Voyez Edgar Quinet, Lettres à sa mère
GUILLAUME TELL
cieusement d’autres images : les Alpes, les vertes prairies, la montagne, asile sacré de la liberté, la fraîcheur des bois, les parfums alpestres... Puis, de nouveau, la question mystérieuse du génie musical me ressaisit. Le réalisme de Rossini est connu ; celte individualité fine, spirituelle, narquoise, est incarnée dans le Barbier de Séville , d’un brio étourdissant, vrai feu d’artifice. Mais Guillaume Tell , c’est tout le contraire d’un opéra italien. Dans cette œuvre profonde vibre la passion de la liberté, l’amour de la patrie, la fierté d’une grande âme, le devoir stoïque. Par quel prodige l’aimable sceptique, insouciant en politique, railleur et léger, gourmand, raffiné, esprit pratique avant tout, a-t-il mis partout celte flamme d’héroïsme? De cette musique jaillissent des étincelles de liberté; et en meme temps, la plus exquise tendresse.
Autre merveille, Rossini n'a jamais été en Suisse, dit-on, et, dès les premiers accords, l’ouverture de Guillaume Tell nous transporte dans la nature alpestre; elle nous fait revivre ces heures de rêverie au bord du torrent, en face des cimes neigeuses. L’effet en est saisissant même pour des esprits incultes.
Écoutez : les premiers sons montent piano , piano , comme une spirale harmonieuse des profondeurs de la vallée jusqu’au sommet de l’alpage. L’écho répond. Rossini a deviné tout le parti qu’il pouvait tirer en musique des sons répercutés par les rochers et les vallées; cet arpège lent est un effet de l’écho dans la montagne. On
entend con amore ces sons tristes et mélodieux qui s’élèvent vers les cimes ; une rêverie douce, triste aussi, monte en même temps. Cette phrase musicale est adorable. Un accord grave alterne avec l’écho et nous fait éprouver cette paix mélancolique de la solitude sur les hauteurs.
Pourquoi cette mélancolie au milieu de la grande nature?Dans ce profond recueillement lame se retrouve en face d’elle-même tout en jouissant des plus pures délices de la terre. Les yeux se reposent sur la verdure et les Heurs. Autour de nous l’espace sans limites; on domine de très li^ut la demeure des hommes. L’air balsamique pénètre la poitrine, il devrait tonifier l’âme... Eh bien! c’est précisément ce contraste qui nous émeut; cette paix bénie, celle sérénité immuable entrevues un instant rendent plus lourds à supporter le bruit, la lutte quand il faudra redescendre. Puis, celte majestueuse nature alpestre, éternelle, fait songer à la brièveté de la vie. El in Arcadia ego!
Jouissons pourtant de ce moment unique. Vous voilà assis sur le gazon émaillé de blanches immortelles et de gentianes bleues, séparés de l’abîme par des touffes de roses des Alpes. Vous écoutez le bruit du torrent qui gronde à vos pieds ; vous aspirez sa froide baleine mêlée à l'arôme des sapins. Tout à coup, au loin, la clochette du troupeau retentit dans l’air serein. Écoutez encore! le vent nous apporte le refrain brisé des pasteurs. Puis tout retombe dans ce silence éloquent, dans cette paix sublime.
Voilà YAndante de l’ouverture.
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La sérénité sera troublée; un léger frémissement annonce l’approche de la tempête. La montagne va être bouleversée par les éléments déchaînés; des signes précurseurs apparaissent à l’horizon; le nuage livide qui entoure ce pic recèle l’orage. Il éclate avec la sublimité des Alpes; il fait même partie de vos jouissances alpestres. Vous fuyez vers le petit chalet voisin, grenier à foin, ou étable. De cet abri vous assistez à un magnifique spectacle : mélèzes et sapins échevelés, leurs branches tordues, joignent leurs étranges harmonies au sifflement du vent, au zig-zag des éclairs; les rochersruissellent. Mais cet éclat, ce fracas ne sont pas de longue durée; en un instant la montagne a bu l’averse; un encens exquis monte de chaque plante, le ciel redevient plus limpide qu’auparavant, le soleil resplendit, la terre sourit, et après cet ouragan (qui dans la pensée du compositeur rappelle aussi la libre contrée ravagée par l’oppresseur étranger); le délicieux ranz des vaches se fait entendre dans les vallées rassérénées. Combien plus aimé après tant de dissonances et d’agitations!
Qu’est-ce que le Ranz des vaches ? C’est le chant de gratitude des bergers el des troupeaux réunis; le berger rend grâce au ciel et à la patrie; la brebis, la génisse, à l’herbe tendre, aux claires fontaines, aux prés riches en plantes succulentes où elles paissent, l’une vagabonde,, l’autre paresseusement couchée à l’ombre des mélèzes. Toutes ces images de repos dans les fleurs, au milieu de l’air odorant et pur, sur les hauteurs, sont évoquées par
le ranz des vaches. Il dit avec une voix attendrie, simple et forte, l’amour des Suisses pour leur patrie, tant aimée que nul enfant de l’Helvétie n’entend sans défaillir •cette mélodie fruste, étrange. Elle appartient à la nature autant qu’à l’âme humaine; elle s’identifie pour eux avec celle souffrance cruelle et douce, le mal du pays. Que les Suisses présents à l’Opéra compriment leur cœur à deux mains !
Quand les instruments à vent ont redit l’adorable mélodie, la flûte reprend ses variations au vol rapide et tourbillonnant, au-dessus de ce chant agreste. Est-ce un essaim de papillons ou de pinsons des Alpes qui voltige sur ces hauteurs?
L’âme de la nature a perdu son repos majestueux. La trompette résonne, Y Allegro vivace , une sorte de chœur de chasseurs, interrompt les sublimes scènes de la solitude. C’est le conquérant qui arrive ; ce sont les soldats de l’étranger.
Quelle délicatesse d’exécution dans cette troisième partie ! Le sotto voce renouvelle et rajeunit ce morceau trop connu qui a entraîné la jeunesse dans des galops étourdissants. Ici, le rythme observé à l’Académie nationale de musique lui rend toute sa fraîcheur et le défend contre la banalité, cet écueil d’une popularité trop grande. La fantaisie autant que la science du musicien a adapté à ce finale de ravissantes variations de tlule; elles poursuivent leur course aérienne sur les cimes, pendant que les instruments à cordes entretiennent en bas des harmonies superbes.
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Encore une fois, cet Allegro vivace signifie un chœur de chasseurs, chasseurs d’hommes libres traqués parles suppôts du tyran.
Trêve de rêverie; il s’agit de l’Opéra, non du drame éternel de la liberté. Mais la musique, si elle éveille tant d’impressions diverses, les fait légères aussi et fugitives; elles naissent et s’exhalent avec les sons, la meilleure partie s’envole. Puis, il n’y a qu’à reporter les yeux sur cette splendide salle; sous ces lustres éblouissants, les pensées graves cèdent à la fête des arts réunis.
La toile se lève. L’Helvétie est là, dans toute sa beauté. Vous n’avez plus besoin de faire ce voyage enchanteur et coûteux. Voici le lac des Quatre-Canlons dominé par les Alpes d’Uri aux cimes étincelantes. Le pêcheur a amarré sa barque, il rêve sur l’azur tranquille des Ilots, et raccommode ses filets. Devant les châlets, les femmes tressent des paniers d’osier, pendant que les montagnards, la hotte sur le dos, traversent le pont aérien jeté au-dessus du torrent; ils reviennent de l’ouvrage et vont prendre part à la fête des pasteurs.
Encore un trait de génie d’avoir mis dans l’Introduction la couleur locale, le caractère populaire des chants suisses, ces refrains étranges désignés sous le nom de Yodel. L'Andante grazioso qui accompagne le lever du rideau débute par ces accords brisés, champêtres, montagnards qu’on entend seulement dans les Alpes, paisibles et doux, entremêlés d’une note plaintive accentuée d’une façon éloquente par le ré dièze de la basse. Puis
le chant s’élargit et sert de préface au chœur : Quel jour sereinl encadré dans des refrains agrestes. Le motif alpestre voltige aussi légèrement qu’une hirondelle des Alpes.
La première moitié du chœur exprime le bonheur et la beauté de cette admirable contrée. Dans la seconde partie, les accents d’innocence et de douceur vous touchent aussi, pourtant on écoute avec une vague inquiétude. On voudrait prolonger le ravissement que cette musique vous fait éprouver. Encore quelques accords et ce bonheur a fui.
Mais l’entrée en scène du héros fortifie et bronze votre âme; vous étiez amolli, attendri, Guillaume Tell vous électrise. Le voici qui descend la colline, pensif, l’arbalète, la hache sur l’épaule. Celle hère figure commande l’attention. Il s’arrête, frappé par le contraste entre ses pensées intérieures et l’insouciance du jeune batelier dont le chant trouble sa méditation patriotique. Sa physionomie dit l’étonnement douloureux, la colère sourde qui bouillonne en lui :
Quel fardeau que la vie!...
Pour moi plus de patrie!
La superbe voix de Lassalle, soutenue par le trémolo de l’orchestre, éclate comme le clairon de la justice :
Il chante, et PHelvétie Pleure sa liberté!
L’élan de tout un peuple est dans cette admirable phrase musicale. Elle monte jusqu’aux frises, remplit
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l’espace de ses ondulations sonores et lumineuses, tout resplendit ; les Renommées, de leur bouche de bronze, prolongent la vibration de cette voix chaude, harmonieuse, passionnée ou tendre, qui possède la puissance de se développer et de se maîtriser. L’auditoire le plus froid ne résiste pas à celle phrase, elle sera toujours bissée.
L’orchestre remplit les intervalles des chœurs et des airs par de suaves harmonies qui expriment les sentiments populaires, mélange d’allégresse et d’inquiétudes. La fête des pasteurs, c’est la joie; mais la conspiration patriotique méditée, préparée par Guillaume Tell, couve sous cette fête.
Des récitatifs superbes succèdent à des chœurs délicieux; leur excellent interprète fait valoir chaque pensée, chaque mot, par la physionomie, par la noble simplicité de son jeu.
C’est à une riche nature bien plus qu’aux fortes études qu’un grand artiste doit cette facilité de s’assimiler le caractère de son rôle. Ne jamais s’oublier, s’identifier avec son héros, revivre en lui, c’est ainsi qu’on acquiert le don d’émouvoir la foule.
Une fois en scène, Guillaume Tell vous tient en haleine perpétuellement. Les sentiments les plus nobles, fiers ou attendrissants, se traduisent par des inspirations musicales inépuisables. Même dans les morceaux d’ensemble, c’est Guillaume qui semble avoir la partie principale. De chaque récitatif il fait une mélopée antique, de chaque vers une réponse cornélienne par
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l’expression vraie, sans emphase, de la douleur patriotique ou de la tendresse paternelle.
C’est bien le brave montagnard au grand cœur, le libérateur de l’Helvélie, mais c’est aussi le père de Jemmv.
On a beaucoup plaisanté sur le libretto ; sauf quelques passages, les belles pensées abondent; il est vrai que cette musique transfigure tout. Meme dans le récitatif d’Arnold la lutte des sentiments est finement indiquée : le cor de Gessler retentit au loin et éveille dans ce cœur vacillant l'indignation contre « les tyrans qu’a vomis l’Allemagne ».
Guillaume rentre en scène et le superbe duo commence :
Où vas-tu? Quel transport t’agite?
Le prélude et l’accompagnement de l’orchestre accentuent l’interrogation ; c’est véritablement de la musique descriptive. Elle peint le soupçon patriotique qui veille sur la défection d’un ami, l’indulgence du fort pour le faible, la sévérité inexorable du libérateur qui veut resserrer le faisceau d’alliance entre tous les fils de l’Helvétie, sa clairvoyance, quand le jeune homme réplique évasivement. La phrase musicale de Guillaume répète distinctement : « Mais Arnold ne m’a pas répondu ! » Et le beau dialogue continue :
Qu’espères-tu ?
— Rendre à ton cœur la force et la vertu.
— Quelle gloire espérer des revers?
— Je ne sais trop ce que c’est que la gloire.
Mais je connais le poids des fers!
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Deux fois il répète cette phrase musicale avec un rugissement de lion, ou plutôt avec le frémissement de Spartacus brisant ses chaînes.
Vaincus, quelle sera notre asile?
— La tombe.
— Et notre vengeur? •
— Dieu.
Cette première partie du duo est le triomphe du récitatif. Dans la seconde partie, le ténor chante les deux airs célèbres : O Mathilde , idole de mon âme!
Puis plus loin :
O ciel! tu sais si Mathilde ni est chère.
Le baryton, qui ne fait que soutenir le chant, exprime en aparté des sentiments bien plus intéressants. Le conspirateur croit ressaisir le patriote tout près de la défection, la vertu veut sauver la faiblesse, un soito voce voilé dit cet espoir : « Il rougit de son erreur ».
Le cor se fait entendre de nouveau; les hésitations d’Arnold recommencent, Guillaume s’en aperçoit : « C’est Gessler!... Voudrais-tu, volontaire esclave!... »
Quels accents de mépris dans ce passage ! Un moment on peut s’attendre au réveil du patriotisme d’Arnold, à ce cri : « Haine et malheur à nos tyrans ! »
Mais il faiblit, il fuit.
La fête des pasteurs, avec ses mélodies ravissantes, ne sera qu’un prétexte pour cacher aux tyrans le bruit de la tempête : « Elle ne doit gronder pour eux qu’en tombant sur leur tête. »
Le gracieux ballet arrive bien à propos pour vous reposer de tant d’émotions. La musique du Pas de six est tout simplement un charme, et les évolutions des jeunes filles rappellent l’oiseau qui essaie ses ailes avant de prendre son vol.
Avec la scène du fugitif, poursuivi par les soldats, le drame recommence. Leulhold implore vainement le batelier : « Gomme le gouverneur il est inexorable ».
En ce moment le héros survient; dans sa voix vibre le sentiment le.plus humain :
Du ciel il méconnaît la loi,
Il te refuse? eli bien, suis moi!
D’un geste énergique il arrache la rame et s’élance sur la frêle embarcation qui transportera sur l’autre rive le fugitif à la hache ensanglantée.
Gomme celte scène est naturelle et vivement enlevée ! Et le dernier mot de Guillaume à sa femme qui lui montre le lac en fureur et le ciel :
Les périls sont bien grands, mais le pilote est là!
J’entends d’ici le ricanement de quelque grave professeur Strauss : « Vous croyez donc que c’est arrivé? Guillaume Tell, une figure historique!... — Et vousmême, docteur, êtes-vous bien sûr d’exister? »
Ah ! les bons moments où la splendeur de la musique, du décor et du jeu vous arrache à l’existence terre à terre! N’est-ce rien d’assister, au moins devant cette
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rampe éclairée, au plus beau spectacle qu’il soit donné d’admirer ici-bas : une grande âme qui ne compte pas les périls et trouve tout simple de s’arracher à tant d’êtres aimés, pour accomplir un devoir d'humanité? Pour sauver un proscrit, le généreux Guillaume n’hésite pas à exposer non seulement sa vie, mais l’œuvre patriotique elle-même. Un homme prudent se réserverait comme chef de parti; il se doit à la délivrance de son pays plus qu’à un obscur citoyen. Le rude montagnard ne fait pas ces subtils raisonnements; il commence par sauver son compagnon; le cri de la nature a fait battre son cœur : « Guillaume, sauve-moi! »
Le Chœur : Dieu tout-puissant , et celui des femmes agenouillées : Vierge que les chrétiens adorent, sont si touchants, si harmonieux, que ce premier acte semble l’emporter sur tous les autres, et pourtant il va être dépassé. Mais ce Chœur final est un repos pour l’àme doucement bercée. On a le temps de se recueillir, on n’est plus à compter les minutes. Ces chants sublimes reviennent, se prolongent; dans l’orchestre des coups sourds martellent, appuient l’ordre des soldats : « Obéissez ! »
L’héroïque enfant de Guillaume anime ce finale; avec sa généreuse audace il défie la force armée, et sa voix claire, aiguë, domine toutes les rumeurs harmoniques de l’ensemble. Enfin, à chaque reprise du motif, celte musique gagne en suavité. Un poète l’a dit : « Plus je la regarde, plus je la vois s’embellir ».
Le second acte est décidément la cime de l’œuvre,
illuminée de cetle clarté qu’on nomme Alpenglühn dans
rOberland.
Voici le paysage du Grutli, le plateau immortalisé par le serment des trois Jureurs, et là-bas la dalle (J ell s Platté) où tout croyant candide de la liberté va chercher dévotement l’empreinte des pas de Guillaume Tell, comme les chrétiens adorent au \alican le pied de marbre de saint Pierre. Pourquoi pas? une légende vaut bien l’autre.
Les torches* brillent, le Chœur nocturne derrière la scène chante : Voici Ici nuit / touchante prière du soir que nous avons entendue, en 1857, dans les mêmes lieux. Des voix graves et pures sortaient d’une cabane patriarcale, pendant que le torrent grondait à quelques pas de là et que l’air frais, parfumé, ajoutait ses délices à nos impressions alpestres. Béni soit 1 enchanteur qui nous rend ce doux passé !
Comment se fait-il que ce trésor musical, l’opéra de Guillaume Tell , ne m’est révélé qu’aujourd’hui? Pour moi, j’assiste à une première.
Le prélude de Sombres forêts est adorable; depuis un demi-siècle, tous les amoureux ont redit cette mélodie : elle a servi de porte-voix à leurs secrets.
Passons rapidement sur le duo de Mathilde et d Arnold; paroles ineptes, j’en conviens, mais la musique ravissante, sa tendresse un peu langoureuse, va seivii de contraste aux sentiments stoïques de l’immortel trio des trois Jureurs.
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Quand PHelvétie est un champ de supplices.
Ce trio résume toutes les beautés du drame et fait la gloire de l’œuvre entière; chaque phrase musicale, le prélude de l’orchestre, le refrain, chaque mot du récitatif, tout est d’une rare éloquence. Le point culminant <le cette scène pathétique se trouve au début, dans ce vers :
Sais-tu bien ce que c’est que d’aimer sa patrie?
Interrogez les jeunes spectateurs; ils vous répondront que nul exemple d’histoire ancienne et moderne, aucun manuel du citoyen n’avait encore pénétré leur cœur d’une llamme de patriotisme comme celle qui jaillit de ce serment du Grutli. Ce cœur d’adolescent que le trio des trois Jureurs a fait palpiter ne s’endormira plus.
Par un art exquis de gradation dont le génie a le secret, notre admiration se soutient et augmente à mesure que la scène se déroule, variée par la plainte déchirante d’Arnold. Walter le prépare à la terrible nouvelle : « Pour nous Gessler préludant aux batailles, d’un vieillard a tranché les jours. — Mon père!... »
Ce cri strident est soutenu par la puissance de l’orchestre ; la mélodieuse lamentation filiale : « O ciel je ne te verrai plus ! » parcourt toutes les notes de la douleur et de l’harmonie; encore un trésor de tendresse musicale. C’est trop beau ! c’est trop beau ! voilà ce qu’involonlairement on murmure en écoutant ces mélodies.
Comme cette scène est savamment complétée par les
deux voix graves de Guillaume et de Walter qui répètent sotto voce , en aparté : « Son malheur lui rendra ses vertus! »
Il y a un passage superbe où le grand cœur de Guillaume, tout à la liberté, s’attendrit sur ce fds désespéré et prend un accent profondément ému.
Enfin la male voix de la patrie transforme le jeune homme et l’enflamme pour la délivrance de l’Helvétie. Les trois voix s’unissent dans un accord sublime qui nous transporte par sa grandeur héroïque. Non, rien ne peut égaler l’enthousiasme sacré de ce trio! C’est l’amour de la patrie exalté, passionné, douloureux et déjà vainqueur. Les trois Jureurs se donnent la main :
Ou l’indépendance, ou la mort!
Gomme le rythme se précipite, haletant, enfiévré; il palpite dans le chant, dans l’orchestre.
Vous croyez toucher au maximum de l’émotion? Tout à coup, « Des profondeurs du bois immense, un bruit confus semble sortir. — Qui s’avance? — Amis de la patrie! »
Un chœur à demi-voix retentit dans le lointain et fait tressaillir les plus indifférents. Mais ici, où sont les indifférents? Ce chœur, on l’entend d’avance, rien qu’à la façon dont Guillaume écoute.
Les voilà, ces braves confédérés ; ils arrivent toujours plus nombreux, ils entourent Guillaume, ils se concertent. Ces conjurés gardent le caractère suisse fait de persistance, de froide résolution, de dignité tranquille.
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Je suis toujours frappée de l’oirmiscience du génie. Gomment Rossini a-t-il pu exprimer tout cela dans ce chœur : Aous avons su braver , nous avons su franchir les périls comme la distance .
Celui qui a longtemps souffert pour son pays, celui qui a attendu la liberté pendant des années qui avaient la duiée des siècles, celui qui 1 a invoquée du matin au soir dans ses veilles et dans ses rêves, depuis la nuit noire jusqu a laube, et qui, tout à coup, reçoit le secours promis, celui-là revivra dans cette scène toute une existence de douleurs et d’espérances saintes.
Une minute peut donc contenir l’Éternité? Voilà ce que vous éprouvez pendant le trio du serment et à l’arrivée des patriotes armés « pour les saintes trames ».
Oui, il laut avoir passé par ces mêmes alternatives d angoisses et d espoir d un grand homme qui -cherche à électriser son peuple, qui veut faire passer sa propre âme dans ces poitrines inertes, qui réussit enfin à leur communiquer 1 étincelle sacrée et transforme en héros des êtres passifs...
Quand on a passé par là, on comprend d’autant mieux Guillaume Tell. On le suit dans les nuances infinies des sentiments que sa physionomie et son chant expriment; il rappelle au peuple, avec une sombre douleui « qu un esclave n a point de femme, qu’un esclave n’a P oin l d’enfants! » Le peuple répète ces mots avec une sourde colère : « Un esclave n’a pas d’enfants! » Alors, mais alors seulement les traits altiers du libé-
rateur rayonnent de joie. Ah! les Suisses peuvent être fiers de cette figure populaire qui incarne la vertu d un peuple libre!
Ce sentiment de la délivrance n’était encore qu’un vague espoir; il grandit à mesure qu’on voit émerger des forêts profondes les Confédérés des autres cantons.
Quelle histoire de la Suisse vaut le Guillaume Tell de Rossini! Pas même celle de Zschokke, ce modèle d’histoire populaire. .Quand Walter s’avance au bord de la rampe et, levant les bras au ciel, s’écrie : « De tes enfants sois fier, o mon pays ! » un tonnerre d applaudissements devrait lui répondre.
Les frères de Schwytz arrivent à leur tour et entonnent un nouveau chant délicieux : Que ces bois solitaires...
Tous ces chœurs sont d’une simplicité fruste; les montagnards chantent ainsi avec ce je ne sais quoi de traînant du chant pastoral.
Du seul canton d’Uri on déplore l’absence. « Mais qui vient? — Amis de la patrie! » Les barques, les avirons apparaissent au bord du rivage dans les de mi-ténèbres. Les trois cantons sont réunis, Guillaume se place au milieu des conjurés elle magnifique récitatif commence ; le libérateur parcourt les rangs, il se multiplie, il est l’âme visible de la patrie. L’œuvre de la délivrance se poursuit dans la mémorable nuit du Grutli, par ces paroles enflammées : « Du glaive et de la lance armons
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les trois cantons. Nous seconderez-vous? — Oui, tous. — Prêts à vaincre? prêts à mourir? — Oui, tous. »
Le serment du Grulli est 1 inspiration la plus haute de Rossini :
Que de nos mains les loyales étreintes Confirment ces promesses saintes.
El les clairons éclatent dans l’orchestre pour prendre à témoin le ciel et la terre de ce serment. Il y a là des coups de tonnerre menaçants :
Si parmi nous il est des traîtres,
Que le soleil de son flambeau Refuse à leurs yeux la lumière,
Le ciel l’accès à leur prière,
Et la terre un tombeau!
11 y a des crescendos qui font sentir les palpitations de toutes ces poitrines avides de liberté où l’espoir monte et décroît, selon que Guillaume les électrise de sa parole.
La musique suit mot par mot les sentiments divers qui agitent les conjurés : les sons descendent très bas vers la terre, puis montent stridents vers le ciel; musique si expressive que les paroles deviennent presque superllues.
Qui resterait insensible devant ce tableau solennel? Celte harmonie profonde, celte inspiration éloquente exaltent dans les âmes la vertu républicaine. Nous reportons sur notre pays la piété, la ferveur de ce moment sacré.
Ce qui fait de Guillaume Tell et des Huguenots
les plus parfaites et les plus populaires des œuvres, ce sont les sentiments immortels que celle musique exprime...
Mais voici le jour! On demande le mot d’ordre :
« Aux armes ! aux armes ! »
Vous souriez sans doute? Je parle au nom des humbles, des simples d’esprit. Oui, reflet que produit Guillaume Tell sur les natures les plus incultes n’est pas un des moindres triomphes de ce chef-d’œuvre. Encore une preuve que la vraie beauté est accessible à l’ignorant. Les subtilités d*espril, la science, lui échappent, mais toute histoire pathétique le touche, les accents profonds du cœur le pénètrent et font vibrer en lui des sentiments exquis. Grâce à celte émotion, des pensées germeront dans cet esprit en friche. Je l’ai constaté.
ïtossini chante la liberté, lui, l’indifférent, l’âme bourgeoise, lui qui redoutait les Guillaume .Tell, les Rienzi, les Garibaldi! Et cependant quelle flamme d’enthousiasme il communique aux esprits! Ghose étrange et qui fait penser aux mondes habités qui gravitent autour d’un foyer incandescent, mais vide d’âmes immortelles.
Le contraste absolu entre le génie et l’œuvre qu’il produit s’explique peut-être par l’imagination, puissance redoutable qui permet d’éprouver ce que l’esprit se figure. L’imagination du poète et du musicien réfléchit le sentiment. Les facettes de l’intelligence resplendissent de mille feux et ce n’est pas le feu meme, ce
GUILLAUME TELL
n’est pas la clarté éternelle. Le foyer de la lumière est dans le cœur; là seulement le sentiment a vécu , là seulement il est vie et vérité.
Je devrais m’arrêter avant le troisième acte, mais la scène entre le père et le fils est un des grands charmes de l’œuvre. Jemmy, touchante figure! Get adolescent continuera la race des héros.
Cette fleur charmante n’a pas été fauchée par la mort, dans une matinée de printemps, comme celui à qui je pense... Un cœur de héros, des pensées d’âge mûr dans un enfant de seize ans, et mourir avant d’avoir vécu... Tragique destinée!
Gessler est sur le trône, le fameux bonnet arboré sur le poteau : « Audacieux, incline-toi! — Je ne connais pas la loi qui me prescrit une bassesse. » Après cette fière réponse de l'homme libre qui brave le tyran, quelle tendresse alarmée quand Gessler le condamne à enlever d’un trait d’arbalète la pomme sur la tête de Jemmy! La terreur touche à l’égarement : « Que dis-tu!... Non, le crime est trop grand; il est un Dieu, Gessler. — Un maître! »
Le péril de l’enfant lui impose une bassesse, il fléchit le genou... Cette musique se voile de douleur, comme Jemmy lui-même; la lutte éclate dans chaque accord; Enfin Guillaume Tell humilié bondit sous l’injure, sous le ricanement de Gessler, et alors d’un élan superbe :
Qu’on me rende mes armes!...
Je suis Guillaume Tell enfin!
2o0 CE QUE DIT LA MUSIQUE.
Ah! ce cri devrait nous revenir aux heures de défaillance.
Dans le chant qui suit, l’inspiration mélodique est due au contraste entre le courage surhumain et la tendresse. « Je te bénis en répandant des larmes, et je reprends la force sur ton sein. »
Que de péripéties dramatiques dans une seule scène, quelle variété de sentiments violents ou tendres! la haine du tyran, l’audace qui le brave, l’angoisse paternelle, la joie de sentir le courage de l’enfant supérieur au sien. Ses perplexités renaissent au moment où Jemmy est sous le poleau : « Courage, mon père! — A sa voix, ma main laisse échapper mes armes ! »
On lui permet d’embrasser encore une fois l’enfant, et cette voix de héros murmure avec une douceur ineffable l’air touchant : Sois immobile! Quelle mélodie d’amour et de douleur! Puis ce cri d’espérance, de certitude : « Jemmy, songe à ta mère, elle nous attend tous les deux! »
11 a visé juste, l’enfant se précipite dans ses bras.
Yoici le magnifique chœur final, les voix claires des deux sopranos dominent la voix de basse ; la voix de colère du tyran et celle de Guillaume dont le ricanement audacieux monte jusqu’au défi : « Anathème à Gessler! » Et le prisonnier enchaîné semble commander à la troupe armée.
Des pierres fines entremêlées dans un bijou artistique font ressortir mutuellement leur éclat et l’augmentent par
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l’harmonie de la couleur; il en est de meme pour les différentes voix dans un morceau d’ensemble : si les voix sont belles, chacune fait valoir l’autre; ainsi dans ce finale.
Quelques mots seulement sur le quatrième acte. Pendant vingt ans j’ai entendu les proscrits, las d’une vaine attente, répéter avec ironie : D'Altorf les chemins sont ouverts! L’heure tardive est enfin venue, mais sans l’allégresse et l’harmonie de ce beau finale. Par quels chemins sanglants, encombrés de six cent mille Gessler, les exilés sont rentrés dans « l’asile héréditaire!... »
Mais évoquons plutôt le souvenir d’Adolphe Nourrit et de son fameux : Suivez-moi\ qui électrisait la salle entière.
Un des plus beaux chœurs est celui des femmes à genoux pendant l’orage. Tout à coup la barque portant Gessler et sa fortune passe, ballottée par le lac en furie; le libérateur s’élance sur le rocher, il vise et frappe le tyran : « A toi, Gessler! »
L’orage se dissipe, le paysage resplendit avec la joie d’un peuple affranchi qui entonne le chant de délivrance ; ce finale est d’un caractère profondément religieux :
Liberté, redescends des cieux,
Et que ton règne recommence!
Quel merveilleux enchaînement de voix! Elles se répondent de tous les points de l’horizon; par moments il y a des interruptions dans la phrase musicale, d’autres
voix la reprennent plus haut ou plus bas, et dans un accord différent.
Ainsi d’autres peuples, d’autres hommes ont repris et reprendront encore les mêmes douleurs, les mêmes joies héroïques personnifiées par Guillaume Tell.
On ne se lasse pas d’entendre Guillaume Tell , et d’en parler.
Je voudrais pouvoir exprimer ici une pensée indéfinissable : La musique de Guillaume Tell et des Huguenots possède aussi un autre caractère extraordinaire.
On y entend chanter les voix de toutes les âmes qui ont été charmées depuis soixante ans par ces chefsd’œuvre. C’est là ce qui ajoute à leur touchante beauté. Comme un phonographe, cette musique a conservé les sourires, les soupirs de bonheur, les extases ou les jeunes espérances de toutes les natures d’élite qui ont assisté à ces représentations, dont chacune est une fête.
Pour le statuaire il y a la patine du temps qui donne au bronze, au marbre, un reflet auguste. Eh bien, la musique aussi se colore d’azur et de lumière, par le souvenir des âmes heureuses qui l’ont passionnément aimée et qui en ont été charmées ou consolées.
La patine du temps, de quoi est-elle formée? Les rayons du soleil et les noirs brouillards laissent tour à tour leur empreinte sur le marbre, sur le bronze. De même
GUILLAUME TELL
pour celle musique, le bonheur des âmes enthousiastes, puis aussi leurs tristesses y sont restés à jamais.
Le Prélude du Chœur des Baigneuses, dans les Huguenots, joué pendant l’enlr’acte, inspire particulièrement ce retour en arrière : toutes les heures heureuses vécues pendant la représentation de ce chef-d’œuvre semblent ajouter un sourire, un attendrissement à cette musique; elle garde le reflet des âmes qui ont aimé et de celles qui ont souffert.
Une pensée grave se mêle parfois à tant de délicieuses émotions dues à Guillaume Tell : Le mot de liberté, ce mot sacré n’a-t-il pas été souvent profané? N’a-t-on pas abusé des paroles les plus saintes?
« La République à la mode des Suisses », comme disaient Montaigne et d’Aubigné, voilà encore la meilleure définition. Ces braves descendants de Guillaume Tell n’ont pas l’éloquence enflammée de nos tribuns français, point de brillantes théories, ni d’ambitieuses visées de civilisation extra-raffinée, mais la sagesse, mais le profond amour de la patrie les unit tous dans un but commun, l’indépendance, la prospérité nationale.
Oui, tous, laboureurs, vignerons, ouvriers, bourgeois, aujourd’hui comme il y a six cents ans.
Et nous, que faisons-nous? par nos funestes divisions, nous menaçons l’existence meme de notre Patrie. Voilà ce qu’on se dit pendant ces scènes admirables qui électriseront, dans des centaines d’années, commeaujourd’hui, tous ceux qui ont un cœur vivant dans leur poitrine.
Ce soir-là, Guillaume Tell était conduit par M. Raoul Madier de Montjau. Gomme il met toute son âme dans l’œuvre qu’il dirige! Sa présence au pupitre mêlait à ce tableau de l’Helvélie les souvenirs de vingt ans de proscription : le second chef d’Orcheslre de l’Académie nationale de Musique est fils du grand orateur républicain, ami et compagnon d’exil d’Edgar Quinel.
LES HUGUENOTS
Je n’essaierai pas une comparaison entre Guillaume Tell et les Huguenots. Pourtant je crois que dans le chef-d’œuvre de Meyerbeer toutes les parties ont entre elles une valeur égale. Dans Guillaume Tell il y a des inégalités, des cimes et des vallées. L ’Africaine l’emporte peut-être par le nombre extraordinaire des richesses mélodiques, mais chaque motif est peu développé, trop court, météores étincelants, évanouis aussitôt qu’ils brillent.
En somme je pense que l’opéra parfait entre tous, ce sont les Huguenots.
Il y a des œuvres tellement consacrées par l’admiration universelle, qu’il suffit de les nommer : la Vénus de Milo défie toute louange, toute description; on la regarde, on est heureux d’avoir reçu avec le don de l’existence le sentiment du beau. Le lendemain on rêve
encore à cette beauté accomplie, avec une reconnaissance passionnée.
De meme pour les Huguenots de Meyerbeer. Il est certain que son génie a été singulièrement favorisé par le choix du sujet, un des plus nobles qui soient donnés, car tout est magnanime dans le caractère des héros : Raoul immole son amour à son devoir envers ses frères; Valentine n’a qu’une pensée : sauver celui qu’elle aime; Marcel, farouche calviniste, mais « tendre, héroïque et fidèle », devient le prêtre et le martyr de sa foi.
À ces trois figures si touchantes s’ajoutent Nevers, grand seigneur léger, transformé par l’honneur, par l’humanité, enfin la reine Margot, c’est-à-dire la grâce, la coquetterie.
Tous ces contrastes, le pur amour de Raoul et de Valentine, la galanterie de la cour des Valois, l’austérité huguenote, le sombre fanatisme de la Saint-Rarthélemy, se retrouvent dans cette musique, d’une couleur si vraie qu’on est transporté dans la nuit tragique du 24 août 1572. C’est une page d’histoire.
Ah! ces huguenots! comme on vit de leur vie! Tant de noblesse, les sentiments les plus attendrissants incarnés dans Raoul, Valentine et Marcel, tant de périls, l’alternative continuelle du plus haut idéalisme et de l’inexorable réalité, donnent une variété prodigieuse aux mélodies, à l’harmonie générale. Ces cœurs si droits entraînés par la passion s’élèvent à des hauteurs superbes, et tout à coup sont ramenés à terre, précipités dans
LES HUGTJENOTS.
l’in fortune par les faits inexorables. De là ces accents pathétiques, éloquents.
Chose singulière, l’événement le plus tragique des temps modernes n’a pas tenté un poète de génie. La chute de Troie, les aventures d’Ulysse, d’Énée ont inspiré Y Iliade, Y Odyssée, Y Enéide-, les guerres civiles en Italie la Divine Comédie ; les découvertes des Portugais sont dans les Lusiades .
Notre grand Coligny et les héros de la Réforme n’ont d’autre monument que les Huguenots de Meyerbeer. Mais aussi quelle statue ou quel poème vaut cette œuvre-là? et combien la Henriade de Voltaire semble sèche, vide de poésie auprès de ce merveilleux poème musical palpitant de vie et d’héroïsme! Oui, les huguenots, ces républicains du xvi e siècle, ces ancêtres de la Révolution française, incompris, persécutés, martyrisés par le vieux monde, ont trouvé leur poète immortel.
Une des plus grandes noblesses de l’œuvre, c’est de montrer réunies toutes les qualités françaises du caractère national, avant qu’elles fussent mutilées par la politique séculaire, les massacres et les proscriptions.
Enthousiasme, austérité, voilà deux traits de la physionomie morale quelque peu modifiés aujourd’hui.
Valentine, véridique et passionnée, abjure une croyance fanatique et féroce. Raoul, héroïque et tendre, est un enthousiaste. Nevers, un courtisan frivole, mais humain, généreux. Et Marcel, de tous les personnages, c’est le plus intéressant. Type du huguenot, tel que nous le voyons dans l’épopée des Cévennes; la ferveur
2ï)8 CE QUE DIT LA MUSIQUE.
religieuse ou plutôt l’âpreté de la foi est dominée par l’affection paternelle que le vieux serviteur porte à son jeune maître; de là aussi celte sensibilité et cette tendresse pour celle qui va le sauver. « L’ennemi des femmes, du pape et de l’enfer » est vaincu par un seul mot de Valentine.
Un enchaînement harmonieux de scènes délicieuses ou pathétiques dont chacune est un chef-d’œuvre, voilà cet opéra; l’intérêt va en grandissant, et ne faiblit pas une minute, tant l’idée est magnanime, les situations émouvantes. On est si heureux de respirer une atmosphère d’honneur et de vérité!
Involontairement, la pensée s’élance en arrière et l’on se dit : Notre France eût été libre trois siècles plus tôt, sans la nuit de la Saint-Barthélemy. Les huguenots, triomphant à la place de l’Inquisition, développaient la civilisation française par les idées moralisatrices de la Réforme, surtout au point de vue des institutions et de l’éducation.
La férocité des inquisiteurs politiques et religieux, les abjurations qu’ils ont imposées pendant trois siècles, l’ignorance ténébreuse réservée au peuple le plus richement doué de la terre, voilà ce que la victoire de la Réforme eût épargné à la nation. Elle ne serait pas restée emmurée dans un dogme vieilli. La Révolution française eût transformé la Réforme elle-même en philosophie religieuse. La libre pensée régnant chez nous depuis cent ans eût élevé très haut le niveau moral et intellectuel. Que de luttes sanglantes et stériles évitées, si la
LES HUGUENOTS
France était devenue au xvi e siècle républicaine, à la mode des Suisses , comme le voulait le huguenot d’Aubigné.
Mais revenons à la partition. L’ouverture, c’est le Choral de Luther paraphrasé. Deux coups d’archet donnent le signal, puis le choral commence. Meyerbeer l’a transcrit dans sa sublime simplicité.
Le chant de rénovation religieuse s’élève piano , piano , d’abord comme une prière timide, fervente, inébranlable dans sa foi. À la reprise, il éclate avec un fortissimo formidable. Le réformateur a le sentiment de sa puissance, son rempart c’est Dieu. Un dessin musical très délicat, très léger, sépare le chant rudimentaire de ce même chant enveloppé dans une savante orchestration et transformé en majestueuse cantate ; elle suit son mouvement mélodique solennel, visible encore sous ses triples voiles, à travers les fugues, les renversements d’harmonie, les complications instrumentales; le saint des saints ne disparaît pas derrière le tabernacle. Ce n’est pas seulement le cantique de famille du solitaire de la Warlbourg, c’est le chœur libérateur des peuples qui rejettent l’idole et ses prêtres. Des générations entières le répéteront; les âmes se sont comptées. Depuis les plus humbles jusqu’aux sommets de la société, inexpugnables dans la citadelle, tous entonnent le chant triomphal.
Dans Y Allegro moderato , le Choral ajoute à son caractère religieux l’agitation, le rythme d’une marche guerrière : la lutte va commencer.
Point de transition entre l’ouverture et l’introduction; le morceau d’ensemble est tout h la joie mondaine, à l’élégance princière. Le dialogue des jeunes courtisans impatients de se mettre à table est si expressif qu’on retrouve questions et réponses dans la partition réduite pour piano seul; c’est intentionnellement que je suis celte partition. Le soin minutieux de mettre la vérité dans les moindres détails donne à l’ensemble une expression parlante. Par exemple à ce passage, quand on prédit à Nevers que la paix avec les huguenots sera de courte durée, écoutez sur le piano sa réponse; n’est-elle pas distincte?
A l’entrée de Raoul, le prélude de l’orchestre a toute la candeur du jeune huguenot, un peu timide et gauche; sa personne contraste avec la brillante compagnie; il représente l’espèce nouvelle bientôt étouffée, détruite par la vieille race.
L 'Anduntino : Sous le beau ciel de la Touraine diffère, par sa courtoisie modeste, discrète, du ton tranchant qui va suivre. Le Chœur de l’orgie touche au vertige dans Y Allegro con spirito , d’autant plus expressif que les voix commencent par un piano pizzicato pour monter au forte , au presto vraiment prodigieux.
La romance de Raoul : Plus blanche que la blanche hermine (une des plus difficiles qu’un ténor puisse chanter), est précédée par des arpèges aériens, rêveries d’amour élliéré que les flûtes rendent plus facilement que la voix humaine. Au second couplet les sons délicats
LES HUGUENOTS
de la flûte se marient au chant d’amour qui évoque « l’ange, la vierge divine. »
Les éclats de rire et la bruyante fête préparent un autre contraste : 1 entrée en scène du vieux serviteur Marcel, « élevé entre un glaive et la Bible. » Marcel et le Choral ne font qu’un.
Les lamentations en mineur de ce Jérémie huguenot traversent les magnifiques accords de l’orchestre; il entonne le pieux cantique, soutenu par la voix de Raoul qui, debout, tête nue, exposé aux railleries des courtisans, leur apprend que c’est le chant de Luther « fait pour protéger à l’heure du danger. »
Le Chœur de 1 orgie reprend ; avec quelle ivresse de plaisir, d ambition, de jeunesse! Toutes ces voix rivalisent d’ardeur et se surpassent par l’entrain vertigineux des jouissances. Seul Marcel, à l’écart, conserve sa note ascétique; elle tranche singulièrement sur ce débordement de joie. Enfin il foudroie « le camp des Philistins » par le Pif, paf\ pif , des balles , qui semble une vieille chanson huguenote, un débris historique des guerres civiles, plein d’énergie féroce, musique d’une couleur archaïque étonnante.
Quelle variété d’inspiration! Voici le délicieux chœur en si bémol pendant que Nevers reçoit dans l’oratoire Valentine.
L Andantino en sol qui sert de prélude et le morceau tout entier 11 e répondent nullement à cette scène de courtisans enviant un galant mystère; à moins que ces accents touchants n’expriment l’état d’esprit de
Valenline et de Raoul au moment où leur destinée est brisée par une méprise cruelle. Dans Y Allegretto con spirito on retrouve mieux l’entrain bruyant, la curiosité des jeunes amis de Nevers et son dépit secret : Honneur au conquérant!
La cavaline du page est un air de bravoure des plus difficiles, qui sera encore surpassé par ceux du deuxième acte.
Après Y Allegro en mi bémol, si fin, si courtois, éclate la stretta : Les plaisirs , les honneurs , et c’est un charme que‘d’entendre la jeune voix d’Urbain audessus de ce chœur plein de folies amoureuses : La puissance est de droit à qui sait la saisir . Ce sont des fusées brillantes au-dessus d’un feu d’artifice musical.
Que celte musique est nuancée! tantôt sévère, tantôt légère, comme Raoul, austère par son éducation, facile à rentraînement par son âge. Le voilà qui suit les yeux bandés les émissaires de Marguerite.
Acte II. — L’orchestre exécute YAndante canta bile , fantaisie délicieuse, arabesques pleines de grâce, fleurs musicales jetées sous les pas de la reine Marguerite. Meyerbeer en est amoureux et lui prodigue les plus rares diamants de la couronne : trois airs de bravoure au lieu d’un seul, trois bijoux historiques tels qu’on n’en retrouve aujourd’hui que sous les vitrines des musées et surtout dans les châsses de la Sainte Vierge. Oui, ce sont trois joyaux, l un plus azuré que le saphir, l’autre plus vert que l’émeraude : O beau pays de la
LES HUGUENOTS
Touraine! Le quatuor : liaison austère a les chatoiements de l’opale; Amour , amour, les reflets du rubis. On jurerait que ces airs, tous marqués aux armes des Valois, ont été retrouvés par Meyerbeer dans les archives de la reine Margot, dans son psautier d’amour.
Les ondes azurées du Chœur des baigneuses , les vagues sonores de l’accompagnement, nous montrent la claire rivière aussi distinctement que le décor du Cher et de Chenonceaux. Depuis un demi-siècle qu’on joue cette suave musique, elle garde son calme et sa fraîcheur.
On se sentirait amolli comme ces jeunes beautés sous le feuillage; mais voici la scène du bandeau. Raoul descend lentement les marches; chaque coup d’archet marque un degré, pendant que YAndantino grazioso peint la curiosité des jeunes fdles, et la fermeté chevaleresque de Raoul exposé à plus d’un péril. Le voilà seul avec l’enchanteresse; il arrache le bandeau; les délicieux arpèges expriment la surprise, le ravissement du jeune homme déjà subjugué à la seule vue de Marguerite.
Oui, elle est d’une beauté divine , enchanteresse , cette musique caressante mêlée d’éblouissements et de trouble amoureux. Et Yaparté de Marguerite, séduisant de grâce et de légèreté : Ah! si j'étais coquette! Puis le chaleureux et chevaleresque Allegro con spirito : A vous et ma vie et mon âme!
On ne se lasserait pas de ce dialogue musical, romanesque; mais y a-t-il une seule scène, du commencement à la tin, qu’on ne voulût revoir indéfiniment?
Et maintenant le drame de Hiistoire va commencer : Marguerite exige au nom de Charles IX, le serment d’alliance entre catholiques et protestants, entre Saint- Bris, Raoul et Nevers; majestueux Trio des ennemis qui étendent la main et jurent éternelle amitié :
Par l'honneur , par le nom que portaient nos ancêtres... Les instruments de cuivre retentissent et de leur voix solennelle appuient le serment répété par le chœur, magnificences d’harmonie, accords pleins de fierté.
Tout à coup voici Y Allegro con spirito en ut majeur où éclatent l’indignation de Raoul en reconnaissant la belle voilée de l’oratoire chez Nevers, le désespoir de Valentine, la fureur de son père, la majesté royale outragée : Plus d'hymen!
Le transport délirant de ce final, aux mesures précipitées, haletantes, est prodigieux.
L’acte III nous restitue, avec le Pré aux Clercs du xvi® siècle, une chanson huguenote qu’on est tenté de déclarer authentique. Oui, Rataplan date assurément de ces temps de guerre où les soldats buvaient à Coligny, à leur « père Coligny ».
Suivent les litanies à la Vierge des femmes à genoux devant la procession catholique. Malheureusement les clercs de la basoche sont avec celles qui chantent les litanies, non avec ceux qui crient : « Vive Coligny! »
Dans les airs de ballet, éblouissant défilé de féeries musicales, celui en la majeur se transforme en mineur
pour passer à un autre air de danse au rythme pressé. Mais le plus délicieux de ces airs de ballet n’a jamais été gravé; c’est une amabilité de Meyerbeer pour la Maison : le Pas des Chevaliers n’est exécuté qu’à Paris, à l’Académie nationale de musique; aucune partition ne renferme ce morceau blasonné, qui a vraiment une allure de preux.
Je passe plus rapidement qu’il ne faudrait, car Voici iheure du couvre-feu! Encore un chant du xvi e siècle, authentique, peut-être comme la cloche qui a sonné le glas de la Saint-Barthélemy à Saint-Germain-l’Auxerrois, et qui est aujourd’hui à la Comédie française.
J’ai hâte d’arriver au duo de Marcel et de Valentine; elle a entendu, derrière les piliers de l’église, le guetapens, l’assassinat de Raoul tramé dans l’ombre. La nuit est venue, mais elle reconnaît le bon Marcel qui, de son côté, inquiet, cherche son jeune maître.
Suivez la partition réduite pour piano seul et jugez de l’éloquence de celte musique; n’est-elle pas imitative? Entendez-vous les pas et l’interrogation répétée par les fa détachés, marqués en octave : Qui va là? Qui va là? Et la réponse de Valentine d’une voix éplorée, ce mot d’ordre : « Raoul! » et l’effroi du vieux huguenot en apercevant une femme ; sa réplique : « Peur? je suis Marcel, je n’ai pas peur! » Et l’exhortation mystérieuse, angoissante de Valentine : « Qu’il ne vienne au combat que bien accompagné! » L’insistance de ce refrain, puis le touchant Larghetto : L'ingrat , d'une offense mortelle. Et tout à coup,
lorsque Marcel défiant, exige qu elle se nomme : « Qui donc es-tu? — Je suis une femme qui l’aime! »
Après cet aveu tremblant, elle retrouve toute l’intrépidité d’un cœur aimant dans le superbe Allegro mode rato en fa mineur : Pour sauver une tête si chère.
L attendrissement, la reconnaissance du vieux huguenot vibrent dans ce passage : Ne te repens pas, noble fille j Marcel te bénit du fond du cœur.
U ne voit plus en elle la Madianite, le serpent d’Êve. Cet adorable duo si mouvementé se termine par une lamentation mélodieuse de la tendresse alarmée.
Madame Krauss et Boudouresque (le Marcel idéal) ont laissé des souvenirs inoubliables dans cette scène qu’on voudrait proclamer le chef-d’œuvre de l’opéra; mais que dire au quatrième acte?
Et maintenant, comment qualifier le Septuor, la scène du duel? Cette chevaleresque invocation de Raoul : En mon bon droit fai confiance... revient dans plusieurs tons différents, avec une assurance tranquille et fière; et ce refrain dédaigneux sur le choix des armes : « C’est convenu! c’est entendu! » Le jeu scénique de Marcel guettant dans l’ombre les assassins, poussant le cri d’alarme qui fait accourir les soldats protestants, complète le drame. Une mêlée furieuse de papistes et de calvinistes éclate dans le chœur de la dispute, après quoi le Chœur de la noce remporte encore la palme.
Oui, dans une œuvre où chaque scène renferme des situations si pathétiques, ce Chœur de la noce est tout un drame. Les joyeuses fanfares de la fêle retentissent
LES HUGUENOTS
sur les bateaux pavoisés, illuminés, qui amènent 1 heureux époux ; Nevers vient chercher ^ alenline au moment où Raoul apprend sa fatale méprise. Ces deux vies brisées, à jamais séparées, ce désastre de leur bonheur au milieu des accents d’allégresse et de la pompe nuptiale, tout cela est d’un contraste si poignant qu’on ne peut rester insensible aux déchirements muets de ces deux cœurs. Et le brillant cortège emmène Valentine, et les secrets douloureux, les vains regrets suivent le sillage du lleuve; emportés aussi sur l’aile de cette mélodie dont les gais refrains semblent une ironie du destin.
Acte IV. — Oserai-je aborder la grande scène entre Valentine et Raoul? Depuis un demi-siècle on la désigne simplement par ces mots : l'immortel duo. Depuis le “29 février 1836 jusqu’à ce jour, cette merveille musicale est considérée comme le point culminant de l’œuvre de Meyerbeer, comme le type de la perfection.
Création de génie faite d’amour et de douleur, de ravissements célestes et de périls mortels, de félicité et d’honneur chevaleresque, elle exerce une séduction absolue sur les âmes, et conservera éternellement cette puissance irrésistible. Le souvenir de mademoiselle Falcon et de Nourrit se rattache à ces rôles.
Un grave sénateur qui les a vus il y a cinquante ans me disait hier encore : « C était a en devenir fou ! » Quelle angoisse, quelle immense angoisse dans les dix-huit mesures de l 'Allegro appassionato de lentr’acte, avant la romance de Valentine : Je suis seule
avec ma douleur. Plainte désolée, mornes regrets du bonheur perdu, prière d’une âme pure qui se défend d aimer et qui y pense toujours. Comme celte lutte inté¬
rieure est notée dans brisés, dans l’adorable piano , piano!
chaque accord, dans les arpèges accompagnement délicat, aérien,
loul à coup Raoul apparaît aux yeux de Valentine épouvantée; et alors commence ce dialogue haletant, sombre de périls et de passion contenue, désespérée. 11 veut mourir. « Non, vivez pour l’honneur, pour la gloire, la patrie, et pour qu’en ma douleur, du bruit de vos succès je sois heureuse et hère. » Scène d’une extrême noblesse. Elle si loyale, si aimante, lui si chevaleresque, si passionné.
\alenline et Raoul, figures idéales dignes d’entrer dans le cercle immortel de Roméo et Juliette, de Chimène et Rodrigue, d’Ophélie et Hamlet!
Les conspirateurs vont venir. Raoul est forcé d’assister a la conjuration, caché derrière un rideau. Méyerbeer a écrit sur celte conjuration catholique une page d’histoire superbe. Supposons que dans plusieurs siècles la puissance théocratique à qui l’on doit la Saint-Rarthélemy soit brisée, réduite en poussière et les vestiges de sa férocité effacés. Si l’on voulait reconstituer sa physionomie, le fanatisme sanguinaire de celle autorité impitoyable, implacable, on la retrouverait dans la célèbre Bénédiction des poignards, dans cette grande scène, depuis les premières mesures de Y Allegro moderato en mineur, si mystérieux, si solennel, dont le caractère
LES HUGUENOTS
inexorable s’accentue à chaque commandement royal transmis aux conjurés par Saint-Bris :
Du roi, du ciel, de la patrie,
Vous voulez, comme moi, frapper les ennemis?
— Nous sommes prêts!
Seule, la voix du brave Nevers proteste, au nom de l’humanité, au nom de l’honneur : « Qui les condamnera? — Dieu. — Qui les frappera? — Nous. »
Ces phrases musicales expriment tout, même dans la partition sans paroles que j’ai là devant moi. Suivez les neuf premières mesures de Y Andantino : Pour cette cause sainte .
Après quoi l’admirable ensemble pénètre notre âme de sa grave harmonie. On reprend haleine un moment avant les cruelles péripéties qui vont se dérouler. VAndantino revient, puis dans un passage staccato la fière déclaration de Nevers :
Et parmi ces aïeux dont la gloire m’entoure,
Je compte des soldats et pas un assassin.
El il brise son épée pour la sauver de l’opprobre. Valentine éperdue, attendrie, court vers lui, elle veut tout lui apprendre; mais on l’entraîne, et la Bénédiction des poignards va commencer.
Échevins, quarteniers, chefs du peuple armés de hallebardes, et le groupe de moines, sont là. Le chef de la conjuration, Saint-Bris, leur expose le plan du massacre.
Cet Allegro en ut dièse mineur, avec ses phrases
fiévreuses, saccadées, est traversé de coups d’arquebuse, de glas funèbres; ou sent la haine sanguinaire contre l’amiral. Le premier il mourra :
Et lorsque enfin de l’Auxerrois La cloche sainte aura pour la seconde fois l)u ciel impatient annoncé la vengeance,
Le fer en main, alors levez-vous tous,
Soldats du Christ! Dieu marche devant vous!
Dans le trio des moines : Glaives pieux, saintes épées . Et dans le chœur, Oui , Gloire au Dieu vengeur ! d’une éloquence musicale si extraordinaire, tout est calculé pour frapper les imaginations de terreur. Voyez ce défilé lugubre d’octaves dans les basses : il a tout le caractère d’une procession de l’auto-da-fé. Le fortissimo alterne avec le piano , le crescendo avec le diminuendo ; ces terribles accords plongent dans la poitrine : Poignards sacrés , par nous soyez bénis!
Cette sombre et lente harmonie frissonne d’une piété homicide, d’une hypocrisie sanguinaire. Puis éclate le sauvage Allegro con fuoco :
Ni grâce, ni pitié! Que le fer et la flamme Atteignent le vieillard et l’enfant et la femme!
Dieu le veut! Dieu l’ordonne!
C’est un débordement de fureur musicale, des torrents de haine et de vengeance; les conjurés se précipitent dans la nuit sanglante qui s’appellera désormais la nuit de la Saint-Barthélemy.
La scène est vide, le silence se fait, Raoul soulève la
tapisserie et s’élance vers la porte, \alentine paraît, et « l’immortel duo » commence :
Où vas-tu? —
Secourir mes frères!
Dans cet Allegro macstoso , ce n’est pas l’amour, c’est l'horreur, l’indignation, qui arrachent à Raoul des phrases entrecoupées, des notes saccadées :
Et voilà donc le Dieu que ton culte consacre.
Ce Dieu qui des Français ordonne le massacre!
Raoul, l’honneur même, ne songe qu’à ses frères huguenots et repousse les supplications de Yalenline tremblante pour celui qu’elle aime; cette noble lutte monte jusqu’à l’angoisse dans VAllegretto :
Le danger presse, le temps vole,
Laisse-moi partir!
Ce sont mes frères qu’on immole,
L’honneur le veut, je dois te fuir.
Un ange d’amour a inspiré à Meyerbeer cette mélodie, élans d’un cœur magnanime, entrecoupés de prières passionnées. Il est vraiment héroïque, celui qui y résiste. Yalenline reprend, dans une autre mélodie en fa majeur, sa prière désespérée : Garde-toi de fuirl Et debout contre cette porte qu’il ne franchira que pour être frappé, sous le coup du danger mortel, elle murmure dans une note élevée, suppliante, cel aveu où vibre tout son amour encore voilé : Reste, Raoull... Ce dialogue passionné, entre le devoir et l’amour, haletant sous le coup
du péril, est subitement traversé par ce cri de Valentine : Reste !... je t'aime!
Que les mots sont usés et souvent profanés! que la parole humaine est froide, comparée à ce langage musical !
Le ton change, VAllegro en fa majeur est une halle dans les tourments, un rayon dans la nuit noire. Raoul oublie tout et concentre une éternité de bonheur dans ce chant :
Quel mot du ciel s’est fait entendre!
Valenline n’oublie rien. Pour sauver Raoul elle a livré son secret, mais aussitôt épouvantée :
Ali! qu’ai-je dit? —
Oui, tu l’a3 dit.... oui, tu m’aimes!
L’ a immortel duo » a été proclamé la cime de l’œuvre ; mais cette cime est éclairée d’un rayon rose : Tu l'as dit ! De ces trois syllabes Meyerbeer a tiré toutes les délices de la mélodie; c’est vraiment un rayon divin qui brille comme un bonheur fugitif dans ce chant suave et délicat. Le ravissement idéal est dans ce mot : la l'as dit ! pendant que dans le trémolo de l’orchestre vibre l’enivrement, le délire de la passion. Pendant dix-neuf mesures ce mot adorable, ce rayon musical éclaire et caresse l’aine. Le caractère éthéré de YAndante se transforme, l’accord en sol bémol retombe en ré majeur. Raoul est aux genoux de Valenline :
Et si mon bonheur est un songe,
Que jamais, ô mon Dieu, n’arrive le réveil?
LES HUGUENOTS
Le rêve est court, le son lointain de la cloche rappelle au jeune huguenot la cruelle réalité :
Entends-tu ces sons funèbres,
— Ils me glacent de terreur.
Puis un cri terrible :
Du massacre de mes frères
C’est l’horrible signal!
Et il repousse Yalentine :
Plus d’amour, plus d’ivresse!
Cet Allegro con moto en fa mineur (le quatrième motif de cette scène) est d’un mouvement, d’une originalité qui défie toute comparaison; c’est la vie, la nature dans l’explosion de toutes ses énergies. Raoul frémit de remords d’avoir pu oublier un instant ses frères qu’on égorge, il veut mourir avec eux. En vain Yalentine s’attache à ses pas. Encore un motif nouveau, le ton change en fa majeur.
Il aperçoit par la fenêtre les massacres :
Tiens... vois sur ce rivage,
Vois ces cadavres sanglants.
L’orchestre par ses roulements sonores et ses accords pathétiques peint tout à la fois l’horreur du tableau, la résolution de Raoul, le désespoir de Yalentine ; elle tombe inanimée. Il hésite un moment, s’agenouille auprès d’elle : Reviens à toi !
Cet Andante n’a qu’une phrase mélodieuse. Mais le
beffroi retentit ; après les six mesures de Y Allegro plein du tumulte des armes, suiveut ces quaire mesures en octaves :
Dieu! veillez sur ses jours! et moi je vais mourir. Il s’élance du haut du balcon et disparaît.
Acte V. — On a retranché, et c’est bien dommage, toute une scène magnifique : Au lever du rideau le bal à la cour de Marguerite, qui vient d’épouser Henri de Navarre. Au milieu des danses, passe-pieds et sarabandes, Raoul se précipitait, appelait aux armes ses amis protestants. Tout est supprimé; et le ballet, et les chœurs et le grand air de Raoul. Pourquoi? trop de longueurs? scrupules de la censure sous la monarchie?
Chef de nos meurtriers, il n’est plus notre roi !
Quoi qu’il en soit, le cinquième acte commence aujourd’hui par la scène de Marcel blessé poursuivi par des meurtriers. Les femmes et les enfants huguenots se réfugient dans leur temple. Raoul arrive, reconnaît son lidèle serviteur. Valentine, en deuil, survient à son tour :
Où courez-vous? — A la gloire, au martyre.
Raoul apprend qu’elle est libre ; le généreux Nevers est mort en défendant les huguenots. L’écharpe blanche, signe de ralliement des catholiques, pourrait sauver Raoul, l’unir à Valentine. Il hésite un instant.
Marcel! ne vois-tu pas que mon bonheur s’apprête?
LES HUGUENOTS. 2i:>
Ce trio vous arrache des larmes dès le premier accord; celte émouvante musique traduit les plus nobles sentiments ; après tant de douleurs, d’héroïsme et d’amour voici le sceau du martyre. Marcel est le guide des consciences; mais Valenline, heureuse de partager leurs dangers, ne sera pas moins héroïque. A ce cri du jeune huguenot : « Non, près de lui je reste poui mouiir. » elle quitte la religion des persécuteurs, des bourreaux triomphants, et embrasse la foi de ceux qui vont mourir :
« Raoul, tu maudissais mon culte, j’adopte le tien. »
En ce moment le Choral retentit dans le temple. Ils chantent encore ! Les coups de fusil, les cris des mourants alternent avec le sublime cantique.
Alors commence cet admirable cantabile, d’une si haute inspiration, à la fois huguenote, biblique, mystique, surhumaine. Marcel debout, Raoul et ^ alentine agenouillés devant lui. Marcel élève sa voix sévère, sans autre accompagnement qu’un instrument de cuivre.
L’intérêt romanesque, l’esprit, l’éclat, appartiennent aux deux premiers actes ; les scènes pathétiques, 1 élévation des cœurs aux trois derniers actes. Ce trio du cinquième acte dépasse par sou caractère religieux les situations les plus dramatiques. Marcel, par le droit de la vertu, par le droit du danger, jadis serviteur, prêtre en ce moment suprême, sous les balles des meurtriers bénit l’union de Raoul et de Valentine :
Savez-vous qu’en joignant vos mains dans ces ténèbres, Je consacre et bénis
Le moment des adieux et des noces funèbres.
L’accompagnement solennel, ascétique, de l’orchestre ajoute au caractère sacerdotal de Marcel, et fait ressortir les voix angéliques de ceux qui s’aiment dans la mort et qui n’onl plus rien de terrestre. Ce sont des martyrs qui répondent :
Oui, la foi dans nos cœurs règne enfin sans combats.
Ils vont mourir, mais ils s'appartiennent pour toujours, et on sent le frémissement de leur bonheur extatique.
Ce qu’il y a de plus étonnant dans cette musique des Huguenots , c’est la transformation continuelle qu'elle subit sous la pression des sentiments dont elle est le reflet. Après l’ivresse et presque l’égarement de la passion, l’ardente piété, la foi, la vocation du martyre. Meyerbeer trouve l’expression éloquente, toujours juste, pour les plus sublimes élans de la nature humaine : amour, sacrifice, héroïsme, triomphe sur soi-méme.
Le bruit des armes, les cris des égorgeurs éclatent dans Y Allegro feroce en la mineur qui a fait taire le Choral. « Ils ne chantent plus! »
C’est alors que Marcel saisi d’un enthousiasme saint, a la Vision. Cet air de la Vision rayonne d’un éclat surnaturel :
Voyez! le ciel s’ouvre et rayonne!
L accompagnement roule ses ondes sonores, l’extase du martyre entr’ouvre le ciel, Raoul et Valentine joignent leur voix à celle de Marcel :
Adieu terre, adieu!
Lt ils tombent sous les halles des meurtriers. Les
UES HUGUENOTS
fanfares victorieuses delà Saint-Barthélemy retentissent, et cependant la mort de Raoul et de Valenline vous laisse un profond sentiment d’apaisement. Quelle noble fin d’une noble vie !
Je me suis trop arrêté à l’analyse des Huguenots , mais on se plaît à décrire un paysage aimé, un monument merveilleux, un caractère qui vous enthousiasme. Dans les Huguenots , en retrouve surtout la vie sous ses grands aspects, de noblesse, d’héroïsme et de sacrifice.
La puissance de transformation dans cette musique de Meyerbeer, est une des choses qui frappent le plus; l’aspect du ciel étoilé par une nuit orageuse n’est pas plus changeant. Voyez : les astres brillent dans tout leur éclat sur un fond bleu sombre. Des nuages traversent le ciel, ils deviennent si opaques, si noirs, que toute lumière disparaît. Chassées par la tempête, les nuées semblent entraîner la lune qui vient d’émerger... Regardez, elle a l’air de lutter de vitesse avec le tourbillon. Un coup de vent balaie enfin les brumes, et la voûte éthérée resplendit encore avec ses millions d étoiles. Vous détournez un instant votre regard ému, et quand vous le reportez sur le firmament, tout a disparu, une mer grise a submergé les étoiles. Bientôt un scintillement lointain à travers les épais nuages vous apprend que l’astre ou la mélodie est toujours là! Encore un coup d’archet, encore un souftle tout-puissant, et les nuées se dissipent, et l’éternelle splendeur rayonne et nous parle de l’Infini, de l’Immortalité.
l'africaine
J’ai voulu relire les Lusiades avant de parler de Y Africaine de Meyerbeer.
A dire vrai, l’épopée du musicien est plus vivante que celle du poète. Camoëns oublie Vasco de Gaina et ne se souvient que trop d’Ulysse et d’Enée. A la façon des héros troyens, le conquérant portugais se livre à d’interminables récits où la fable empiète sur 1 histoire du Portugal; on perd complètement de vue les aventures du glorieux navigateur. Camoëns s’inspire de l’Enéide inspirée par l’Iliade. L’imitation d’une imitation, et surtout la froide mythologie arrêtent les battements du cœur humain. La vie, le naturel sont absents de ce poème riche d’images brillantes, de pensées hardies; 1 Olympe du xvr= siècle est glacial. Les Lusiades nous ramènent dans les cavernes sous-marines des Néréides; Neptune cl Thétis nous éloignent de Vasco de Gama.
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Son odyssée nous est mieux racontée par Inès, Selika, Nelusko.
Le héros portugais revit dans la musique de Meyerbeer ; on y retrouve les Iles fortunées avec leur luxuriante végélalion, les cieux étincelants, les feux des tropiques, les hymnes, les danses de ces régions inconnues, d’une géographie encore indécise, terre de merveilles, a beau paradis sorti de l’onde » dont Yasco a doté son pays.
Dans les Lusicides, c’est plutôt Camoëns qu’on apprend à connaître, Camoëns caractère essentiellement moderne. Sa grande âme domine le poème, son courage d’esprit éclate dans des vers magnanimes. Il a été le libre penseur de son temps, il a devancé de plusieurs siècles son époque, par sa tolérance, par son indépendance. Camoëns a été vraiment un explorateur des continents nouveaux dans les régions de l’intelligence, un hardi lutteur contre l’Inquisition. 11 a osé donner à son peuple, à son roi, des préceptes qui semblent audacieux quand on songe a la toute-puissance de l’Inquisition, à l’humilité des sujets prosternés devant le souverain. Dans ce fier langage on retrouve la même hauteur de vues que celle des réformateurs modernes lorsqu’ils parlaient sévèrement à la démocratie souveraine.
Les Lusicides, écrites à Macao, ont été sauvées du naufrage. Camoëns, en nageant, tenait son manuscrit audessus de l’eau. 11 faudrait bénir ce sauvetage quand on n’aurait gardé que ces trois vers :
« Les livres sacrés, je ne les porte point avec moi.
Ai-je besoin de lire sur des feuilles périssables ce qui est écrit dans mon cœur? »
C’est dans les parages du Cambodge qu’on place cette aventure, et notre expédition du Tonkin a donné en quelque sorte une actualité à Y Africaine *.
Revenons à l’œuvre de Meyerbeer.
Elle est si vaste qu’on aurait pu y tailler dix opéras. L’excès de munificence est peut-être la plus grande critique qu’elle mérite. El n’oublions pas qu’on a fait des suppressions nombreuses, des coupures, véritables mutilations; on a réduit la partition presque à la moitié.
\Y Africaine semble composée pour des titans, pour un auditoire qui ne se lasserait pas d’entendre, depuis le coucher du soleil jusqu’à l’aube du jour, ces mélodies éblouissantes comme les rayons empourprés du soir ou fraîches comme l’aurore.
En déchiffrant la partition de Y Africaine, on peut mieux encore se rendre compte de ce colossal ouvrage. Il faut procéder très lentement, phrase par phrase, mesure par mesure ; il y a une vive jouissance dans cette analyse. Comme on apprécie la variété infinie des chants, les combinaisons imprévues de sons, le changement fréquent de tons, les modalités diverses, l’innombrable richesse des motifs qui, développés avec plus d’ampleur, seraient devenus tous des morceaux de premier ordre! Il y a là une accumulation énorme d’idées musicales; et cela s’explique par le long espace de temps que Meyer-