CE QUE CES DAMES DISENT DE CES MESSIEURS
Ces messieurs sont à la chasse.
Ces dames, réunies au salon, lisent, travaillent ou papotent en les attendant.
vIadame d'Armyde, plongée dans un fauteuil de bambou à bascule, cause avec la belle madame de Vespétro, un des plus charmants ornements de la colonie espagnole, etc.
Madame de Vespétro. — A quelle heure rentrent les chasseurs?
Madame d'Armyde. — Tard, heureusementl car ils sont assommants. Ne trouvez-vous pas?
Madame de Vespétro. — Mon Dieu, je connais les messieurs très peu encore, et je...
Madame d'Armyde. — Mais vous en avez connu
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d'autres ?... Ils sont bien toujours les mêmes, allez ! Ceux-ci ou ceux-là, c'est tout pareil.
Madame de Vespétro, — Il est plusieurs de ces messieurs que j'avais beaucoup entendu vanter, avant même de les rencontrer ici; M. d'Estourdy, par exemple 1...
Madame d'Armyde. — Et vous le trouvez audessous de sa réputation, hein ?
Madame de Vespétro. — Je ne veux pas dire cela; M. d'Estourdy est bon enùnt, gai, plein d'entrain...
Madame d\'*irmyde. — Oui, il est bruyant, c'est certain ; mais bon enfant, c'est autre chose...
Madame de Vespétro. — Ahf... Et le duc de Grenelle? On m'avait aussi beaucoup parlé de lui...
Madame d'Armyde. — On vous a dit qu'il avait de l'esprit )
Madame de Vespétro. — Non, mais...
Madame d'Armyde. — Pauvre bonhomme! Un vrai crétin!... Mais il a grande mine et il esr immensément riche, il donne des fêtes splendides, et on l'invite volontiers partout, parce qu'il orne beaucoup.
Madame de Vkspétro. — M. de Gaillac est très joli garçon... {Baissant la voix.) Ne dit-on pas qu'il est au mieux avec madame de Reygal ?
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Madame d'Armyde. — Il y a beau temps quf c'est fini 1 Pour le moment, c'est la maîtresse de la maison qui le tient dans ses filets... ou plutôt dans sa toile, car elle est d'une maigreur... d'araignée... N'êtes- vous pas de mon avis ?
Madame de Vespétfo. — Je ne dis Jamais de mal des femmes.
Madame d'Armyde — Par diplomatie, ou par esprit de corps ?
Madame deVespétro, jetant furtivement un coup d'œil à la glace. — Par indifférence.
Madame d'Armyde, à part. — Elle a du toupet, l'Espagnole ! (Haut.) Est-ce que vous les trouvez amusants, vous ?
Madame de Vespétro. — Qui donc ?
Madame d'Armyde. — Ces messieurs.
Madame de Vespétro — Amusants? Oh 1 noni
Madame d'Armyde. — Enfin, vous plaisent-ils?
Madame de Vespétro. — Non plus. Pour me plaire, à moi, il faut être tourné autrement que ça. Je comprends toutes les... faiblesses, toutes les fantaisies, mais à condition qu'elles soient justifiées par quelque chose, et, franchement, ils sont tous si menus, si... comment dites-vous cela?... atrophiés... je crois... qu'il est, à mon avis, inexcusa» ble de se donner à eux...
Madame d'Armyde. — Se donner, se donner
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comme ca, tout de suite!... Gomme vous y allez!...
Madame de Vespétro, très swiplement. — Ah! pardon, je croyais que nous nous occupions d'eux à ce point de vue précisément...
Madame d'Armyde. — A ce... point de vue, si vous voulez. Mais ne peut-on aimer un homme sans qu'il soit... magnifique?... Les qualités de l'esprit, la distinction, l'élégance, ne peuvent-elles suppléer à...
Madame de Vespétro. — Suppléer... jamais !.,.
L'aînée des petites de Rirfray peignant une feuille de paravent; la seconde assise sur un des coins du piano à queue.
La seconde des petites de Rirfray. — As -tu bientôt fini cette feuille?
L'aînée des petites de Rirfray. — Ce soir, avant dîner, à condition qu'ils ne rentrent pas trop tôt...
La seconde. — Le fait est que, quand ils sont là, il n'y a plus moyen de rien faire.
L'aînée. — Gela ne te gêne pas beaucoup pour ce que tu fais...
La seconde. — Je n'aime pas à commencer quelque chose lorsque je sais que je serai dérangée.
L'aînée, riant. — Et puis, tu n'es pas du tout paresseuse?...
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La seconde. — Oh! c'est M. d'Abélar qui l'est, va, paresseux! 11 reste toute la journée étendu sur son lit, à fumer des pipes.
L\\iNÉE. — Gomment le sais tu ?
La seconcf. — Je le regarde par la fente de ma porte... et aussi le matin, quand il se lève. 11 se lève tard... toujours après moi... Continuellement je le regarde... quand je n'ai rien à faire, ça m'occupe... Il n'y a que le soir que je le vois mal, parce qu'il a une manière de poser sa bougie qui est très gênante... pour moi.
L'aînée, riant. — Tu as trouvé un jeu? La seconde. — C'est très drôle ! Il est laid ! tu ne te fais pas une idée de çal II bombe comme c.la... du haut... et puis il a des petites jambes toutes rouges et toutes minces; hier il s'est promené en chemise pendant un quart d'heure. Si la chambre de maman n'était pas entre les nôtres, je t'aurais joliment appelée, val J'avais envie d'aller te chercher p-ir le corridor...
L'aînée. — Merci. Je ne tiens pas à voir M. d'Abélar faire sa toilette, moi.
La seconde. — Il faut que je te dise : l'autre jour, maman et la duchesse causaient, et la duchesse disait : a Je vous assure que M. d'Abélar ferait très bien votre affaire pour l'aînée de vos fil-
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les; il meurt d'envie d'être agréé; vous n'avez qu'un mot à dire. »
L'aînée. — Vraiment? Et qu'est-ce que maman répondait?
La seconde. — « C'est mon mari qui ne veut pas en entendre parler, disait maman. Vous comprenez, à cause de ce maltieureux nom ; il a beau ne pas le mériter, c'est ridicule tout de même. » Dis donc, Gilberte, est-ce que tu sais ce que ça veut dire a Abélar » ?
L'aînée. — Mais non.
La seconde. — Qu'est-ce que ça peut bien être t un Abélar »? Ça doit être quelque chose d'épouvantable...
L'aînée. — Pourquoi?
La seconde, confidentiellement. — Ça n'est même pas dans le dictionnaire! J'ai cherché; il y a seulement : « Abélard ou Abailard (Pierre), moine, théologien et philosophe. »
L'aînée. — Oui, Abélard et Héloïse.
La seconde, — Tu vois; l'autre signification n'y est pas; il n'en est pas question. C'est égal, je suis bien aise que papa n'en veuille pas pour toi, à cause de son nom... Moi, c'est à cause de ses jambes... J'aime mieux M. d'Estourdy, et toi ?
L'aînée, sans enthousiasme. — Oui.
La SECONDE. - Tu n'as pas l'air. Dis donc, tu ne
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sais pas quelque chose que je crois. C'est que le duc de Grenelle est amoureux de toi; il t'épouserait bien I
L'aînée. — Moi aussi.
La seconde, ahurie. — Toi aussi! Un vieux monstre comme ça! Oii ! ne dis pas des choses pareilles ! Mais il a l'air d'un vieux mannequin I...
L'aînée. — Il est duc et si riche!
La seconde. — Et bête, donc !...
L'aînée. — Béte? Il est de l'Académie f
La seconde. — Eh bien ? Qu'est-ce que ça prouve ?
L'aînée. — Il me semble cependant que c'est une distinction qui...
La seconde. — Parce qu'il n'y en a que quarante, que c'est une distinction, sans ça...
Mesdames de Reygal, de Lyane, de Rirfray, dé Paly, et la maîtresse de la maison causent en travaillant à des vêtements de pauvres.
Madame de Reygal. — Avez-vous entendu avec quel aplomb du Helder nous a dit ce matin qu'i»' avait trente-six ans ?
Madame de Paly, avec intérêt. — Il a davantage ?
Madame DE Reygal. — Il se trompait, ou plutôt il nous trompait d'une dizaine !
içS CE qu'ils disent les uns des autres
Madame de Paly, qui semble rêveuse. — Oh vraiment? Eh bien, je... le devinais...
Madame de Lyane. — A quoi?
Madame de Paly. — Je ne sais... je...
Madame de Lyane, avec insistance. — Enfin, à quels signes voyiez- vous qu'il trompait sur son âge?...
Madame le Paly, embarrassée. — Mais... à tout et à rien... Il est très difficile de définir ces choses- là...
Madame de Rirfray. — C'est ce pauvre duc qui change à vue d'œil. Est-ce que vous ne vous en apercevez pas ?
La maîtresse de la maison. — Oui, peut-être un peu.
Madame de Reygal. — lis vieillissent tous plus ou moins ; les années les marquent, comme nous; on ne peut pas leur en vouloir de cela ; mais ce que je ne leur pardonne pas, par exemple, c'est d'être ennuyeux. Et ils le sont tous I tous! sans exception.
Madame de Lyane. — C'est bien vrai I On ne s'amuse un peu que quand ils ne sont pac là.
Madame de Reygal. — Ils y sont presque toujours!
Madame de Lyane. — Hélas! Et le plus joli, c'est qu'ils croient sincèrement qu'on ne peut se passer
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d'eux, qu'on souffre de leur absence. Le moment que je préférais autrefois, c'était i'iieure qui suit les repas; ils allaient fumer, se promener, ils disparaissaient enfin.
La MAITRESSE DE LA MAISON. — Eh bien ?
Madame de Lyane. — £h bien, maintenant, ils ne vont même plus fumer î... Oui... la mode prend de tenir compagnie aux femmes! Il y a les bons petits jeunes gens de la nouvelle école qui ne fument pas, pour ne pas avoir de mauvaises habitudes, et les avachis de la génération précédente, qui ne fument plus, parce que leurs estomacs éteintes ne le permettent pas. Alors, ces charmants spécimens du sexe fort nous encombrent de leur présence, sous le fallacieux prétexte de ne pas « nous abandonner », mais en réalité parce que la fumée des autres leur fait mal au cœur.
Madame de Paly. — C'est vrai ; tous les soirs le petit de Lastyiig reste avec nous au salon; c'est un jeune 1
Madame de Reygal. — Saint-Cynnatus aussi ; c'est un « avachi », comme dit madame de Lyane.
Madame de Lyane. — Le mot n'est pas très élégant, mais il feint admirablement ma pensée...
Madame de Rirfray. — La nôtre aussi, je crois.