je ne me décourageais pas, je sentais mon âme vivante et je proclamais le Maître le plus grand des génies. Je n’accusais que ma faiblesse et l'esprit humain si borne. Je n’étais pas humilié dans ma petitesse; plus que jamais je possédais la faculté d’admiration, mais les ailes de l’enthousiasme ne pouvaient se déployer. La hauteur de l’œuvre est si inaccessible à première vue! Lair raréfié de ces élévations fait peur; il faudrait consacrer toute une vie à escalader ces sommets, et se familiariser avec ces horizons si vastes et si beaux.
Ce mot beauté est-il exact? La grandeur, la majesté, la solennité vous tiennent prosterné. On est parfois aveuglé par la lumière fulgurante du Thabor; on s attend à des apparitions divines, à des mystères surhumains. Aussi est-on surpris, heureux, des rares passages où le cœur peut adorer et comprendre.
Moments trop rares; l’émotion douce fait aussitôt place à l’épouvante sacrée; l’esprit humain en face ce l’Infini, de l’Éternel, entrevoit dans le lointain 1 incommensurable espace où se meuvent les mondes créés et aussi les mondes incréés, la matière cosmique, les pales nébuleuses. L’œil inaccoutumé à ces régions etherees
LA MISSÀ SOLEMNIS, DE BEETHOVEN. 171
confond dans une sorte de chaos tout ce qui est clair et visible aux regards du génie. Mais Beethoven a-t-il vraiment vu clair dans son œuvre?
Inhabile à déméler les pensées abstraites, je me rejette sur les images; cette fois, je n’en trouve pas. Le platonicien n’a voulu exprimer que des idées métaphysiques, au lieu de celte philosophie religieuse qui lui est familière.
De là une extrême difficulté de comprendre la Missa solemnis. Certains passages me sont accessibles parce qu’une émotion religieuse a traversé le cœur de Beethoven et se communique au mien; mais la conception métaphysique de la création spirituelle, ce rêve sacré que le Maître poursuit, reste lettre close pour moi.
Encore une fois, pour pénétrer dans la pensée inspiratrice de Beethoven, il faut relire l’épigraphe du temple d’Isis. La Messe solennelle en est le commentaire philosophique.
Le lendemain de ce concert j’ai voulu relire le Discours sur la Méthode . Loin de trouver la moindre analogie entre Descartes et Beethoven, je n’ai réussi qu’à mieux pénétrer la pensée de Descaries. Son but est de bien conduire la raison et de chercher la vérité dans les sciences. Beethoven aurait-il voulu exprimer en musique : « Je pense, donc je suis? » Non, ce n’est pas cela.
J ai relu la Théodicée . La bonté de Dieu m’a semblé se rapprocher davantage de l’inspiration musicale de la Missa solemnis. Mais ce n’est toujours pas cela.
L’éloquence foudroyante de Bossuet, Dieu à travers l’histoire, apparaît dans certains accords.
Enfin j’ai relu tout simplement le Credo-, alors, mais alors seulement, j’ai cru sentir que j’étais dans la vérité et que c’est bien la liturgie chrétienne, l’inspiration des Saintes Écritures, qui a fait la Messe solennelle.
Peut-être ne faut-il pas y chercher autre chose.
Du reste, les pensées de philosophie étaient loin de préoccuper mon esprit pendant la musique. Les créations sublimes de Michel Ange et de Raphaël surgissaient tout naturellement : le Jugement dernier, la Transfiguration-, surtout le Triomphe de saint Marc porté par les quatre Anges ; ce tableau de Fra Bartolomeo me revient pendant cette Messe. C’est une ascension de génie et de saintelé.
Essayons pourtant de passer en revue les cinq parties dont se compose la Messe en ré. Elle est écrite pour quatuor vocal, solo, chœur à quatre voix, orchestre et orgue. Le manuscrit porte écrit, de la main de Beethoven, ces mots :
Vom Herzen! Muge es ivieder zu Herzen gehen.
I. Kyrie Eleison!— Début magnifique par des accords plaqués formés par les plus grandioses combinaisons de sons. L’écho répète Kyrie Eleison! Invocations saintes, attendrissantes harmonies, enfin du Beethoven, c'est
tout dire. .
Une psalmodie harmonieuse suit rintroduction. Des refrains modulés alternent; ce sont tantôt des voix de