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LA JUIVE

Quel bonheur de pouvoir ajouter un trésor musical de plus à ceux que nous avons découverts si tard! Après les Huguenots , Guillaume 7e//, 1 Africaine, le Prophète , voici la Juive. Encore une gloire de l’école française, encore un maître admis par mis les immortels.

On n’aurait que l’embarras du choix pour citer les morceaux préférés.

Après la belle Ouverture l’orgue exécute une de ces vastes compositions d’église où les sons majestueux montent au ciel du fond des cryptes du Moyen âge. Le tumulte des rassemblements populaires est exprimé par une Marche très mouvementée, rythmée par les coups de marteau de l’orfèvre juif qui travaille pendant les fêtes du concile de Constance, à la grande indignation de la foule massée devant la cathédrale.

Quelle variété dans ces chœurs! Rien que dans le premier, trois motifs différents. Un autre chœur siiperbe succède à l’air de la basse :

Si la rigueur et la vengeance,

chanté par le cardinal qui sauve le Juif de la fureur populaire. Enfin le Chœur des buveurs avec son accompagnement original est le plus beau de tous.

Il y a des harmonies délicieuses dans le quatuor entre Rachel, Eléazar, Léopold et le grand Prévôt, Puis dans le final du premier acte une phrase mélodieuse entre toutes qui domine le chant : O ma fille chérie !

Passons la magnificence extraordinaire de la mise en scène : le cortège de l’Empereur et du Concile défile au son des cloches, bannières déployées, les confréries entourent le saint des saints suivies de chevaliers et de soldats.

Acte IL — La scène de la Pâques est le point culminant, disons le Thabor de la Juive. Halévy a concentré une belle lumière sur cette austérité biblique. En même temps un art infini de graduer l’émotion. L’invocation d’Eléazar, d’un dessin mélodique très pur, très simple, fait penser à certaines fresques de la chapelle Sixtine qui racontent l’histoire de Moïse.

La principale beauté de Pair de la Pâques, c’est la réplique du Chœur, si chaude, si vibrante d’harmonie, après le récitatif d’une nudité sévère : O Dieu de nos

pères ! Cette prière ascétique ne touche pas nos cœurs, elle tient trop au rituel.

L’émotion humaine se révèle dans l’air :

Dieu, que ma voix tremblante!

A chaque mesure le sentiment grandit, le chant devient religieux, et, de nouveau le chœur reprend avec une ferveur croissante : « Cache nos misères à l’œil des méchants! »

Il faut l’avouer, on est charmé par ces accords suaves, mais à aucun moment les yeux ne sont mouillés de larmes.

Il va venir \ Cette romance de Racliel est une perle. Quand parut l’œuvre de Halévy, plus d’une fiancée a chanté : Il va venir . Pourtant ce n’est guère une romance d’amour, le caractère en est trop agité, inquiet, plein de sombres pressentiments : une conscience troublée vit au fond de cette mélodie pathétique.

Le mouvement dramatique s’accentue dans le trio suivant :

Je vois son front coupable;

11 y a dans l’orchestre des passages superbes pour soutenir la touchante prière de Rachel : Pour lui , mon père , fhwoque votre amour .

La fureur d’Eléazar, la lutte entre la haine du chrétien et l’amour paternel, font de ce Trio une des parties éclatantes de cette œuvre, qui pourrait aussi bien s’appeler le Juif '. Cette figure passionnée, fanatique,

farouche et tendre, domine tous les personnages, même Rachel.

Le Sextuor qui termine le second acte est de toute beauté et merveilleusement orchestré.

Le dirai-je? la musique du Ballet voilà la merveille du troisième acte, et peut-être de l’œuvre entière. La plupart de ces airs délicieux sont d’une mélancolie suave qui les désigne plutôt comme des concertos pour flûte. Oui, c’est au Conservatoire qu’on aimerait entendre ces modulations plaintives, ces adorables variations; elles veulent être écoulées pour leur grâce exquise, non pour les pas des danseuses. C’est trop beau pour servir d’accessoire. On a peur de voir transformées les poétiques mélodies en quadrille banal de soirées dansantes; ce serait une profanation. Toute poésie s’envole si vous ôtez à ces airs leur noble rythme, si vous les faites servir aux plaisirs d’un bal officiel au lieu d’un monde imaginaire. Respectez comme la poésie même celte musique de ballet; ne brisez pas les ailes de la sylphide.

Revenons au quatrième acte. Il renferme deux morceaux superbes : le duo entre F.udoxie et Rachel :

Moi, permettre qu’il vive.

Quand de la pauvre Juive Il a brisé le cœur!

Celte « pauvre Juive » est si noble et si fière que la nièce de 1 empereur a 1 air d’une petite bourgeoise à côté d’elle.

Pour terminer, voici le grand air d’Eléazar :

Rachel, quand du Seigneur.

Le caractère en est si profondément religieux, (et même biblique) qu’il a été adopté dans quelques ecoles protestantes du canton de Vaud; les enfants le chantent en chœur.

Ici, Eléazar n’est plus seulement le pontife, le Juit vindicatif, c’est un père dont la tendresse éploree cherche

le moyen de sauver son enfant.

Remarquez l’ingénieux, l’éloquent accompagnement*. L’orchestre pleure et se lamente. C’est la jeune fille dont on entend la voix par les violons : Je suis jeune et je liens à la me! Mon père, épargnez votre enfantl C’est une des plus heureuses trouvailles d’une œuvre qui abonde en richesses.

Les cris de la populace, impatiente de voir les enfants delà race impie livrés aux llammes du bûcher, surexcitent le fanatisme d’Eléazar, admirablement exprimé par l’air :

Fille chère,

Près d’un père Viens mourir!

Le mouvement se précipite et l’enthousiasme finit par vous gagner à ce passage :

Et pardonne,

S’il te donne La couronne de martyr!

Arrêtons-nous ici, car le cinquième acte est tout entier en jeu scénique, en récitatifs et chœurs funèbres.

Et maintenant une observation critique : celte musique

délicieuse ne s’adapte pas toujours au sujet, excepte dans

la célèbre scène de la Pâques, la Romance, U va venir , et l’air, Rachel , quand du Seigneur ; en d'autres endroits la musique s’harmonise peu ou point avec le drame et ne répond nullement à la situation pathétique. Un exemple : le duo de Rachel et d’Eudoxie : O mon Dieu, que fairel n’est-il pas sur un rythme de danse? Et cependant la scène est des plus tragiques : les deux sacrilèges vont être livrés aux flammes.

En revanche, la plupart des airs de ballet, nous l avons dit, sont d’une pénétrante mélancolie. Rref, on ne trouve pas dans toutes les parties de cette belle œuvre 1 étroite intimité qui doit exister entre le drame et la musique.

Cela lient peut-être au caractère des personnages. Quand ils ont une forte marque, ils impriment leur individualité à la musique. Ici, le drame est intéressant, mais pas un seul des personnages n’est attachant par le cœur, parla grandeurd’àme, par la franchise. Chacun porte en soi une arrière-pensée, un mystère. Eléazar est fier, mais trop vindicatif et cruel. Rachel, faible et farouche. Tous deux sont plus nobles que les princes de 1 Empire ; pourtant ce qui leur manque c’est une note humaine, moins sombre. Le fanatisme du Juif nous laisse presque insensibles à ses infortunes. Quant au fameux cardinal de Brogni, il ne nous attendrit pas du tout, même quand il se traîne aux genoux du Juif. Sans cesse il parle de pardon et de clémence, tout en livrant au bûcher le père et la fille. Ce cardinal est peut-être le rôle le plus vrai.

Terminons par quelques réflexions sur le ballet de la Juive et sur les ballets en général.

Une sylphide de ballet qui représente le génie de la danse se propose, comme tout grand artiste, de portei la perfection de son art aussi loin que possible; elle ne cherche pas le vulgaire succès, elle sait que toute sa personne doit être esprit et grâce décente. En elle tout est charme souverain, les gestes, la pose, la physionomie. De ses pas aériens, magiques, elle exécute un air, un solo avec des variations, trilles, fioritures. Ses pieds lui servent de cordes vocales, les mouvements des bras et de la tête lui font un accompagnement éloquent. Pour chaque émotion elle invente une expression différente : pour la tristesse et les pleurs ce sont de petits pas tremblés, si étonnants que cette musique descriptive par les pieds vaut tous les systèmes d’école wagnéricnne.

La danse de ballet est un effort instinctif pour inventer des mouvements qui n’apparliennent pas à la nature humaine.

L’aérostat fait concurrence aux véhicules terrestres. La sylphide de ballet veut réaliser le rêve d’Icare.

Oui, la danse est une inconsciente imitation de tous les mouvements de la vie animée : le galop des chevaux, leur pas d’amble, lélan des gazelles, les cabiioles des chèvres, mais surtout le gracieux papillonnement de la gent ailée, leurs évolutions aériennes, les ondulations de cou du cygne, les premiers battements d’ailes de l’oiseau qui donne la première leçon de vol à ses petits ; les mouvements tourbillonnants de l’hirondelle qui rase

le sol à l’approche de l’orage; les sautillements des mouettes de récifs en récifs, au-dessus de l’azur des flots, l’élan impétueux de l’épervier qui fond sur sa proie, toutes les variétés de la famille ailée se retrouvent dans un ballet digne de ce nom. Avez-vous assisté au bain d’une bergeronnette, d’un sansonnet? Avez-vous surpris ses frémissements d’ailes pour se sécher au soleil en sortant de l’eau voilée de feuillage? Les pieds de la danseuse ont les mêmes trépidations accélérées.

Encore une fois, les organes de la parole et du chant sont logés dans la pointe des pieds. Avec cet instrument d’une espèce nouvelle la danseuse exécute son air de bravoure, ornementé de roulades et de cadences. Mais il y a aussi de suaves et tendres harmonies; le rythme et la grâce des gestes exprimeront le chant d’amour.

Une danse pétillante de verve donne également l’idée d’une conversation spirituelle, piquante, étourdissante de brio, de malice, de saillies et réparties; de coquetterie surtout. Si le feu d’artifice se retrouve parfois dans la parole humaine, celte sylphide en donne encore bien mieux l’idée. Regardez Rosita Mauri : que n'invente-elle pas? Que de ressources imprévues, vraiment prodigieuses !

Les gestes gracieux de l’enfant, que l’éducation lui fait perdre après la cinquième année, reviennent inconscients dans les gestes d’une charmante danseuse. En un mot le sourire et le rire, l’esprit, la gaieté, la joie, l’ivresse, le bonheur de vivre, l’exaltation de la jeunesse, tout cela est exprimé par ces petits pieds roses, ces bras blancs,

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cetle jolie tôle, ces yeux magnifiques, celle mutine physionomie.

La danse de ballet traduit aussi le caractère d’un peuple. Ainsi l’ardeur brûlante des Espagnes, le mélange de soleil d’Afrique et de sang Maure apparaît dans la Sévillanne 1 , les mouvements désordonnés de la danseuse, rappellent le toréador poursuivant le taureau déchaîné dans le cirque; son sabot fait jaillir l’étincelle, la corne fouille le sol, aiguise sa pointe avant de se précipiter sur l’adversaire.

Parfois c’est un combat échevelé de la danseuse avec la terre qu’elle étreint dans son ivresse, avec le vent qui doit l’emporter aussi légère qu’un nuage et qu’un oiseau. Oui, les êtres ailés, voilà ce qu’elle aspire surtout à imiter. « Des ailes! des ailes! » Cette devise de la poésie, la voilà réalisée.

1. Nous aurions voulu parler du Cid de Massenet, de Sirjurd de Royer, ces deux œuvres aimées, nous les retrouverons un jour.

11AMLET, D’AMBROISE THOMAS

Nous ne prétendons pas établir des Parallèles à la façon de Plutarque entre Camoëns et Meyerbeer, Schiller et Rossini, Shakspeare et Ambroise Thomas, Goethe et Gounod; mais en étudiant l'Africaine, Guillaume 7e//, Hamlet, Faust , nous aurions voulu préciser la part qui revient au poète et celle qui appartient au musicien.

Le titre du poème, l’idée première, voilà le point de départ et le point de mire. La route parcourue d’un point lumineux à l’autre traverse des régions neuves, inexplorées; les découvertes pittoresques, les beautés de détail et d’ensemble sont le bien personnel, la propriété du musicien. Il n’a pas calqué son idée sur celle du poète; son inspiration est directe, d’une source intérieure. Sans doute, le grand art se renouvelle dans l’étude parallèle des autres arts : le musicien peut choisir son sujet dans la poésie ou dans la peinture; le

peintre s’inspirera d’un vers ou d’une belle mélodie (témoin Y Orphée de Corot); le poète se rajeunira par la musique, et par les tableaux de maîtres, et chacun produira des œuvres fécondes parce qu’elles sont nées d’un art différent. Elles seraient stériles, si le musicien suivait les réminiscences d’un autre compositeur, si le peintre se bornait à copier d’autres peintres, si le poète imitait un autre poète. Comme par la loi physiologique, des sourds-muets naîtraient de ces alliances trop rapprochées. L’imitation est chose funeste dans un art de la meme famille.

Un compositeur doit éprouver un sentiment de fierté mêlé de terreur lorsqu’il se propose de mettre en musique un grand sujet, tel quHamlet. Le génie de Shakspeare se dresse devant lui, semblable à l’apparition surnaturelle d’Elseneur. Quelle lutte intérieure entre l’admiration pour le superbe modèle et l'indépendance personnelle du génie!

Céder à l’enthousiasme qu’inspire le héros, défendre sa propre originalité, rester soi-même, voilà le triomphe.

Lorsque nous avons entendu pour la première fois l’œuvre du chef de l’école française, l’extrême noblesse de son génie dramatique nous a vivement frappé. Nous remarquions aussi, non sans étonnement, cet art savant d’enrichir l’accompagnement d’une profusion de mélodies délicieuses et de réduire souvent le chant à un récitatif. Parfois les parties de l’orchestre nous semblaient plus belles que les airs. Mais chaque œuvre

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