HAMLET, D’AMBROISE THOMAS
grandiose veut être entendue plus d’une fois; il faut l’explorer en tout sens pour l’envisager dans son ensemble. Comment la juger après une seule audition?
Les critiques de profession assistent aux répétitions, écrivent, avec la partition sous les yeux, leur compte rendu d’une première. Une composition musicale ne se lit pas aussi couramment qu’un drame; les notes se déchiffrent moins vite que les vers écrits dans une langue étrangère. On a besoin de s’orienter dans le royaume des sons où tout est vague, indéfini.
En lisant la traduction du drame de Shakspeare, même un esprit inculte est saisi immédiatement par cette situation tragique : une mère criminelle, un père à venger.
L’idée fixe du châtiment arrache à Hamlet toute pensée de bonheur. Il s’endurcit volontairement contre les plaintes touchantes d’Ophélie.
Ces sentiments terribles, émouvants, éclatent et se gravent dans l’esprit comme les rayons de soleil sur une plaque de métal. En musique on est pénétré plus profondément mais plus lentement par l’éloquence douloureuse des scènes qui se succèdent. Plusieurs auditions, je le répéteront nécessaires pour nous familiariser avec la langue de Pharmonie, pour être conquis par son charme et sa puissance. Alors, mais alors seulement, on voit les pensées dramatiques se développer dans leurs nuances et leur gradation diverses, depuis le froid scepticisme jusqu’aux élans désespérés de la passion que la musique rend si admirablement.
Ah! si l’on pouvait toujours fixer, par un signe sténographique, les tumultueuses pensées qu’une belle œuvre musicale fait naître! C’est un monde de sentiments qui demandent à s’exhaler.
N’êtes-vous pas révolté contre l’impuissance de la parole? S’il ne s’agissait que des émotions, mais les idées! Comment les mettre en lumière? elles expirent avec les sons.
Le triomphe du génie, c’est de provoquer chez autrui la vie de la pensée.
Cette intensité de vie sera d’autant plus forte que la faculté d’admiration artistique aura été refoulée pendant de longues années par des travaux austères. Commencer l’existence par les constitutions de Sparte et d’Athènes, et finir par l’Académie nationale de musique!...
Voilà pourquoi c’est une surprise toujours nouvelle de se trouver, après trente-huit ans de solitude laborieuse, dans une salle de marbre et d’or, scintillante de lumières, vibrante d’harmonies.
Rêve ou réalité, un degré supérieur de l’existence va commencer, dans cette région idéale où l’art se déploie sous toutes les formes, drame, musique, peinture, danse.
Si l’étude nous donne la vie de l’intelligence, la musique seule nous donne le bonheur. Le grand musicien fait vibrer toutes les cordes de la Ivre humaine. Lin torrent d’émotions circule du cœur au cerveau. En même temps le recueillement devient si profond que l’univers extérieur disparaît.
H A ML ET, d’ AM B ROI SE THOMAS.
Raphaël Y a bien compris dans son tableau de Sainte- Cécile. Absorbée dans les célestes mélodies, Sainte- Cécile ne voit aucun des personnages qui se pressent autour d'elle, elle se sent absolument seule, en léte a tête avec le chœur invisible dont elle écoute les divines harmonies.
La dévotion musicale fait éprouver un phénomène analogue.
Dès les premières mesures de l’orchestre, lame, recueillie dans les sons mélodieux, les épelle, les médite.
Je ne sais si jamais spectateur a assisté à ces fêles de l’art dans une disposition d’esprit semblable : ce qui domine, c’est la joie du naufragé, il sent qu’il va reprendre haleine sur un rivage béni.
Mais revenons à l’œuvre d’Ambroise Thomas :
L’Ouverture commence. Les épouvantements de la conscience, la justice poursuivant le crime, l’évocation des ombres funèbres, l’apparition du spectre sur la terrasse neigeuse, au pâle clair de lune, frissonnent dans chaque mesure. L’inspiration dramatique du Maître français s’enrichit par des mélodies, écho naturel d’Elseneur. D’abord, la superbe Marche danoise de l’Introduction, d'un éclat de pourpre et d’or, suivie du charmant Chœur des pages plein de grâce et de linesse.
Au troisième acte la Marche danoise semble la même, et pourtant elle diffère de la première. Ces chants nationaux donnent à l’œuvre une couleur locale autant et plus que le décor.
On est frappé d’entendre çà et là, habilement, sobrement ménagée, une modulation plaintive en mineur qui nous prépare à la catastrophe finale et entretient dès le commencement le douloureux pressentiment de l’infortune d’Ophélie.
Le chant de l’orchestre avant l’entrée d’Hamlet est déjà si pathétique! Son duo avec Ophélie diffère des autres effusions d’amour par le caractère tragique des sentiments. Quelle amère éloquence dans cette mélodie :
Doute de la lumière,
Mais ne doute jamais, jamais de mon amour!
La douleur concentrée de ce cœur filial donne une sombre profondeur à sa tendresse; tendresse d’un plus haut prix que celle des jours heureux! Cette amertume, ce deuil, dans l’amour est merveilleusement exprimé par cette phrase pleine de mélancolie, unique rayon qui traverse la nuit noire, et qui revient plus lard dans les scènes désespérées. Ce meme passage : Doute de la lumière se fait entendre dans l’accompagnement de l’orchestre, puis derrière la scène, comme un écho lointain du bonheur un moment entrevu.
Réminiscences d’une poésie exquise, semées sur l’œuvre entière comme les fleurs d’Ophélie.
Cette musique dramatique est surtout merveilleusement adaptée aux lugubres scènes de l’Esplanade : la voix sépulcrale du spectre, le son dolent d’outre-tombe, contraste avec la voix chaude, passionnée de la douleur
HAMLET, d’aMBROISE THOMAS. 345
filiale. Et tout cela admirablement nuancé. Remarquez l’art infini dans cette évocation d’Hamlet :
Esprit infernal!... ô mon père!... ô mon roi! transition de la terreur à la tendresse, au respect.
Souviens-toi, mon fils, souviens-toi!...
En meme temps retentissent les fanfares nuptiales dans le château illuminé.
C’est à ce moment qu’Hamlet arrache de son cœur Ophélie.
La vengeance seule remplira désormais ce cœur.
Immolation fanatique, sacrifice terrible offert en expiation du crime commis par sa mère. Quels accents la musique sait lui donner!
L’air d’Ophélie, au commencement du second acte, a le caractère rêveur, la pénétrante mélancolie Scandinave. Dans celte scène vibre une noie étrange qui n’exprime d’abord que le doute naissant, la plainte ingénue de la jeune fille. Cette note aiguë, prolongée, s’accentuera plus tard et deviendra le cri d’angoisse, le cri du désespoir dans la célèbre scène de la folie.
Ce chant d’angoisse au quatrième acte peint la raison défaillante, les éclipses de l’intelligence, les retours de la mémoire, ses lueurs vacillantes, les souvenirs chéris ressaisis, puis la note persistante du serment d’amour en refrain brisé qui expire dans un accord mineur.
Ce refrain dit toute la cruauté du sort.
C’est une trouvaille de génie; mais d’un bout à l’autre
y a-t-il dans celle œuvre une seule scène où la mélodie et l’harmonie ne caractérisent avec éloquence les situations pathétiques?
Un tour de force, c’était de traduire en musique le lo be or not to be.
Une phrase musicale très simple fait ressortir la question la plus compliquée de l’univers moral. Ambroise Thomas invite les moralistes à la résoudre avec la même simplicité.
On accuse Hamlel d’indécision. Tuer son beau-père, fut-ce un roi, est-ce donc si naturel? Hamlet accomplit un acte de rare énergie bien autrement difficile que de plonger sa dague dans la poitrine de Claudius. Il s’arrache son propre cœur, il rompt avec sa douce fiancée. Elle l’eût soutenu, consolé; une phrase mélodieuse le lui disait :
Avec toi mes pleurs seraient moins amers,
mais Hamlet expie le crime de sa mère. Souffrir mille tortures pour des fautes qu’on n’a pas commises, voila un type que l’antiquité n’a pas connu. Hamlet est plus tragique qu’Oresle. Mesurez l’agonie de cette âme qui ne peut pas offrir sa propre expiation, son repentir, pour racheter le meurtre, le parjure commis par une autre... et cette autre , c’est sa mère!
L’horreur tragique ne saurait être dépassée. Ue scepticisme amer d’Hamlet ne s’explique que trop ; il porte en lui-même un secret fatal; sa douleur immortelle se change en haine de l’existence et des félicités humaines.