ROBERT LE DIABLE
ne convient qu’aux féeries du Châtelet. Les récitatifs semblent trop fréquents et trop longs parce qu’ils prolongent des situations ridicules. N’esl-ce pas comique, en effet, de ne trouver qu’un seul personnage touchant dans ce drame, Berlram, ce bon, cet excellent diable, toujours ému, larmoyant, d’une tendresse paternelle exemplaire, ce diable cent fois plus intéressant que le héros?
Ab! que toutes ces mélodies de l’opéra, d’un bout à l’autre, paraîtraient tendres, pathétiques, si on les entendait sans paroles. Quelle touchante inspiration dans l’air : En vain j'espère !
Meyerbeer a mis un trésor d’originalité dans ce morceau, d’un caractère sicilien, qui précède le grand air d’Isabelle : La trompette guerrière. Mais cet air héroïque, mollement chanté par une voix de femme, ne peut pas électriser les âmes ; il lui manque le rythme héroïque.
Avant le troisième acte, remarquez le beau prélude d’orchestre, d’une facture ancienne; puis le duo bouffe : Ah! l’honnête homme, qui renferme de grandes beautés; mais il faut en revenir toujours au pitoyable sujet ! Cela a l’air d’un misérable échafaudage de bois qui masque l’architecture superbe du monument.
Après la scène infernale, les llules de 1 orchestre exécutent des modulations d’une fraîcheur exquise. C’est dans un concert qu’on aimerait entendre le duo d’Alice avec l’écho des bois; idée originale, trouvaille de génie.
Nous ne ferons pas du rigorisme à propos de l'incon-
venant ballet des nonnes dans un cloître, dans un cimetière ; mais on peut constater l’extrême hardiesse de ces temps monarchiques comparés à la réserve républicaine. Aujourd’hui il ne serait pas permis à un Scribe de mettre en scène une abbesse se livrant à des entrechats fantastiques, ni un cardinal se traînant aux pieds d’un Juif, ni même des Huguenots et des Papistes excitant à la haine et au mépris des citoyens les uns contre les autres.
En comparant l’audace des librettistes de 1830 aux scrupules dont personne ne sait gré au régime républicain, on se dit qu’un jour viendra où les lois, les innovations qui font tant crier nos adversaires, seront acceptées, admises tout naturellement, puisque les croyants ne se révoltent nullement et ne crient pas au scandale, à propos de 1 audacieuse scène de la séduction dans le cloître. On s’y est accoutumé tout doucement depuis soixante ans.
De même la séparation de l’Église et de l’État, l’abolition du baptême, de la bénédiction nuptiale, les enlerlemenls civils, la laïcisation, 1 enlèvement des emblèmes religieux feront-ils encore pousser des clameurs dans soixante ans? Je pense que non.
LE PROPHÈTE
Ld Prophète resplendit dans le répertoire de l’Opéra depuis le 16 avril 1849, nous l’entendons pour la première fois le 25 mai 1887 . Nous ne mettons pas celle œuvre sur la même ligne que les Huguenots et l 'Africaine , mais elle vient immédiatement après . Que lui manque-t-il? Des personnages plus vrais : le caractère de Fidès est peu naturel, Jean de Leyde mal défini.
Vous attachez trop d'importance au librelto, dira-l-on. N’est-ce pas le soin extrême donné jusqu’aux minuties qui fait la valeur d’un ouvrage et le consacre?
Un librelto n’est pas une minutie. Les parties languissantes du Prophète tiennent à la faiblesse du texte. Quand le dessin des personnages est indécis, le plus brillant coloris ne leur donnera pas la vie. L’inspiration ne jaillira pas même pour Meyerbeer; son génie glissera
sur la pente des réminiscences. On en retrouve plusieurs, surtout au cinquième acte.
Une Romaine seule, la mère de Coriolan, aurait ces fiers accents, cette implacable sévérité. Quelle mère résisterait si longtemps à accorder le pardon imploré à genoux par son fils? Le cabarelier de Leyde, arrivé au rang suprême, pontife et roi, ne peut fléchir Fidès?
Cela n est pas dans le cœur humain, dans le cœur maternel. Aussi la grande scène de la prison, l’air de Fidès et le duo qui le suit, manquent d’originalité.
Lt maintenant que le carquois de l’odieuse critique est vidé, louons sans restriction celle œuvre magnifique.
Acte I. — Point d’ouverture. Le rideau se lève au prélude du chant pastoral. Décor intéressant : les campagnes de Hollande avec leurs innombrables moulins à vent ; au fond le château-fort du seigneur féodal, avec pont-levis et tourelles. Sur les marches de la plate-forme un bonhomme, un joueur de cornemuse, appelle les ouvriers des moulins et de la ferme au repas du malin. La foule arrive et entonne un chœur pastoral. Meyerbeer a voulu faire un pendant au premier chœur de Guillaume Tell ; il ne 1 a pas égalé. Peut-être les villageois des environs de Dordrecht prêtent-ils moins à l’inspiration champêtre que les habitants de l Helvétie. Rien de pastoral dans le paysage, les sons de la cornemuse éveillent des échos moins harmonieux que ceux de Guillaume Tell. Cependant le chœur : La brise est muette peut entrer en parallèle avec : Quel jour serein le ciel présage de Rossini;
LE PROPHÈTE
il a un caractère rustique, sinon alpestre. Ici le paysage est moins pittoresque, les énormes moulins à vent remplacent les cimes, les glaciers, les sombres forêts.
La partition appelle ce chœur louré. Dans la langue musicale, « lourer , c’est nourrir les sons avec douceur, et marquer la première note de chaque temps plus sensiblement que la deuxième, quoique celle-ci soit de même valeur. » Celte manière d'exécuter est surtout en usage pour les compositions qui ont un caractère rustique et montagnard. Le mot louré vient de louve , sorte de danse grave. C’est ce que nous apprend le dictionnaire.
Revenons au chœur des paysans.
Voici la jeune Bertlia, la fiancée de Jean de Leyde. Fidès vient la chercher pour l’emmener à Leyde, mais la pauvre vassale ne peut s’éloigner sans l’assentiment du seigneur Oberthal.
Sauf YAndantino de Fidès, la musique de cette scène est assez insignifiante. Mais écoutez le Psaume qu’on entend dans le lointain. Les trois anabaptistes apparaissent sur les marches de l’escalier. Le prêche anabaptiste a de lugubres accents, sombres, comme les figures de ces trois hommes noirs. Les bras croisés sur la poitrine, ils psalmodient à l’unisson :
Iterum ad salutares undas Ad nos, in nomine Dei,
Ad nos venite, populi !
Ce chant est plus qu’austère ; il est d’une nudité qui contraste avec la splendeur de coloris musical habituelle à Meyerbeer. C’est un effet cherché, une intention dog-
inalique. Il a voulu caractériser les deux religions; ses préférences semblent acquises à l’Église romaine, si l’on compare le Chœur des évoques de Y Africaine, la Bénédiction des poignards au Prêche anabaptiste du Prophète. Ce chant à l’unisson a la froideur et la nudité d une muraille blanche, sans le moindre ornement architectural. Par sa persistance et son ampleur, il finit par vous intéresser; mais ce qui empêche lemotion de naître, c’est l’imposture des hommes noirs. Ce sont bien les types et les ancêtres des modernes sectaires qui compromettent la religion.
Le Psaume à trois voix est repris en chœur par le l‘ eu ple et revêt alors un caractère de grandeur farouche. Une sorte de Marche guerrière suit l’excitation à la révolte; les trois anabaptistes prêchent l’égalité aux vassaux trop longtemps à genoux :
« Levez-vous! La dime, la corvée disparaîtront; les anciens seigneurs seront esclaves à leur tour. » Les paysans s’animent peu à peu :
Sans travailler, nous aurons tout.
Plus d’oppresseurs en ce séjour;
Nous le serons à notre tour.
Ils se montent jusqu’au paroxysme de la fureur : « Aux armes! au martyre! » s’écrient les paysans armés de fourches, de bâtons, et ils vont à l’assaut du château-fort. Oberthal, accompagné de seigneurs et de soldats, arrive ; l’eflroi saisit les misérables vassaux qui se courbent devant le maître.
Oberthal représente la cruauté féodale et l’imperli-
LE PROPHÈTE
nonce des grands seigneurs, les trois anabaptistes 1 imposture religieuse. Comment 1 inspiration musicale seraitelle noble ou sereine, s’il s’agit de peindre de pareils sentiments? Nous verrons tout à l’heure que les principaux rôles, Jean et Fidès, n’y prêtent guère non plus.
Le hautain Oberthal reconnaît dans un des saints ministres son ancien sommelier Jonas « qui lui volail son vin ». Les trois anabaptistes essaient sur lui l’effet de leurs oraisons, il les chasse; leur vengeance n’est qu’ajournée.
Alors Bertha s’avance en tremblant et implore la permission de se marier.
La Romance à deux voix, accompagnée de révérences flamandes à chaque refrain, n’est pas assez originale pour autoriser la longueur de deux couplets; YAndantino grazioso est d’un rythme si bizarre qu’on a toutes les peines du monde à le saisir avec justesse. Cette romance appartient au genre opéra-comique.
Oberthal refuse son consentement. L’odieux droit du seigneur excite enfin la colère du peuple. On entraîne Bertha, et, quand les trois anabaptistes reviennent, ils trouvent à qui parler. Armés de fourches et de faux, tous s’élancent vers le château féodal. Le chœur de la révolte se mêle au psaume et finit la scène avec beaucoup d’éclat.
L’acte II commence par une valse, une danse tourbillonnante dans une salle d’auberge flamande; les tableaux de Van Ostade ont inspiré ce joli décor.
Jean de Leyde circule parmi les groupes et offre les brocs de bière. Une sourde inquiétude se peint dans son cbant plein de tendresse; le jour baisse, et sa mère avec sa fiancée ne sont pas de retour. Les trois anabaptistes attablés sont frappés d’étonnement en apercevant le jeune cabarelier, « la ressemblance est inouïe ». Jonas, Zacharie, Mathisen croient voir le roi David qu’on adore à Munster, ce tableau qui fait des miracles. Un paysan, par eux interrogé répond : « Ost Jean, le maître du logis, cœur excellent, bras terrible. — Il s’exalte? — Aisément. — Il est brave? — Et dévot! Il sait par cœur toute la bible. »
Voilà l’apôtre qu’il leur faut.
Jean de llezké est l’artiste qui personnifie le mieux la figure du Prophète. Jean de Leyde est son triomphe. Est-ce son plus grand rôle? N’est-il pas aussi admirable dans le Cid de Massenet, dans Roméo de Gounod comme perfection de chant et de jeu? Et Wagner n’a-t-il pas trouvé son Lohengrin idéal ?
Pendant ce récitatif, les danses villageoises continuent. Jean renvoie enfin ses hôtes, et, rêveur, il attend Fidès avec Berlha.
Les trois hommes noirs profitent de son angoisse, l’interrogent.
Jean raconte le songe qu’il a eu. Le prélude des harpes est ravissant.
En déchiffrant sur la partition du Prophète , le Songe ,