HAMLET, D’AM BROISE THOMAS
Quelle différence entre Hamlet et le Cid! Hamlet frappe Polonius. Même s’il l’eût épargné, Ophélie n en serait pas moins perdue pour lui. Le Cid a tué le père de Chimène, pourtant il ne renonce pas à elle et finit par la reconquérir. Le sang versé pour la patrie effacera la tache de l’homicide ; Rodrigue a vengé l’honneur de son père en tuant le comte de Gormas. Le nœud du drame c’est l’énergie, la passion de de Chimène. C’est elle qui pardonne, trop aisément peut-être, elle est plus que magnanime en acceptant la main du Cid. Le patriotisme, le salut de l’Espagne colorent de beaux prétextes le pardon accordé au vainqueur des Maures, Chimène esl Espagnole, elle aime Rodrigue, elle l’épousera.
Pauvre Ophélie! Elle pardonnerait aussi peut-être, si elle savait la vérité, si Hamlet s’était confié à elle. Mais Hamlet esl une âme trop subtile, trop amère.
Une nature simple, héroïque, eût vengé le père sans causer le désespoir d’Ophélie.
Dans un éclair de franchise il eût dit : « Un crime nous sépare, mais je t’aime. » Ce mot eût sauvé la douce créature. Hélas! en quoi est-elle responsable de ces sanglantes tragédies? Pourquoi briser ce cœur innocent?
Toute l’opposition du Nord et du Midi, du penseur et du héros, du moraliste et de l’homme d’action, éclate dans les deux types créés par Shakspeare et par Corneille. Hamlet est l’esprit raisonneur, le doute philosophique. Il est vrai qu’il est aussi la conscience, le sacrifice au devoir.
Le Cid, c’est l’héroïsme; un cœur vivant, plus forl
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que la mort. Debout, au-dessus des catastrophes humaines, il les rachète à force de grandes actions, vainqueur par la volonté, vainqueur par l’amour.
Ces pages étaient écrites avant l’éclatante apparition du drame de Shakspeare aux Français.
Comment a-t-on pu disserter pendant des siècles sur la question : Hamlet est-il fou réellement? Quand il n’y aurait pas vingt passages de son rôle qui disent clairement que sa folie est simulée, nécessaire à ses desseins, la question serait Iranchée par le jeu si lumineux, si expressif de Mounel-Sully *.
Hamlet est, au contraire, un esprit lucide, clairvoyant; il possède l’horrible secret, il est environné d’embûches, et, pour atteindre son but, il affecte la folie. Dans les grandes agitations morales, n’arrive-t-il pas souvent qu’on prononce des paroles incohérentes? c’est le cœur qui étouffe, qui a besoin d’air. Après tout, on ne joue pas impunément ce jeu dangereux, l’aliénation mentale. Une perturbation passagère finirait bien par vous atteindre. Hamlet n’a jamais perdu la raison; il blesse à dessein Ophélie, au moment où il sent son cœur s’amollir. N’at-il pas aperçu la draperie qui remue? Polonius l’espionne. Et puis, il veut creuser un abîme infranchissable entre Ophélie et lui : désormais la vengeance seule doit remplir son cœur. Sa profonde amertume vient de son mépris pour sa mère. Son incurable mélancolie n’estelle pas justifiée?