Écrit en
l’ africaine.
J)eer a consacré à Y Africaine. Il a mis vingt ans à sculpter, à ciseler son chef-d’œuvre. 11 y a emmagasiné des milliers de traits de génie.
Je connais un poème que le poète a aussi gardé vingt ans, ne pouvant se résoudre à s’en séparer.
On peut prendre au hasard n’importe quel passage de Y Africaine, on y trouvera des beautés surprenantes. Tout y est nouveau, original, jusqu’à ce parti pris d’écrire chaque morceau dans un ton peu usité, avec cinq ou six dièses ou bémols à la clef. De là une fraîcheur, une clarté merveilleuse dans le son; il n’est pas usé. C’est ainsi qu’on édite un livre rare avec des caractères d’imprimerie fondus tout exprès, ils n’ont pas encore servi et ne serviront qu’une fois.
A cette singularité il faut en ajouter d’autres qui sont autant de beautés : Premièrement, le changement fréquent de mouvement. A peine un morceau a-t-il commencé à quatre temps, voici au bout de quelques mesures le trois temps ou le six-huit, ou le deux-quatre, ce qui donne à l’ensemble une animation extrême, une variété, une puissance de vie inouïe.
Voici une pensée mélodique d une grâce, d’une sensibilité si profonde qu’elle vous arrache des larmes ; vous voudriez l’entendre encore, mais elle est aussitôt remplacée par une autre également suave. Après quelques mesures cette nouvelle inspiration fait place à un motif tout aussi exquis et tout aussi fugitif, suivi par une mélodie adorable encore trop courte. Ainsi se succèdent des chants absolument différents, tous délicieux, tous
très courts. Gela me fait l’effet de pensées concises, brièvement notées dans le carnet d’un écrivain de génie qui se proposait de leur donner tout le développement qu elles comportent. Meyerbeer peut-être, eût fait de même, car, ne l’oublions pas, Y Africaine est une œuvre posthume confiée à un exécuteur testamentaire; elle n’a jamais été jouée du vivant de l’auteur. C’est là précisément le point délicat, inquiétant : quelle est la part d’influence étrangère, quelles sont les modifications apportées à cet opéra?
Une juste défiance de mes forces, le respect que m’inspirent les créations du génie me causent un grand trouble devant une œuvre d’art inconnue. Avant le lever du rideau, j’éprouvais le même sentiment d’inquiétude qu’aux portes du Vatican quand je me demandais : Raphaël, Michel-Ange parleront-ils à mon cœur? sauraije les comprendre?En face de ces sublimités, est-ce que je vais rester froide, avec un esprit emmuré? Est-il trop tard pour acquérir le sens de l’art?
De même ici : Serai-je électrisé par Y Africaine^
L’ouverture commence, et ses splendeurs d’harmonie me pénètrent instantanément. Tout en faisant la part de mon incapacité, je vois défiler une succession lumineuse d’idées musicales. Celte ouverture très courte se compose de deux mélodies exquises.
Ce sont les Adieux du premier acte et du second acte. On dirait que Meyerbeer, par une inspiration poétique, a voulu placer au fronton de l’œuvre le sacrifice d Inès. Il le fait pressentir par le choix de ces deux motifs : la
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romance, Adieu, rive du 7 âge et le Septuor, Reçois mes adieux.
L’un était le chant de l’espérance, l’autre le chant du désespoir.
La toile se lève. Meyerbeer a multiplié les dons de son génie dans chaque scène de 1 Africaine ; la première» celle d'Inès, renferme déjà trois motifs gracieux et tendres : VAndantino en fa : J'espère. Puis le chant d’adieu (qui fait songer à une vieille romance de l’Empire, Fleuve du Tage), 1 ’Andanle en sol : Amours de l'enfance. Tout cela très-doux, comme la touchante figure d’Inès.
Dans la scène qui suit, entre le père, la fille et l’odieux fiancé, l’opposition des caractères est fortement marquée en musique. Le Terzetlino en sol bémol : Loin de la pairie, d’une extrême beauté, pourra-t-il être dépassé? Oui, le Chœur des évêques va faire pâlir tout ce qui précède, tout ce qui suit, c’est le morceau capital de l’œuvre.
Une phrase musicale presque parlée annonce par la voix de l’huissier que « le conseil entre en séance ».
Les patriotes et les guerriers forment la gauche, les prélats et le grand Inquisiteur la droite de 1 Assemblée.
Les uns veulent porter secours à la flotte de Barthélemy Diaz, les autres, esprits pétrifiés, se retranchent derrière l’immuable volonté du ciel et 1 invoquent : Qu e le ciel nous éclaire !
C’est leur réponse à tout raisonnement, à toute action. Par bonheur, Meyerheer a trouvé la phrase la plus mélodieuse, la plus majestueuse, et on ne se lasse pas
de l’entendre; ces magnifiques accents reviennent plusieurs fois.
Cependant \asco de Gama, échappé seul au naufrage, est admis devant le conseil. Le récitatif exprime la noblesse, l’ardeur du jeune marin :
J’ai vu, nobles seigneurs, rouler dans les abimes.
Sûr de son immortalité, il dédaigne les railleries des inquisiteurs de son temps. La jeunesse et l’amour devinent seuls l’esprit nouveau qui s’agite en lui. Il demande un vaisseau, il est « sûr de réussir ».
Deux esclaves qui sont d’une race inconnue, « de peuples ignorés prouvent l’existence. » On les introduit.
Un prélude de notes aiguës accompagne l’entrée de Sélika et celle de Nelusko qui se précipite avec la violence d’un cyclone. Le contraste de ses sentiments va éclater : son humble amour pour la reine captive vibre dans des accents profonds; le dédain farouche du barbare pour les oppresseurs civilisés s’exhale en notes de colère, d’ironie, d’une énergie fanatique :
Que vous importe donc d’où peut venir un homme Qui n’est pour vous qu’une bête de somme.
La musique dit tout; fougueuse et sombre* elle diffère de la solennité épiscopale du chœur.
Ce premier acte se termine par un finale grandiose, la délibération du conseil; tumultueuses harmonies où les accords expriment avec force la passion, la vaillance, la colère des jeunes, indignés contre l’hypocrisie, l’es-
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prit inerte, vieillot, qui se déguise sous des paroles pieuses.
Après Y Allegretto con spirito , Y Allegretto agit al o est encore plein de celte lutte entre l’obstination béate de la droite, l’indécision du centre et le patriotisme de la gauche.
Le parti prêtre l’emporte, il prend l’avis du ciel. Le superbe Chœur des évêques recommence ; puis Vasco est introduit, on lui signifie que sa demande est repoussée comme insensée.
Quelle nouvelle explosion de mélodies merveilleuses pour peindre la fureur du jeune héros dont le génie se heurte contre l’aveuglement du vieil univers pétrifié.
Après Y Allegretto moderato en si bémol suit un morceau admirable, en ut , puis Y Allegro en mi majeur, enfin Y Appel à la postérité. Tout cela fait de ce finale une des parties les plus splendides de l’œuvre :
D’impie et de rebelle En vain, je suis traité D’avance j’en appelle A la postérité.
Dans le poème des Lusiades les vieillards qui s’opposent à l’Expédition de Vasco de Gama répètent sur tous les tons : « Vos ennemis sont à vos portes et vous courez en chercher d’autres aux régions lointaines, gouffre immense où s’engloutiront chaque année les débris dispersés de l’antique Lusitanie 4 .