LE SONGE D’UNE NUIT D’ÉTÉ
Farfadet a raison d’implorer l'indulgence de l’auditoire bénévole.
Mendelssohn a usé de la même liberté que Shakespeare à l’égard de ses devanciers. Que A'Obéron, que d'Othello , que de Faust ont précédé celui que le génie a définitivement consacré! Encore un type supérieur de l’espèce qui l’emporte dans cette lutte des intelligences rivales.
La force créatrice jaillit d’une source divine, l’imitation ne produira jamais un chef-d’œuvre, même quand un art s’inspire d’un art différent. Un tableau de Raphaël, une statue de Michel-Ange ne créent pas le poème, la Symphonie, l’Oratorio; c’est dans son propre fonds que le poète ou le musicien trouvera le trésor d’harmonies. Une œuvre poétique peut faire vibrer le son juste, correspondant, comme le diapason met d’accord des instruments divers, mais c’est tout. Un art ne copie pas un autre art; c’est dans la libre nature, dans l’immense cadre de l’univers ou dans sa propre âme que chacun puise l’inspiration.
Osons le dire, au risque d’être lapidé : ce que Shakespeare a entrevu dans le rayonnement de son génie, Mendelssohn l’a réalisé par le sentiment de la nature. C’est tout simple, l’idiome des mortels est trop rude pour des êtres fantastiques. La parole appartient à l’homme, la musique aux fées, aux anges, aux oiseaux. Quelle autre langue peut révéler l’enivrement poétique, la transparence diaphane, la grâce printanière, la légèreté aérienne des songes dans une nuit d’été? C’est la Sym-
phonie des forêts que Mendelssohn a écrite. La musique seule peut exprimer le songe d’une Heur, le duo de l’ombre et de la lumière, du silence et de l’harmonie, qui forme le concert aérien au fond des bois.
Transportez-vous dans le royaume des fées, amalgame de mythologie païenne et de traditions celtiques. Imaginez une forêt enchantée, peuplée de génies, de sylphes. L’air, les arbres, les bords des sources, les nuages sont peuplés, comme dans les tableaux d Albane. de groupes charmants, figurines de taille microscopique; autant d’Apollons et de Vénus de Milo imperceptibles de petitesse et adorables de beauté. Est-ce bien vraiment par les vers de Titania et d’Obéron qu’ils exprimeront leurs fantaisies ingénieuses, leurs ravissements? Quoi? ces brutalités du xvi° siècle, dans la bouche de la charmante petite fée et du roi des génies? Mendelssohn a donné la seule interprétation possible par la s\ mphonie de la forêt. Il a donné un vêtement de lumière à ces fées, à ces génies, au lieu du raide £t lourd pourpoint du temps d’Élisabeth. Il a découpé dans le gland d un chêne le lit de repos de Titania, une goutte de rosée est le bain parfumé « qui rafraîchit son beau corps », pour parler comme Homère. Une touffe de violettes et d’anémones est l’estrade où se célèbrent les fiançailles, sous le dôme de verdure de la forêt. Les rayons de la lune qui filtrent à travers les arbres, autant de grand’routes poulies sylphes, gnomes, elfes qui accourent de toutes parts à la fête. Voilà le cadre établi. Voyons comment Mendelssohn l’a rempli.
LE SONGE 1)’UNE NUIT d’ÉTÉ.
L'Ouverture est le prologue du Mystère que vont jouer les personnages imaginaires ou réels de la forêt. L’antiquité les nommait nymphes, dryades, faunes, sylvains ; la poésie du Moyen âge les a transformés en fées et génies, esprits des bois, de l’air, de l’eau, du feu. La poésie moderne les désigne par ce mot qui dit tout : l’àme de la nature. Serrons le sens de ce mot : cela revient à dire : un cœur d’homme profondément sensible au charme de la nature et qui se plonge avec délices dans ces pures jouissances. Un cœur aimant, heureux d’avoir reçu le don de l’existence, cherchant le vrai, la douce paix, et les trouvant dans la solitude champêtre.
Vous voilà seul, au fond des bois, respirant le parfum des fleurs sauvages cachées au pieds des grands arbres. Vous marchez sur un lapis de mousse, en évitant d’écraser la pervenche bleue et le muguet ; une ronce fleurie vous arrête au passage et vous enlace; qu’at-elle a vous dire? Vous vous dégagez doucement, non sans recevoir une piqûre; une gouttelette de sang marquera la lutte. Vous venez de perdre le sentier, et vous en êtes ravi. D’épaisses broussailles, des genêts couleur d’or, une pépinière d’arbrisseaux, jeune population qui grandit à l’ombre de la futaie, vous barrent le passage. Avant de vous orienter, vous vous étendez un moment sur ce tertre de thym et de serpolet. Autour de vous la forêt inextricable vous enveloppe de ses mille liens de verdure et d’enchantement, vous entendez Y Allegro appassionalo du Songe d'une nuit d'été .
Voici maintenant YAndante tranquillo : ce sont
d’abord les chucholements confus delà foret, symphonie qui se joue à la cime des arbres entrechoqués par le vent; une source cachée s’échappe avec un sourd bouillonnement; des rouges-gorges se chamaillent dans le buisson, le glapissement d’un oiseau impérieux se mêle aux voix aériennes. C’est un pinson virtuose qui donne à ses petits la première leçon de chant sur la plus haute branche d’un hêtre ou d’un charme. Plus haut encore, une famille de merles en fait autant. Immobile, vous retenez votre souffle, de peur de troubler ce délicieux concert. En effet, les hôtes de céans descendent des hauteurs; il faut vivre, non chanter toujours; merles, pinsons, bouvreuils viennent voleter, sautiller parmi les fleurs.
Un bruit sec de branches cassées révèle la présence d’un hôte de plus grande taille : un charmant chevreuil s’avance avec précaution; à ce bruit le lièvre détale; au même moment, l’écureuil tapi contre le tronc d’arbre, et qui se confond avec sa couleur, file comme l’éclair; il est rentré dans son trou.
Voilà le spectacle dont Mendelssohn et nous tous avons été témoins; voilà les sylphes, les génies qui peuplent les forêts ; nous les retrouvons dans le Songe d'une nuit d'été. Pour comprendre cette symphonie, il suffit d’aimer les bois; et qui donc ne les aimerait?
Mais la musique aussi bien que la poésie ne serait que pittoresque si elle ne peignait surtout l’émotion humaine. C’est dans Y Adagio tranquillo qu’elle s’exprime. Heureux ou malheureux, le promeneur solitaire de ce bois
LE SONGE D’UNE NUIT d’ÉTÉ.
a senti ici la vie de l’âme à un degré supérieur. Ce n’est pas le cerveau seulement qui travaille; s il a de fraîches pensées elles viennent du cœur, elles naissent dans celte clairière. Ce cœur est jeune et se confie à la vie comme à une barque emportée par le courant à travers des rives charmantes. Pas de noires mélancolies, point de passions redoutables; écoutez Y Adagio : c’est une âme qui s’épanouit en face de la nature et qui reporte sur elle son trésor d’amour ; fiançailles avec le printemps en fleur. Celte âme ne sera jamais fanée; sa destinée n’est pas d’un jour, elle aime pour l’éternité.
Maintenant entendez-vous le début du Scherzo ? Quels sont ces accents qui viennent du fond des bois? Le cor de chasse a retenti. Il redouble; les échos de la forêt le répercutent; il se rapproche, il s’éloigne, le son est plus faible ou plus fort, selon le vent qui souffle. On l’entend encore par intervalle, dans le lointain, et le concert aérien gagne en beauté ; à cette distance, quel effet ravissant! On passerait sa vie dans l’herbe, étendu, à écouter ce cor mystérieux; il semble revenir de tous les côtés de l’horizon, singulièrement adouci par tout ce que dérobent ou ajoutent au passage les résonnances du feuillage que le son a frôlé avant de parvenir à notre oreille. L’orchestre, par ses instruments divers, l’imite à s’y méprendre, et complète, dans ses plus fines nuances, l’impression d’une symphonie de la forêt. Notes tantôt joyeuses, tantôt mélancoliques.
Pour mieux jouir de tout cet enchantement, vous fermez les yeux : les sons aériens, la brise molle chargée
de douces senteurs amènent le sommeil, le songe d’une nuit d’été commence.
C’est l’heure de l’apparition de Titania et de sou peuple fantastique, hôtes des bois transfigurés par la poésie; le chevreuil rassuré est venu boire à la source, l’écureuil est ressorti de sa caverne, scarabées et fourmis semblent danser en rond. Et que d’autres visions dans cette solitude embaumée!
Assez dormi, assez rêvé! Voici le clairon qui appelle à l’action. 11 faut reprendre le combat de la vie, marcher au devoir... au triomphe, si j’en crois les accents superbes de la Marche nuptiale ; car cette Marche a toutes les allégresses de la victoire, toutes les allégresses d’une bonne conscience, d’une noble vie. Elle chante la paix et l’héroïsme, la dignité humaine et la fière possession du but glorieux que l’àme a poursuivie.
Vers la fin de l’hymne, quelques accents de tendresse parlent de bonheur intime, brins de myrte mêlés aux palmes civiques, aux fanfares de la victoire...
Et il y a plus d’une victoire.