CE QUE CES MESSIEURS DISENT DE CES DAMES
Pendant la chasse. Ces messieurs marchent généralement deux par deux, et causent plus qu'ils ne tirent.
De Gaillac et d'Estourdy, suivis de leurs deux chiens.
D'EsTOURDY. — Pourquoi donc chassez-vous puisque ça ne vous amuse pas?
De Gaillac. — Pour lâcher ces dames d'un cran... sans trop en avoir l'air.
D'Estourdy. — Il me semble qu'autrefois vous ne détestiez pas la société des jolies femmes.!*
De Gaillac — Je me trouve aux Glycines dans la plus bête de situation du monde. Je ne m'attendais pas à y rencontrer madame de Reygal, qui me lance des regards foudroyants du matin au soir... Je crois qu'elle se doute de quelque chose...
D'Estourdy, riant. — Ça me paraît probable.
De Gaillac. — D'un autre côté, je n'ose pas avertir l'autre afin qu'elle se méfie... Elle est hor-
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riblement jalouse et j'aurais une scène, que j'aime autant éviter.
D'EsTOURDY. — Pourquoi une scène? La valeur en hausse est toujours enchantée de constater la baisse des autres; elle doit bien se douter, d'ailleurs, qu'elle n'est pas la première sur laquelle vous avez jeté les yeux...
De Gaillac, — Ma foi, mon cher, je n'en jurerais pas. Imaginez-vous qu'elle est tellement naïve (pour ne pas dire plus) que...
Le DUC DE Grenelle et le petit de Lastyng.
Un domestique les suit portant le carnier du duc
Le duc. — C'est un charmant plaisir que la chasse 1... Ce que je plains, par exemple, ce sont ces pauvres femmes qui se morfondent d'ennui pendant ce temps ; elles sont ennuyeuses, c'est vrai, mais enfin ce n'est pas leur faute... Voyez-vous, jeune homme, un des vices de notre époque, c'est le manque de femmes!
Le petit de Lastyng. — Je ne m'aperçois pas que...
Le duc de Grenelle. — De femmes intelligentes, s'entend. Nous rencontrons des femmes aptes à nous procurer les plaisirs physiques, nous en rencontrons plus que nous ne voulons, même...
Le petit de Lastyng. — Je ne trouve pas...
202 CE qu'ils disent LES UNS DES AUTRES
Le duc de C'pF.NKrxE. — Mais des femmes spirituelles avec lesquelles nous puissions goûier les jouissances intellectuelles qui nous sont plus nécessaires encore que les autres... il n'y en a plus, jeune homme, il n'y en a plus.
Le PETIT DE Lastyng. — Pourtant...
Le DUC DE Grenelle. — Ainsi, voyez plutôt aux Glycines; il n'y en a pas une capable de fixer l'attention d'un homme de valeur. Madame de Vespétro est une grue...
Le petit de Lastynç. — Oh !
Le DUC DE Grenelle. — Le mot n'est pas trop fort, jeune homme; je sais le respect qu'on doit aux femmes, ce mot peut être maintenu... Madame de Rirfray est un vieux débris ; madame de Lyane, une folle; madame d'Armyde, une méchante femme ; madame de Pâly, une sotte, et madame de Reygal, une noceuse. Quant à la maîtresse de la maison... Nous glisserons, parce que nous sommes chez elle...
Le petit de Lastyng. — Oui, oui, glissons.
De Saint- Cynnatus et du Helder couchés au pied d'un arbre.
De Saint -Cynnatus. — Alors, tu es venu pour madame de Vespétro ?
Du Helder. — Parbleu ! et toi aussi ?
De Saint- Cynnatus. — Je l'avoue... Et... tu as réussi naturellement?
Du Helder, l'imitant. — Je l'avoue... Et loi aussi .!^
De Saint-Cynnatus. — Bien entendu. Nous ne serons pas jaloux l'un de l'autre, je présume; disons-nous bien que beaucoup nous ont précédés, que davantage nous suivront ; enfin qu'il y a beaucoup d'appelés et encore plus d'élus.
D«j Helder. — C'est ce pauvre Vespétro qui me fait de la peine. Où donc est-il.^
De Saint-Cynnatus. — Avec de Pâly, de Lyane et d'Armyde. Tous les maris chassent ensemble en ligne... C'est cocasse l
Du Helder. — Ils ont bien raison. Au moins, les autres peuvent parler librement de leurs femmes.
De Saint-Cynnatus. — Et Rirfray donc, que j'oubliais ! Pauvre homme ! Il est trois fois éditeur responsable : quelle situation !
Du Helder. — Je la préfère encore, à celle de M. de Vespétro.
De Saint-Cynnatus. — Bah ! Il y a longtemps que Vespétro a pris son parti; maintenant il n'y pense plus.
Du Helder. — Les cornes, c'est comme les
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dents; ça ne fait de mal que quand ça pousse, et il y a des gens qui mangent avec !
^?ESSIEURS DE LyaNE, DE PaLY, DE VeSPÉTRO, d'ArMYDû Ct IC
maître de la maison.
Monsieur d'Armyde. — Quelle belle invention que la chasse ! Quel excellent prétexte pour passer une journée dehors !
Monsieur de Lyane. — Et quelle joie de passer une journée dehors! Quand je pense pourtant que je me suis marié pour être tranquille !
Monsieur de Paly. — Ah bah I
Monsieur de Lyane. — Eh oui ! j'étais d'un naturel jaloux, oh I mais affreusement jaloux; naturellement mes maîtresses me trompaient tout le temps; c'est alors que j'ai pris le parti de me marier...
Monsieur de VeSPÉTRO, avec intérêt. — Eh hlen}
Monsieur DE Lyane. — Eh bien, ma femme ne me trompe pas... jusqu'à présent... Oh 1 j'en suis sûr, elle me fait trop de scènes; elle ne me ménage pas du tout; elle me fait endiabler !... pour se dédommager... probable lient.
Monsieur d'Armyde. — On ne s'imagine pas comme une seule femme est plus gênante que beaucoup.
Monsieur de Paly. — A qui le dites-vous. Quand
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je pense que j'ai eu le bonheur d'être garçon I Et je ne l'appréciais pas, ce temps exquis. J'ambitionyiais une jolie petite femme à moi tout seul... Je ne savais pas, pauvre insensé ! ce que c'est qu'une jolie petite femme à soi tout seul 1
Monsieur de Vespétro. — Pour qu'elle soit à vous tout seul, il ne faut pas qu'elle soit jolie.
Monsieur de Paly. — Hein?
Monsieur de Vespétro, tranquillement. — Eh oui! Quand on est parfaitement belle, on le sait; et quand on le sait, on se blase bien vite sur une... admiration unique; c'est insuffisant, quelque explicite et enthousiaste qu'elle soit. On veut faire admirer à d'autres, et dame! il est peu de gens assez délicats pour regarder sans toucher.
Le maître de la maison, à part. — C'est un philosophe, cet Espagnol!
M. DE R1RFRA.Y, M. d'Abéla».
Monsieur de Rirfray. — Je suis moulu. Ah! si ça. n'était pas pour prendre un peu la clef des champs, c'est moi qui ne chasserais pas!
Monsieur d'Abélar. — Est-ce qu'il n'est resté personne pour tenir compagnie à ces dames?
Monsieur de Rirfray. — Ne vous inqui hez donc pas d'elles! Elles n'ont besoin de personne, allez !
2o6 CE qu'ils disent les uns des autres
Ah 1 qu'on voit bien que vous ne connaissez pas les femmes, vous!
MoNsiruR D'ABiiLAu, protcstant. — Permettez.,, permettez...