LXI
CONCLUSION
Les savants discours sur l’art, à l’Institut, la prose tourmentée de Berlioz dont j’ai vu des spécimens dans les programmes de concerts, ne m’ont pas découragé.
Eblouir le monde par l’originalité ou la bizarrerie des trouvailles, l’étonner par la profondeur de l’idée, est-ce là interpréter la musique?
C’est de la science musicale, et moi je l’ignore. Ce que j’aime, c’est un doux tête-à-tête avec la pensée intime, un dialogue intérieur, involontaire, sans autre perspective que le bonheur de vivre, c’est-à-dire de penser; dialogue poursuivi partout, à la promenade, dans la veillée, interrompu mille fois et se renouant toujours. On n’en retrouve que des fragments, et parfois on ne ressaisit plus du tout le fil des idées.
Celte absence d’art et de science, cette simplicité de la pensée n’est-elle pas favorable à la céleste vision de
l’Idéal? L’arcliauge n’apparaissait qu’aux humbles, prosternés devant lui, et non pas aux rois de la terre. L’érudition effarouche la chaste Mélodie, la noble Harmonie ; elles dédaignent les traités d’esthétique, les termes d’école. Aériennes, diaphanes, insaisissables dans leurs formes belles et pures, dans leur vêtement de lumière, elles planent, elles glissent à travers les ondulations lumineuses, et se révèlent subitement à celui qui les invoque, d’un cœur aimant, sans une ombre d’ambition. Elles fuient les prétentions romantiques, les sarcasmes, l’imitation shakspearienne du doute et du désespoir, surtout l’ humour. A force de chercher l’esprit, l'humour n’est souvent qu’une grimace.
Encore une fois, les divinités apparaissent plutôt aux cœurs simples, aux natures primitives, tranchons le mot, aux ignorants.
Le phénomène de la lumière et des ténèbres, séparées tout à coup par le fiat lux, se reproduit sans cesse dans le monde intellectuel. Vous voulez aborder une science, vous voulez étudier une langue étrangère? D’abord vous êtes plongé dans la nuit, découragé par cette profonde obscurité, et désespérant d’apercevoir jamais quelques points lumineux sur ce fond absolument noir. Quel tressaillement d’espérance quand, après de persévérants efforts, votre œil croit saisir sur le tableau sombre des linéaments d’abord confus, puis un • peu plus distincts !
Les traits deviennent visibles, vous commencez à comprendre ces caractères. Petit à petit 1 aube naissante
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glisse une lueur sur ces teintes grises, mais ce n’est pas encore le jour.
Enfin le rayon a jailli, vous lisez en pleine clarté la pensée cachée dans les mots de celte langue étrangère, ou dans les axiomes de celte science inconnue. Vous voilà initié à tout ce qui était pour vous mystère, et vous bénissez l’accroissement de vie que vous sentez tout à coup.
C’est là ce qu’éprouvent sans doute les malheureux aveugles qui recouvrent subitement la vue. Le voile épais qui s’étend sur leurs pupilles ne tombe pas d’un coup; longtemps ils flottent entre les demi-ténèbres et les pâles lueurs ; le pressentiment de la lumière leur arrive graduellement. De quelle émotion religieuse ils sont saisis, alors que les formes se dessinent devant eux! Quelle joie, quand la couleur vivifie le dessin! La vie et la lumière leur est révélée.
Eh bien, pour certaines natures ce phénomène se produit en musique. Elles éprouvent tout ce que je viens de décrire, désorientées, sourdes, aveugles, dans la nuit plus ou moins noire. Les ondulations lumineuses et sonores les pénètrent à une seconde audition; la clarté triomphe à la troisième. Cependant il y a des œuvres, Y Africaine par exemple, dont la lumière colorée entre subitement dans l’intelligence. Autrefois cet endurcissement musical nous accablait de tristesse et d’humiliation. Il a fallu se résigner, subir les trois épreuves, avec la certitude d’une révélation plus ou moins parfaite, selon la nature de la musique et le degré d’intimité qui s’établit entre elle et nous.
2ig CE QUE DIT LA MUSIQUE.
Et ne dirons-nous rien de la frappante analogie entre la musique et la puissance qui vivifie l’univers?
11 est certain que le sentiment de l’art est une des formes de l’amour; l’admiration appartient à la même famille. Après la vision rapide d’une belle œuvre, le cœur ressent un trouble, une émotion profonde. Chaque fois qu’on revoit cette image de la beauté (statue, tableau, musique), le sentiment s’accroît. A celte première impression produite par la beauté, se joignent des révélations d’un charme supérieur. Autant de découvertes, autant de ravissements.- Lame veut pénétrer l’âme de cette musique, de celte peinture, de celte sculpture. Pcnttrei dans celte intimité, quelle source d’inépuisables jouissances! Il ne nous suffit plus d’être subjugués, on transfigure l’œuvre par la faculté d’admiration. La glorifier, l’élever au rang des choses immortelles, voila notre ambition et le seul bonheur qui puisse nous satisfaire. Nous ne sommes heureux que le jour où nous savons l’œuvre par cœur.
Non la musique n’est pas une science, .l’aimerais mieux la définir ainsi : la musique est une religion, un amour. Seule, elle possède cette toute-puissance de transformer en joies divines, en heures radieuses, la vie la plus décolorée. Elle frappe quelquefois comme une lumière fulgurante; plus souvent elle s’empare de l’âme peu à peu et la pénètre de clartés. Émue par un charme persévérant, par tant de grâce et de force unie à tant de douceur, l ame est conquise à jamais.
11 est rare qu’une musique vous saisisse dès la pie-
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mière fois. Elle veut être connue étudiée, pour être aimée à sa valeur. Oui, il arrive souvent que sa beauté, ses mérites ne se révèlent pas en un clin d’œil.
En musique ne dites jamais : « Fontaine, je ne boirai pas de ton eau! » Que de fois incomprise, parce qu’elle est simple, modeste, on la dédaigne, elle passe d’abord inaperçue. Vienne une disposition d’esprit plus favorable, une meilleure exécution, soudain le caractère d’un morceau qui vous laissait froid se transforme, l’entbousiasme naît, le chef-d’œuvre s’est révélé.
Plaire du premier coup n’est pas l’unique marque de la perfection, de la beauté.
Chose étrange, en musique, les répétitions d’un même passage produisent toujours un effet imposant. Est-ce parce que la beauté musicale ne peut être saisie en un clin d’œil, à première vue, comme une belle figure ou un beau paysage? Un passage mélodieux, plus il se répète, mieux il se révèle à l’âme et aux sens. Ce n’est qu’un son pourtant.
Encore une fois, comment se fait-il que les répétitions d’une même pensée, si fastidieuses en prose et en vers, deviennent un charme en musique? Voici peut-être Implication : La musique est un amour, et on ne se lasse jamais de ces mots : Je t’aime! cent fois répétés.
Dites-moi aussi ce que signifient en musique les variations d’un thème? L’explication serait-elle dans la
même loi qui modifie la nature organique et produit des créations nouvelles par un simple changement de proportions? Un génie inventif veut prouver qu’il peut donner à une même pensée vingt formes différentes.
En effet, il la dessine une première fois; il fait suivre ce dessin d’un autre, légèrement modifié, puis encore et toujours renouvelé, transformé; il se joue dans sa puissance créatrice, mais il la circonscrit sur un point fondamental, unique.
Il arrive souvent à l’écrivain d’ébaucher une page qui lui semble réussie; il la recommence, différente d’allure, identique au fond et aussi bien venue que l’autre, mais il ne peut les employer toutes deux; il en sacrifiera une. En musique, au contraire, cette répétition modifiée deviendra une beauté.
Le compositeur tient un peu de l’homme de lettres et aussi de l’orateur qui présente sa pensée sous toutes ses faces, pour en tirer tout ce qu’elle renferme de vie et vérité. Il la reprend sans cesse, la modifie, l’analyse pour mieux faire briller le fond.
Et les fugues? A quoi servent-elles? A faire ressortir par leurs lignes géométriques la beauté des formes mélodieuses et, à force d’austérité, d’âpreté, à faire mieux apprécier la douceur du sentiment.
Au premier abord, les fugues semblent une déviation de l’art, une sorte de monstruosité musicale, un retour en arrière, une confusion des genres, un mélange scientifique et artistique, une fusion avec les bruits de la nature, une décomposition de la musique réduite en
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poussière, la chute en plein chaos de l’astre mélodieux. Quand ces fugues éclatent dans l’orchestre et dans les chœurs, il ne reste plus que de confuses harmonies, des ondulations sonores, un chamaillis de voix aiguës, des sonneries grêles, et parfois les cuivres assourdissants.
I)ites-nous encore quel est le sens des passages solfiés? J/absence des mots est commune à l’enfance, à l’ignorance, mais aussi à l’excès d’émotion. Parfois lame ne trouve aucune parole capable de peindre ce qu’elle éprouve. Peut-être le fervent chrétien des premiers temps, pour mieux peindre son adoration, a-t-il inventé le chant d’église solfié.
Et ces grands silences en musique, expliquez-nous leur signification? Ils expriment le profond recueillement. D'autres fois ils sont comme la mesure du temps, et de l’Éternité.
Entendre la musique sacrée dans une belle cathédrale, voilà une jouissance simultanée d’arts différents. Pendant que les chants retentissent sous ces voûtes séculaires, les sons de l’hymne montent comme l'encens vers le ciel. C’est une vraie fusion entre la musique et l’architecture. Les sons semblent se solidifier en colonnes, en ogives, en architraves, tandis que les merveilles architecturales, les dentelles et rosaces de pierre s’évaporent, se transforment en harmonies, en mélodies.
La musique est vraiment la synthèse de l’expression humaine; elle est à la fois parole, physionomie, batte-
ments du cœur, élans, soupirs, larmes, lamenlalions, méditation, éloquence. Elle dit tout ce qui vient du cœur;
« lie réunit tous les dons de Pâme.
L’action exercée sur nous par ces divins chefs-d’œuvre fait ressembler notre esprit à un clavier dont le génie des maîtres tire des harmonies et des sentiments exquis.
Oui, la musique, c’est la paix dans la lumière. Je me figure ainsi le ciel intérieur des sages, des âmes saintes.
En écoutant ces grandes symphonies, on se dit aussi : Le génie, c’est l’évolution accomplie par une intelligence; elle a terminé sa* destinée terrestre en parcourant tout le cercle des connaissances humaines. Sans doute elle poursuivra sa course à travers toutes les vies, dans l’espace infini du ciel intellectuel; mais enfin ce génie, comme l’astre, a décrit sa rotation autour du foyer de la lumière, — la Vérité; — son année est terminée.
Une autre pensée toute différente éveillée par ces concerts, c’est que les différents instruments de l’orchestre, en bois, en ivoire, en argent, en cuivre ou à cordes, représentent des organismes humains, des natures absolument différentes les unes des autres, mais toutes peuvent concourir à la beauté, à 1 harmonie générale de l’œuvre glorieuse par excellence, la grandeur de la Patrie.
Plus d’analyse, plus d’explications. On est heureux, on écoule les symphonies; elles communiquent leur noblesse à l’âme qui les accueille avec ferveur. Elles nous disent : La vie est un bienfait par ses aspirations saintes, même si elles sont encore loin d’être réalisées. Quelle
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joie du ciel de les sentir sans cesse dans noire âme!
La musique de Beethoven vous donne une illusion dangereuse, mais divine : on croit posséder déjà la perfection morale ; on se sent une vertu pendant qu on l’écoute; elle vous fait entrevoir l’impalpable beauté,les béatitudes futures, l’éternelle vérité.
Elle ne s’évanouit pas avec le dernier son ; longtemps encore elle nous dit : Mérite le bonheur !
L’hiver est revenu, les concerts ont recommencé. Je n’y vais plus pour analyser les Symphonies; elles sont miennes maintenant, je les possède. Je suis même tout désorienté de les entendre plus tranquillement, sans êtie envahi par de nouvelles pensées. Peut-être la Musique m’a-t- elle tout dit?
Mais ce qui est toujours nouveau, dans les concerts du Conservatoire, c’est d’y trouver un état d esprit supérieur aux conditions habituelles de la vie, et combien plus rare dans les existences désolées. Le bienfait, c est de ressaisir pour quelques heures la sérénité, et un semblant de bonheur. Quelle que soit notre disposition morale, nous voilà transformés par les premiers coups d’archet, apaisés, rassérénés dans cet asile inviolable.
On se sent si heureux, qu’on se dit : Après la mort notre âme voltigera encore dans cette enceinte mélodieuse.
GUILLAUME TELL
La mémoire musicale, celte bienfaisante magie, réserve une vie intérieure très riche, tout un monde d’harmonies, à celui qui possède ce don. Il suffit d une heure d’isolement, de recueillement, pour vous ouvrir les portes de cet univers enchanté dont nul ne franchira le seuil avec vous. Et cette fête est absolument indépendante de la bonne ou de la mauvaise fortune, de la joie ou de la tristesse. Quand la mémoire a évoqué le chefd’œuvre aimé, aussitôt des voix intérieures entonnent les mélodies, les chœurs, soutenues par une orchestration que les doigts les plus exercés ne pourraient essayer de rendre avec cette perfection.
Il en est tout autrement pour la mémoire poétique ; il faut que l’âme soit bien disposée, dans un état relativement paisible; alors elle peut évoquer les beaux vers.
Tandis que la musique s’empare de vous, qu’on le veuille ou non; pourvu que vous ayez une organisation de musicien, vous êtes forcé de subir celle audition mentale.
Ce que je dis de la mémoire musicale est encore plus vrai d’une partition; c’est là le vrai livre de magie. Voici le soir; vous êtes seul, dans voire chambre bien close, au milieu d un profond silence; aucun instrument à votre portée, celte partition suffit; elle vous donne l’accès des sphères mélodieuses. Tout ce que les contes de fées disent à l’imagination des enfants, toutes ces régions merveilleuses de la fantaisie évoquées par un coup de baguette magique, une partition nous les fait voir et entendre.
Mais il faut que vous ayez assisté au moins trois fois à l’exécution du chef-d’œuvre que vous voulez évoquer. Alors, dans une heure de recueillement, de solitude, à la lueur de la lampe, penché sur votre partition, vous aurez la vision. Celte clef mystérieuse vous ouvrira les portes de l’Opéra ou du Conservatoire, et vous entendrez un concert d’anges ou de titans, selon le caractère de l’œuvre.
Quelle vision! Quel rêve! on craint de s’éveiller. Me voici dans une salle de marbre et d’or, étincelante de lumière, d’une architecture très fantaisiste. Vénitienne? style Louis XV? Je ne sais. L’éclat des dorures, les statues, les cariatides rappellent une salle du palais des Doges... mais non, même en songe, on sent la douceur d’être sur terre de France.
GUILLAUME TELL
Il y a plusieurs demeures dans la maison de mon Père. Cetlc parole de l’Evangile me revient toutes les lois que, dans mon enlhousiasme pour une œuvre musicale parfaite, je suis tentée de placer la musique au-dessus de la peinture, de la sculpture et même de l'éloquence littéraire. Sous des formes diverses, n’est-ce pas toujours l’amour sacré du beau, l’élan vers l’idéal, qui fait battre le cœur et obscurcit les yeux de larmes?
Qui ne serait frappé de la richesse infinie du vocabulaire musical? I).ans la langue parlée, écrite, les mots nous manquent pour rendre les sentiments avec leurs délicates nuances. Qui n’a senti celte imperfection de la parole, cette indigence de la langue, alors que le cœur déborde et qu’il voudrait exprimer l’univers moral qui s’agite en lui? La musique, au contraire, a des ressources inépuisables pour peindre des sentiments déjà traduits mille fois et toujours dans des formes nouvelles, différentes, selon le génie et l’inspiration du musicien qui crée le vocabulaire des sons.
Pauvre langue humaine, si impuissante quand on ne sait pas la manier comme l’instrument dont le virtuose tire des effets merveilleux!
Peut-être les autres arts m’aideront-ils à donner du jour à ma pensée; la reconnaissance surtout devrait m’inspirer un hymne. La musique est souvent un refuge, un salut dans la détresse, dans la maladie.
Aujourd’hui j’essaierai de parler du Guillaume Tell de Rossini.
Les premières mesures de l’ouverture ont déjà une
singulière puissance d’évocation. Du plus lointain passé le mélodieux arpège nous apporte l’image d’un monde disparu, toujours vivant, toujours présent! Cette œuvre glorieuse qui a passionné depuis soixante ans tous les peuples civilisés, qui a fait battre le cœur à des milliers d’hommes, qui peut-être a été le seul rayon d’enthousiasme de tant d’âmes obscures, illuminées pour un moment, cette musique adorable qui a consolé maint héros ou martyr, m’apparaît comme le génie de l’Immortalité qui transporte sur ses ailes les vaincus aussi bien que les victorieux. Les humbles et les illustres ont été soulevés jusqu’aux cieux par ce génie éternellement jeune.
Et pendant que l’ouverture déroule ses méandres mélodieux, cette pensée me suit, elle s’identifie avec le rythme, avec les beautés symphoniques. Dans cet éclair d’attendrissement je songe aux nobles existences que celte musique a éblouies comme une traînée lumineuse sur un ciel sombre. Je me reporte à l’année où parut ce chef-d’œuvre. Je vois sur la route de Bourgogne à Paris un jeune homme encore inconnu, debout devant le relais de poste; tout à coup il reconnaît l’auteur de Guillaume Tell dans une voiture de voyage; frappé de respect, ému, il s’incline profondément devant lui. Le jeune inconnu allait à Paris, l’illustre maestro en revenait, chargé de gloire *.
Écoutons l’ouverture. À ces souvenirs se mêlent déli-