I.E PROPHÈTE
on y trouve le motif qui revient dans la scène du Sacre; le chant des Enfants du chœur est introduit dans l’accompagnement comme un pressentiment, une vision de la scène future de la cathédrale. C’est une trouvaille de génie chez Meyerbeer.
Dans le récitatif de Jean, on remarque une phrase d’une extrême douceur sur ce mot : « Clémence ! » Les trois anabaptistes lui annoncent que ce songe est prophétique : « Jean, lu régneras! »
Le jeune cabaretier sourit de ce pronostic et, dans un adorable Andantino que Meyerbeer appelle, je ne sais pourquoi, Pastorale , il dit avec amour sur quel cœur il entend régner. C'est un des morceaux les plus ravissants de l’œuvre, d’une fraîcheur et d’une délicatesse exquise ; c’est une fleur des champs cueillie pour la fiancée. On l’écouterait indéfiniment; par bonheur il y a deux couplets.
Les trois anabaptistes partent. « Leur présence funeste empêchait Jean d’être heureux. » Tout à coup retentit le bruit, le galop des coursiers, des armes, Bertha accourt pâle, échevelée, et, se jetant dans les bras de son fiancé : « Des fureurs d’un tyran sauve-moi! » A peine a-t-il le temps de la cacher dans un enfoncement, sous l’escalier. Oberthal et les soldats arrivent à la recherche de la fugitive. Qu’elle soit livrée ou Fidès expirera devant son fils! La musique exprime-t-elle les sentiments si lumul tueux de celte scène? La question de la mélodie absolue revient ici ; le chant de Bertha dans sa cachette ne répond guère aux combats violents de 1 âme.
Jean voit la hache suspendue sur sa mère; il s’élance vers Berlha : « Va-t’en! Par le ciel ou par Satan! »
Et il la livre.
Les soldats entraînent la proie d’Oberthal, le malheureux Jean retombe, la tète cachée dans ses mains ; il serait juste de le laisser seul dans son désespoir. L'Arioso de Fidès, très pathétique sans doute, semble d’une extrême longueur. Tout à l’heure nous le trouverons plus touchant quand il reviendra comme une bénédiction pour ce fds qui vient de se sacrifier.
Il est seul enfin et cesse de se contraindre : « O furies ! Venez guider mon bras. » L’heure est propice pour les trois fanatiques; on entend leur Psaume : cette fois ils sont les bien venus, Jean de Leyde leur ouvre la porte. Celte scène, ce Quatuor sont dignes de Meyerbeer. L éloquence musicale du dialogue, les excitations des anabaptistes, les hésitations du fils au moment d’abandonner sa vieille mère, tout cela est exprimé dans des inspirations variées, tantôt guerrières, tantôt plaintives et tendres :
Gémissant sous le joug et sous la tyrannie Nos frères d’Allemagne attendent le Messie Qui doit briser leurs fers....
Ne sais-tu pas qu’en France une chaste héroïne. Qu’inspiraient comme toi, de saintes visions,
Jeanne d’Arc a sauvé son pays.
L 'allegretto moderato en ré , tout ce quatuor d’une allure héroïque, monte jusqu’à l’exaltation :
Oui, j’irai sous ta sainte bannière...
Pour frapper et punir les tyrans!
LE PROPHÈTE
Au moment de partir, YArioso de Fidès, qu’on entend derrière la scène, attendrit Jean et l’arrête; les trois hommes noirs raniment sa résolution : » Et la vengeance î î î — Et l’espérance de voir tomber nos oppresseurs? »
Il se décide. Un magnifique passage en ré dit leur sainte extase. Il y a là trois notes d’une douceur adorable où vibre le regret filial :
Adieu, ma mère Et ma chaumière!
A la reprise de ce beau quatuor vient s ajouter un motif très doux, plusieurs fois répété avec des transformations en mineur.
Acte III. — Tous les arts décoratifs rivalisent ici avec la musique et avec la danse; c’est une des plus belles mises en scène qu’on puisse citer dans les fastes de l’Opéra. Voici le camp des anabaptistes dans une forêt de la Westphaiie ; au fond un étang glacé. Le Chœur des soldats exprime la férocité de ces bordes fanatiques; ils vont immoler les prisonniers enchaînés, châtelaines et barons des châteaux féodaux mis au pillage. Ce sont les Jacques d’Allemagne qui se vengent de la longue oppression. Un des anabaptistes les arrête par ce mot : « Ces nobles seigneurs peuvent payer rançon. »
Les deux couplets de Zacharie n’ont pas le caractère visionnaires des révoltés bibliques du xvi c siècle. Quelle différence avec le chant de la vision de Marcel dans les Huguenots !
Le triomphe musical de ce troisième acte, ce sont les
airs de danse, le Chœur des patineurs, le ballet chanté. Rien de plus ravissant; et c’est une des originalités piquantes de l’œuvre que celle profusion de joyeuses inspirations mélées à tant d’austérité mystique.
L’étang glacé est sillonné de patineurs, de traîneaux attelés de chevaux, de petites voitures chargées de provisions; hommes, femmes, enfants, portant sur la tête des paniers, arrivent en patinant. Un double chœur accompagne les patineurs :
Voici les laitières,
Lestes et légères,
Effleurant la glace Sans laisser de trace.
Et le Chœur des paysannes reprend sur un autre motif délicieux :
Pour vous nous quittons nos cabanes,
... Loin de nous les profanes!
Nous ne vendons qu’aux soldats du vrai Dieu!
Des groupes se forment sous les arbres chargés de givre; les soldats étendus boivent et mangent pendant que les patineurs exécutent des danses variées sur des airs qui ne vieilliront jamais. Ils ne seront jamais démodés, bien que tous les bals parisiens et européens les aient popularisés depuis près d’un demi-siècle. Chacun de ces airs de danse est entraînant ; on n’a que l’embarras du choix. Pas de mélancolie qui résiste à ces gracieuses fantaisies. Dans la musique imitative des patineurs, les grelots retentissent, le givre cristallin brille
LE PROPHÈTE
sur les arbres, sur la terre neigeuse. Le Pas de la Redowa, surtout la seconde partie détachée, marquée, a des sautillements d’oiseau, suivis de mouvements langoureux qui contrastent avec Pair suivant, à trois temps, plus doux et plus léger.
Enfin le quadrille des patineurs est encore une harmonie imitative délicieuse; on entend la ferraille des patins et des roulettes sur la glace. L’étourdissant galop met en branle tout ce joyeux peuple, avec un intermède de pas très gracieux, terminé par la Coda , d’un brio incomparable.
Sans doute tout ceci est connu de tout le monde, nous nous y attardons parce que ce n’est pas un ballet qui ressemble aux autres ballets. Une Rosila Mauri n’aurait pas de solo à exécuter; on danse gaiement, franchement, à la paysanne, à la flamande.
Le décor change : l’intérieur de la tente de Zacharie montre les trois hypocrites tramant la perle de l’idole populaire qui est un jouet entre leurs mains; ils la briseront après le succès.
Tout à coup les gardes amènent un voyageur errant : cest Oberlhal sous un déguisement; pour pénétrer dans Munster, il affecte un zèle ardent pour les anabaptistes.
Le Trio bouffe nous apprend leur décalogue, le néophyte jure de s’y conformer.
Écoulez le prélude et l’accompagnement de ces dix commandements anabaptistes. Quel tour de force comme mélodie caractéristique ! Elle rend si bien la forme rituelle que les sectaires donnent à la moindre maxime ! Ce mor-
ceau débute par des périphrases musicales pour arriver à un de ces commandements, et chaque fois Oberthal répond : Je le jure.
Le paysan et sa cabane En tout temps tu respecteras.
— Je le jure.
— Ou baron, ou marquis, ou comte Au premier chêne tu pendras!
— Je le jure.
L’antithèse de ce faux serment est la réplique mielleuse de Jonas, un tour de force d’onction hypocrite :
Du reste, en bon chrétien, mon frère,
Saintement, toujours tu vivras.
Puis, à la façon flamande et allemande, le choc des gobelets d’étain accompagne Y Allegretto en trois temps. La meme reprise : Et saintement tu vivras , prolonge agréablement le Trio jusqu’à YAndante en la majeur, 1res doux, qui précède le passage imitatif du briquet. Les petits coups secs frappés pour faire jaillir l’étincelle accompagnent ces notes staccato , détachées, d’un très joli effet. La lampe est allumée, les ennemis se reconnaissent, et la scène finit dans un tumulte musical dont la conclusion est la condamnation à mort d’Oberlhal.
Pourquoi appelle-t-on ce joli morceau Trio bouffe? Peut-être Meyerbeer avait-il en vue une spirituelle moquerie; il montre par quel art consommé les puissants, les oppresseurs se joueront toujours des révolutions, et ressaisiront facilement les révoltés. A force de
LE PROPHÈTE
promesses el de reniements ils arrivent à leurs fins, et reprennent au peuple ce qu’il leur a arraché pour un moment.
Voici Jean de Leyde qui entre en scène ; le Prophète, vêtu de blanc, ceint de la cuirasse, rappelle Jeanne d’Arc, « l’ange vengeur que la France révère ». Et lui, pensif, soucieux, réplique :
« Jeanne d’Arc sur ses pas fit naître des héros
Et je n’ai sur les miens traîné que des bourreaux. »
Et il déclare à Zacharie qu’il n’ira pas plus loin : « L’Allemagne enchaînée est libre par mon bras; ma tâche est terminée. — Non pas, tu dois être couronné dans Munster ».
A ce moment passe Oberthal qu’on mène au supplice. Jean le reconnaît, et lui fait grâce en apprenant que Bertha est saine et sauve et qu’on l’a vue à Munster.
Le décor change; dans la forêt neigeuse les soldats révoltés crient en chœur : « Mort au faux prophète! »
C’est ici que son rôle de thaumaturge commence; il exerce sa puissance de fascination sur les révoltés. Cette scène est très belle. La musique, d’abord pathétique, monte par une spirale d’harmonie jusqu’à l’hymne triomphal.
« Peuple impie, à genoux! » commande le Prophète.
La prière des anabaptistes reprend : « Pardonne à ton peuple égaré! » On entend le bruit des clairons, des trompettes, qui l’appellent sur les murs de Munster, les
soldais brûlent de marcher à l’assaut. Les drapeaux déployés, les banderoles flottantes offrent un spectacle magnifique sous les arbres chargés dégivré. Jean s’exalte à son tour et arrive au délire religieux et guerrier, au ton prophétique. Les cris de guerre, la promesse de la victoire, l’espoir de retrouver Bertha l’enivrent. Cette gradation est d’un caractère psychologique très intéressant.
Au point culminant de l’exaltation éclate le superbe Hymne, que rien ne surpassera si ce n’est la Marche du sacre.
Roi du ciel et des anges!
Oui cet hymne triomphal est une des plus merveilleuses inspirations de Meyerbeer. Un suave accompagnement soutient la céleste invocation. Ce morceau, à lui seul, caractérise le dogme anabaptiste à la fois mystique et guerrier, tel que Jean de Leyde a dû le comprendre à ce moment de sincérité et d’illumination : « L’Éternel est roi sur la terre ! l’Éternel est victorieux ! »
Le jour parait, l’armée se range en bataille, les drapeaux, les bannières flottent; trompettes et clairons transforment l’hymne religieux en marche guerrière et la superbe figure du prophète brille un instant de ce double éclat du ciel et de la terre.
L’acte IV commence par un chœur de bourgeois de Munster le lendemain de la prise de celte ville. Ils sont terrifiés, ils vont à l’Hôtel de Ville porter de l’or, des
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présents à celui qu’on va couronner roi des anabaptistes. Ils tremblent, ils exhalent leur mécontentement et pourtant, à l’approche des patrouilles, ils crient : « Vive le Prophète! »
Ce chœur n’a pas beaucoup de caractère, mais quel magnifique décor! On se prend à rêver aux splendeurs d’architecture de ces époques si misérables à d’autres égards. C’est un régal pour les yeux que ces édifices, aux merveilleuses broderies de marbres, massives de forme et d’ornementation aérienne.
Sur un banc de pierre, une vieille mendiante assise implore la charité publique. Celte Complainte navrante et qui vous met la mort dans l’âme exprime en même temps la misère des pauvres Jacques.
C’est sur ce refrain que je me figure la complainte du Pauvre laboureur de France que Froissard nous a laissée.
Les charitables bourgeois font l’aumône à Fidès et s’éloignent. Elle reste seule. A ce moment un jeune pèlerin traverse la place de Munster, c’est Bertha. Les deux femmes se reconnaissent, elles croient que Jean a été tué par l’ordre du prophète. Il sera vengé, le tyran de l’Allemagne sera frappé.
Ce duo est absolument insignifiant, presque tout en récitatif, sauf quelques passages dans Y Allegretto moderato en sol. L’ Allegro con spirito disparaît au milieu de l’éblouissement qui suit le changement de décor.
Le théâtre représente l’intérieur de la cathédrale de Munster. La Marche du sacre retentit.
Il faudrait consacrer tout un chapitre à cette grandiose inspiration de Meyerbeer. Nous l avons entendue sous les voûtes de Notre-Dame. Là elle est à sa vraie place; c’est le chant de couronnement d’un Charlemagne.
Toute la scène qui suit, toutes les pompes de la cérémonie sont dans celte musique. Le cortège qui défile, la garde du prophète formant la haie, les grands électeurs portant la couronne, le sceptre, la main de justice, le sceau de l’État, les ornements impériaux. Sous un dais, Jean de Leyde traverse la nef, il marche vers le maître autel. Il est vêtu de blanc, tête nue, les enfants de chœur, l’encensoir à la main, le divinisent, le peuple se précipite sur ses pas. Cette scène est magnifique, c’est l’apogée de l’œuvre. Le tonnerre de l’orgue, le son des trompettes, des clairons annoncent le couronnement, et, derrière la scène, un double chœur entonne le Domine salvum fac regem nostrum prophetam.
Fidès, entrée dans l’église avec le Ilot du peuple, mêle ses imprécations au chant du sacre; elle maudit le faux prophète qui a fait mourir son fils.
Les enfants de chœur, alignés sur le devant de la scène, chantent à l’unisson un cantique en ré précédé d’un prélude de harpes vraiment séraphique. Ce chœur renferme toute la poésie du catholicisme, toute l’innocence des enfants qui, dans l’intention de l’église, ou plutôt dans l’inspiration des peintres, représentent des anges.
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Puis l’orgue roule ses ondes sonores et y ajoute son rythme solennel, et l’on écoute, en rêvant aux tableaux de Fra Angelico où l’azur du ciel est peuplé de tètes d anges comme autant de fleurs dans les plaines éthérécs.
Le prophète apparaît revêtu des habits impériaux, le sceptre eu main, la couronne sur la tète. Les trois anabaptistes lui font prêter serment sur le glaive de l’Empire.
Le peuple se prosterne devant lui, les jeunes filles rangées sur les marches de l’escalier et portant des corbeilles sèment des Heurs sous ses pas. Jean de Levde porte la main à sa tiare et, se rappelant la prophétie :
« Tu régneras 1 » prononce lentement ces paroles : « Je suis 1 Élu, le fils de Dieu. »
A celle voix Fidès tourne la tête, pousse un cri en reconnaissant le roi des anabaptistes : « Mon fils! »
Jean l’aperçoit, il veut s’élancer dans ses bras; les trois hommes noirs tirent leurs poignards, se précipitent sur Fidès; elle sera immolée si le prophète parle. Indigné, il s’écrie : « Infâmes! » Puis, rentrant dans son rôle, en face du peuple étonné, il dit froidement ce mot terrible : « Quelle est celle femme? »
Le spectateur comprend ces paroles et la situation qui les justifie. Sous peine de voir sa mère égorgée, Jean pouvait-il agir autrement? Tout à l’heure il se jettera à ses pieds, mais Fidès n’a pas d’instinct, c’est ce qui rend son rôle pénible.
Dans un chant lamentable elle persiste et prolonge le
péril : « Je suis la pauvre femme qui t’a nourri et t’a porté dans ses bras. »
L’ingrat ne me reconnaît pas!
Le peuple commence à murmurer : « L’élu du ciel, le saint prophète, ne serait-il qu’un imposteur? Malheur à lui ! »
Les trois anabaptistes vont frapper Fidès. Alors Jean pour la sauver s’écrie : « Ne voyez-vous donc pas que celle femme est en démence! Un miracle peut seul lui rendre la raison ».
Lt la scène si intéressante de l’exorcisme commence.
« Femme à genoux! » Les mains imposées sur la tète de Fidès, le regard fixé sur elle il la fascine :
Que la sainte lumière
Descende sur ton front, insensée, et t’éclaire.
L instinct maternel ne l’éclaire guère; sa stupeur, son indignation durent outre mesure. L’amour vrai a la divination. Hésiter si longtemps, c’est déchaîner les poignards sur son fils. La scène se prolonge beaucoup trop.
Enfin le magnétisme triomphe, et sous le regard fascinateur du prophète Fidès tombe à genoux. Certain de ressaisir maintenant son prestige aux yeux du peuple, Jean d une voix tendrement accentuée dit à sa mère :
« Tu chérissais ce fils dont je t’offre les traits. »
La réplique de Fidès est d’une extrême éloquence musicale : « Si je l’aimais!... »
Il continue, en se tournant vers la foule :
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c Si je suis sou enfant, punissez l’imposteur! frappez! » . • PI 9
Et s’adressant encore à sa mère: « Suis-je ton lus. »
Elle s’écrie alors, mais alors seulement : « Peuple, je vous trompais, ce n’est pas la mon fils. Je n en ai ph' s ■
Le peuple crie au miracle, et le prophète s éloigne avec majesté en bénissant la foule du haut des marches de la cathédrale où il remonte dans les splendeurs du triomphe. Le chœur et l’orgue s’unissent dans le Te Deum : Domine salvum fac regem nostrum prophetam.
L’acte V est le moins intéressant; aucune inspiration neuve, originale, sauf les couplets bachiques de la fin. Le décor représente un caveau voûté du palais de Munster. Les trois sinistres hypocrites, sont là, complotant la trahison. L’Empereur d’Allemagne approche, la défaite des anabaptistes est certaine, il offre la vie sauve et des trésors à qui livrera le prophète. « Qu’en dites-vous? » demande Jonas. Et les autres joignant pieusement les mains : « Du ciel, la volonté soit faite! » Ils s’éloignent ; Fidès apparaît, conduite par des soldats. Elle reste seule dans le caveau, de plus en plus exaspérée. Cette persistance de colère est tout à fait déplaisante, et la musique ne fait pas oublier cette situation fausse. Dans celte scène trop longue, il y a des réminiscences de YOtello de Rossini et de la Sonate en ré mineur de Beethoven. Pourtant le grand air de Fidès, qui exprime tous les combats de douleur,
d’amour, et de colère, renferme un Andante cantabile très beau. L’air de bravoure Comme un éclair est d’une difficulté extrême.
Voici le fils éploré en présence de sa mère, ils sont seuls, il veut se jeter dans ses bras. La dureté de Fidès s’accentue dans ce duo, son indignation n’a plus de bornes. En vain le prophète se traîne à ses genoux, elle épuise le vocabulaire : « Sacrilège, faussaire, ingrat, je te maudis, va-t’en ! »
Et Jean est si touchant! Gomment peut-elle résister à ses supplications? Toutes les mères protestent contre 1 inflexibilité de Fidès. A ses reproches sanglants il oppose une douceur, une soumission adorablement rendue par Y Andante en mi majeur. « Il quittera le pouvoir, il s ensevelira dans une retraite obscure avec elle ». Avec sa tunique de laine blanche, et la draperie brune jetée sur ses épaules, Jean de Rezké est beau comme un Christ descendu d’une toile de Véronèse.
Ils vont fuir, juste au moment où Bertha pénètre dans le souterrain, une torche à la main, pour mettre le feu à 1 amas de soufre et de salpêtre caché dans ce caveau, car elle a juré de faire périr le roi des anabaptistes.
La musique de celle scène où elle reconnaît Jean n’est pas intéressante non plus.
Les soldats viennent annoncer au prophète qu’on le trahit; Bertha, au lieu de le frapper, se tue elle-même.
Le décor change; voici la grande salle du palais, éblouissante de lumière. Sur une estrade, sous un dais,
LE PROPHÈTE
Jean de Leyde, attablé, est servi par des bayadères. Pendant que le chœur célèbre les fêtes anabaptistes et le nouveau roi, il donne tout bas ses ordres à deux gardiens fidèles : « Aussitôt que les trois traîtres entreront dans la salle, on fermera les grilles de fer, nul n’échappera à l’incendie qui jaillira du fond des caveaux.
Saisissant une coupe il chante les couplets :
Versez, que tout respire L’ivresse et le délire!
C’est un pendant à l’air bachique de Don Juan.
Celui de Mozart est plus entraînant que celui de Meyerbeer.
Le chœur des jeunes filles exécute des danses.
Tout à coup l’évêque de Westphalie, les chefs de l’armée impériale font irruption dans la salle des fêtes. Zacharie, s’adressant aux princes de l’Empire : « Je le livre entre vos mains.
— Merci, Judas nouveau! » s’écrie le Prophète.
On entend une explosion terrible l ; un pan de muraille s’écroule, les flammes montent, embrasent tout et Jean de Leyde prononce l’arrêt :
Vous, traîtres! Vous, tyrans que j’entraîne dans ma chute, Dieu dicta notre arrêt!., et moi je l’exécute!
Que n’a-t-il péri en effet dans l’incendie, enseveli sous les décombres! La fin du pauvre Jean de Leyde a
1. Au même moment éclatait l’incendie qui a consumé l’Opéra-Comique.
clé bien plus atroce en réalité. Il a été enfermé dans une cage de fer par l’impitoyable évêque de Munster.
Ces terribles cages de fer, suspendues encore aujourd’hui sur les tours de l’église, rappellent le châtiment épiscopal réservé au vainqueur d’un jour et rachètent la mémoire de Jean de Leyde.
Un dernier mot sur le Prophète. Cette œuvre est d’un caractère superbe, mais elle dépasse les proportions, elle n’est pas bien équilibrée. Des parties grêles, y font contraste avec la masse majestueuse, comme dans l’archilecture gothique.
Est-il possible que le duo si incolore de Fidès et de Berlha au premier acte et l’éblouissante Marche du Sacre , soient du même compositeur de génie?
Tout Popéra abonde en richesses musicales. Quelle orchestration et quelles difficultés d’exécution! Il faut ici des artistes de premier ordre. La musique des Huguenots souffre à la rigueur une exécution médiocre tant il y a là de mélodies attendries, et d’harmonies dans l’orchestre, mais dans le Prophète les rôles sont écrasants; la mélodie disparaît sous les tours de force périlleux. On n’a pas même la ressource de déchiffrer avec plaisir la partition, elle est trop difficile.
Heureusement, les interprètes, sont admirables, et il nous reste le souvenir, d’une belle solennité musicale.
LE FREISCUÜTZ
Loin de nous les interprétations forcées! Rien de plus fatigant que de se torturer la cervelle pour en tirer des rapprochements adaptés tant bien que mal à l’œuvre dont on veut pénétrer le génie. On reconnaît bien vite les pages vraies, spontanées, écrites sous une émotion profonde, dictées instantanément par une divine musique! Écoutez-la de toute votre âme, et alors, sous le charme des sons mélodieux, vous sentirez s’éveiller en vous tout un monde d’idées.
Le compositeur n’a pas toujours en vue des pensées, ni des formes définies; il a subi d’une façon inconsciente le charme du printemps, de l’été, il a chanté les forêts profondes, la solitude champêtre avec ses silences prolongés. t 8 ran Jc voix de la nature surtout a le don de s’exprimer dans cette langue universelle, la musique. Les voix intérieures d’une âme aimante, se mêlent au
bruissement du feuillage, au murmure des sources, à l’écho des rochers, au gémissement du vent. Dans celle heure de paix, en face de soi-même, on envisage la destinée de très haut.
Ces alternatives d’aspirations divines et d imperfections humaines, ces combats intérieurs se retrouvent dans certaines œuvres musicales. Ainsi l’Ouverture du Freischütz me semble renfermer deux ordres d idées : la vie des bois, la lutte de l’ombre et de la lumière dans une âme née pour le bien. Weber avait-il cette pensée? Nous n’en savons rien. Celte merveilleuse Ouverture at-elle des commentaires? Nous l’ignorons. Il y a une jouissance à chercher soi-même le filon d’or dans cette mine inépuisable de richesses.
Chaque fois que j’entends 1 Ouverture du Freischütz , mon impression est la même : Le premier son très bas, relié en octave à la même note plus fortement accentuée, exprime le silence sous bois qui s anime au faîte des arbres. C’est un souffle qui s’élève de terre; il a remué l’herbe muette et devient sonore en passant dans le feuillage, faible son qui s’éteint, le silence se refait.
Après la cinquième mesure la voix de la forêt articule encore une note; et de nouveau le silence retombe et plus profond qu’avant.
Ces premières notes piano , pianissimo ont une douceur, un charme délicieux; soupirs de la terre heureuse; elle se recueille dans un bonheur paisible, lin point d’orgue marque ce repos.
Huit mesures pour ce Prologue. Et maintenant
LE FHEÏSCHÜTZ .
1 hymne de la nalure commence : sur un accompagnement suave se détache un thème révélé à Weber par quelque fée des hois.
La \ic semble chose si douce, facile et bonne, quand on entend celte mélodie, cette voix du cor de chasse. On est en paix avec son prochain ; point de méchants sur la terre ; plus d’hostilités, ni dans la nature, ni chez les hommes. Tout est paix, harmonie, bonheur de respirer les parfums salubres de la forêt, avec une âme sereine ouverte au bien et au beau, reconnaissante des dons infinis de la nalure.
La création conçue dans un esprit de paix voilà les seize premières mesures.
Un trémolo inquiétant nous trouble, il indique un changement soudain dans nos impressions et dans le paysage : ce n’est plus la haute futaie où l’air et la lumière circulent librement, c’est un ravin sauvage, profond, où le torrent mugit, rebondit sur les rochers qui lui barrent le chemin. L’eau furieuse tourbillonne; au-dessus d’un goulfre béant, au milieu de noirs sapins,' un tronc d’arbre est jeté. Malheur au téméraire qui s’y aventure s’il n’a pas le pied montagnard!
Nous connaissons plus d’une sombre retraite dans les grandes Alpes, au pied du Muveran, dans les montagnes du Cantal, au Lioran, qui rappellent cette musique du Frcischütz.
Je n entrerai pas dans 1 analyse de l’œuvre entière; il faudrait détailler les beautés de chaque morceau. Y a-
t-il une Romance plus adorable que celle de Max? Et les deux Airs d’Agathe, d’une mélodie si suave? Et ce charmant Air si vif, si pimpant, d’Annette debout sur l’échelle clouant le portrait de l’aïeul. Et si nous parlions des Chœurs? On ne se lassera jamais de les entendre. Le premier, la moquerie des villageois qui narguent le franc-tireur malheureux, c’est bien de la musique imitative celle fois. Et la délicieuse Invitation à la Valse , qu’on a eu l’heureuse idée d’intercaler dans le Ballet!
Et le Chœur des chasseurs qui a retenti sous les cieux des deux mondes? Et l’Hymne virginal des jeunes filles couronnant de myrtes, la douce fiancée? Et les Tyroliennes? Tout a conservé une fraîcheur exquise, en dépit des or gués de barbarie et des épinettes criardes.
Le plus grand triomphe de ces morceaux devenus classiques dès la première heure, cest d avoir résisté aux doigts inexpérimentés des petites filles. De mon temps elles débutaient toutes par des airs du Freischütz arrangés pour piano.
C’est comme pour les fables de La Fontaine, ces chefsd’œuvre sortent sains et saufs, de cette terrible épreuve : les exercices de l’enfance.
Quelle preuve, en effet, plus éloquente de la puissance de cette œuvre qui résiste depuis quatre-vingts ans à un excès de la popularité? On entendait celte musique sui tous les carrefours de l’Europe.
Les âmes délicates et le goût populaire sont d’accord, tout le monde en raffole, villes, bourgs et villages, ménétriers, orchestres, salles de concert et jusqu au