GLUCK
Et quelle exécution parfaite! Ces soli de violon, ces variations d’une légèreté aérienne, alternent avec les autres instruments, avec la flûte de Taffanel, c’est tout dire.
En regardant les figurines de l’Hémicycle, les Muses et les Grâces, je pensais que la Grèce antique est la révélation de la beauté non seulement par les traits fins, réguliers du visage, mais par l’altitude harmonieuse des corps. Depuis que le positivisme est à la mode, les physionomies humaines, les gestes et altitudes, le vocabulaire littéraire, tout aspire à se dépouiller de cette grâce et de celte noblesse vraiment française, comme d’un dernier préjugé, sacrifice réclamé par le progrès.
Mais écoutons ce fragment i'Alceste.
Je n’avais pas bien lu le programme, et j’attendais la musique de Gluck, qui arrive en droite ligne des fêtes Panathénées. Grande surprise d’entendre le rythme et la phrase d'un solennel menuet de cour, dans la scène des Enfers. A peine le chœur a-t-il commencé que je me sens transportée à Trianon, près des jets d’eau; ils forment des gerbes irisées dans l’air et retombent sur les fleurs en fine rosée. Oui, ce sont des eaux jaillissantes d’harmonie ; ce chœur qui précède le solo de Caron est tout â fait délicieux. Le prélude de son air de basse est dans le goût du temps, un peu â la manière de Hændel, avec une nuance comique dans les paroles du terrible nautonnier qui refuse le passage à ceux qui ne payent pas. Les voici éplorées, errantes au bord du Styx, ces
pauvres ombres; elles se lamentent et supplient Garou < Passe-moi dans ta barque! »
Ceci devient sérieux et défend le sourire.
La scène des Enfers, dans Y Alceste de Lulli (1674) R a K ne à être entendue plusieurs fois. C’est extraordinaire combien elle fait aussi songer à la musique antique. Est-ce l’enfance de l’art qui cause cette impression. Nous n'avons pas entendu les chants dont parle 1 laton dans toutes ses œuvres, et pourtant celle scene e “ ceste de Lulli nous en donne l’idée. L’air de Caron, si rude, si dur, fait admirablement ressortir la plainte éplorée de la jeune fille : Prends-moi sur ta barque.
On dit que la musique est un art moderne, nous ne nous faisons pas une idée exacte de ce qu’elle a pu etre dans l’antiquité parce que les sons ne nous ont pas e e transmis comme la sculpture et la peinture, mais a perfection des arts plastiques nous garantit la beaute des chants du temps de Phidias. En France même il y a eu de tout temps de belles mélodies. On voit dans Gregoi.c de Tours que le Mérovingien Chilpéric « prenait grand plaisir à la musique de ses clercs ». Dans les iront nues de Monstrelet, il y a un curieux detail : Charles VI, malade, en démence, est dans sa tente; pour le distrane, les musiciens du roi d’Angleterre « lui font des mélodies si douces, si délicieuses, que c’était à en pleurer ».
La Symphonie en la a un caractère si mystérieux, tellement surnaturel, que je renonce à la comprendre; j’en subis la grandeur écrasante, la beauté souveraine.
Et que de types divers dans la beauléî Je ne saurais la définir; de toutes les symphonies, c’est celle qui se prête le moins â la familiarité. On est tenu en respect par ce caractère étrange, fantastique, j’allais dire mystique. J’ai entendu autrefois un commentaire magnifique sur la deuxième partie. Mais celle voix ne parle plus! Je n’ai pas noté dans le moment même cette interprétation poétique, et je crains d’y toucher. Je me rappelle seulement que mon Maître appelait la deuxième partie : la Marche des Esprits. Il se figurait une vaste cathédrale, d’une merveilleuse architecture : Il fait nuit; une pâle lueur d’étoiles tombe par les vitraux; les dalles de pierre se soulèvent ; les âmes des trépassés sortent de
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leurs tombeaux souterrains; ils chuchotent; les sons insaisissables deviennent plus distincts à mesure qu’ils avancent vers la nef; ils montent, ils déroulent dans les galeries aériennes leur procession funèbre. La vie semble leur revenir peu à peu ; elle éclate dans le fortissimo . Les fugues pizzicato marquent les pas saccadés, pressés, de ce peuple de fantômes, qui ressaisit, avec des invocations attendries, l’existence par l’harmonie. Puis, les voix faiblissent, le chant s’évanouit, la Marche des Esprits reprend à la sourdine et ramène les âmes trépassées vers les régions sépulcrales ; elles redescendent des hauteurs et disparaissent une à une dans les ombres de la mort.
Il y a dans celle partie des effets de basse très étonnants, très émouvants.
11 est certain que cette Symphonie en la peint des choses que l’œil humain n’a pas vues, que la raison ne conçoit pas : voilà pourquoi je la trouve surnaturelle et mystique.
Dans le Scherzo , Beethoven a eu l’intention charitable de nous faire reprendre pied; car on se sent sombrer dans celte mer de fantastiques harmonies. Le Trio qui suit, emprunte la sublimité de la première partie. Puis vient le Finale , qui est tout simplement un ouragan musical. S’il m’était permis, je souhaiterais humblement que le Presto , vraiment excessif, fût d’une rapidité moins vertigineuse. Ce Finale est aussi une Marche héroïque; combien il gagnerait en beauté par un tant soit peu de vallentando\ Mais j’ai tort, je le sais;
c’est bien le vrai mouvement. Allons! cette Marche va enfanter un peuple de héros, un 92 de l’avenir, dans une humanité régénérée.
Un Allemand, à qui j’avouai un jour la difficulté de comprendre la dernière partie du Faust de Goethe, me répondit : « Pourquoi comprendre? Cela n’est pas nécessaire ». Et moi aussi, je ne trouve pas nécessaire de comprendre la Symphonie en la, bien autrement symbolique et mystérieuse dans sa beauté que le poème de Gœthe. Elle vous jette dans la stupeur. Dans ses autres symphonies, Beethoven vous parle un langage accessible jusqu’à un certain point. Celle en la est absolument surhumaine.
La grande musique est un mode d’existence intellectuelle très haute; un beau concert entretient la vie de la pensée chez ceux qui la sentent décliner. Au Conservatoire, un sentiment particulier se joint à tous les autres; on est fier de se dire : celte perfection d’exécution, cet orchestre composé de cent virtuoses, Paris seul le possède. Les qualités d’acoustique de la petite salle, le choix exquis des morceaux, le fini merveilleux dans toutes les parties instrumentales, tout se réunit pour vous donner une jouissance qui vous remplit d'orgueil comme Français. En écoutant le finale de la Symphonie en la, où éclatent en fanfares tous les nobles triomphes,
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je sens que la musique résume tous les autres arts, et surtout la poésie ailée, la parole éloquente, e» poui cela quelle éveille tant (le sensations differentes. In torrent d’images, de pensées, traverse l’esprit; qui pourrait les fixer?
Du moins, je garde ce sentiment distinct, unique : l’amour de la France.
Toi, qui m’as créé, qui m’as fait ce que je sms, France, à qui je dois tout et à qui j’ai tout donne, sois bénie! Patrie, que je glorifie et que j’adore, tu es, entre toutes les nations, l’esprit, la noblesse, l’héroïsme. Cette personne idéale qu’on nomme Patrie symbolise nos aspirations les plus saintes. C’est d’elle que vient no re âme; nous lui appartenons par chaque fibre de notre être. Une même destinée nous unit : sentiments et pensées identiques, souvenirs et espérances, actes passes et projets d’avenir, joies et douleurs, amour et haine en songeant à la Revanche, celte vie en commun fait de la Patrie et de nous un seul être.