ROBERT LE DIABLE
On pourrait mesurer le progrès de l’esprit public par le rang que Robert le Diable occupe aujourd’hui au répertoire. Son succès a été très longtemps égal à celui des Huguenots ; aucune comparaison n’est plus possible entre ces deux œuvres, et pourtant la musique de Robert est magnifique, digne du génie de Meyerbeer. Exécutée en symphonie, on l’écouterait avec transport, mais la représentation scénique est fatigante, et cela lient au sujet absurde, complètement démodé. Ces histoires de diables et de nonnes pouvaient plaire autrefois, elles sont devenues insupportables et affadissent la musique la plus enchanteresse. Le libretto est inacceptable; les scènes se suivent sans aucun enchaînement dramatique ou artistique.
Il faut avouer aussi que les airs de bravoure sont trop difficiles, hérissés de tours de force surhumains, angois-
sants pour l’auditoire. Sur le fil de fer tendu au-dessus du Niagara, Blondel va passer et repasser. Les ténors et soprani vous causent la meme anxiété par des sauts périlleux qui vous font trembler. Leur voix est engagée dans un casse-cou perpétuel; ce ne sont que trilles, roulades, ascensions vers la note la plus aiguë, descente vers les basses bourdonnantes.
Les chœurs seuls vous permettent de respirer, ils sont magnifiques.
Une mise en scène brillante a beau soutenir les splendeurs de la musique, on est saisi par une immense lassitude au lieu du délassement qu’on vient chercher.
Comme œuvre symphonique Robert est admirable. Écoutez l’ouverture avec ses trompettes du jugement dernier, ses parties funèbres, ses intentions philosophiques. Mais jamais une détente, point de charme.
La toile se lève, et la vue de Palerme, un des plus beaux paysages de la terre, vous éblouit.
Un chœur ravissant vous promet une série de chefsd’œuvre, et en effet les airs, les duos, trios, quatuors, se succèdent, tous délicieux; chacun a sa beauté isolée, mais aucun lien avec ce qui précède et ce qui suit.
L'unité de la pensée musicale fait la perfection d’une œuvre. D'ailleurs l’âme est absente dans toutes ces paroles vides de sens; elles semblent écrites dans une langue étrangère, inintelligible; rien pour l’esprit, rien pour le cœur.
A l’Académie natiouale de musique surtout, il faut que le chant et le drame s’harmonisent. Ce genre de librelto