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CE QU ILS SE DISENT QUAND ILS SONT ENSEMBLE

De Saint-Cynnatus et madame de Vespétro.

De Saint-Cynnatus. — Qu'est-ce que vous aviez donc à rire pendant le dîner? Du Helder vous parlait à l'oreille; c'était absolument inconvenant. Qu'est-ce qu'il vous a dit?... Dites-le-moi, je vous en prie... Oii ! ne riez pas!... Eh bien, oui, je suis jaloux... et après?... Qu'est-ce que cela prouve?... Que je vous aime I...

Madame de Vespétro. — Cela prouve que vous avez de Tamour-propre, voilà tout !

Le duc de Grenelle et madame de Paly.

Le Duc de Grenelle. — A mon âge, voyez-vous, on sait ce que c'est que l'amour; on est capable d'apprécier, de choisir; on ne ramasse pas le plus gros bouquet, mais on ne cueille que les fleurs

208 CE qu'ils disent les uns des A.UTRES

rares, et ces fleurs, on les découvre où elles se cachent, et plus elles sont fraîches et pures, plus on s'enivre facilement de leur parfum pénétrant et subtil

D'EsTouRDY et MADAME d'Armyde, assis sous le palmier.

D'EsTOURDY. — Vrai! vous êtes superbe, ce soirl

Madame d'Armyde. — Il est temps de vous en apercevoir.

D'EsTOURDY. — Il y a longtemps que Je m'en aperçois; mais vous savez que Je ne dis pas toujours ce que Je pense...

Madame d'Armyde. — Et surtout que vous ne pensez pas toujours ce que vous dites?

D'EsTOURDY. — Oh ! quant à ça f vous savez à merveille à quoi vous en tenir là-dessus. . . .

Le petit DE Lastyng et madime de Lyane.

Madame de Lyane. — Alors, vous aussi, vous nous avez abandonnées-?... Je comprends qu'un cigare ait plus d'attraits que notre conversation... Mais, Jusqu'à présent, vous nous étiez restés fidèles, vous et M. de Saint-Cynnatus, qui vous a entraîné ou suivi ; car Je ne sais lequel a rompu le premier.

Le petit de Lastyng proteste de toutes ses forces;

CE qu'ils disent les uns des autres 209 il a des sanglots dans la voix

Du HeLDER et MADAME DE VeSPÉTRO.

Du Helder. — Qu'est-ce qu'il vous a demandé, tout à l'heure, cet animal de Saint-Cynnatus? Il vous parlait avec une animation... Est-ce que vous ne voyez pas que je souffre?... C'est bête, très bête même... Je ne vous dis pas le contraire, mais rassurez-moi... Cela vous est si facile... Et d'un mot vous me rendriez si heureux 1... Qu'est-ce qu'il vous disait... voyons?

Madame de Vespétro, lui tournant le dos. — Il me recommandait d'être aimable pour vous. . .

De Gaillac et la maîtresse de la maison.

De Gaillac. — Voyons, ma chère Fernande, ne soyez pas fâchée contre moi... Vous savez bien que je vous adore... que je n'aime que vous... que je n'ai jamais aimé que vous...

La MAITRESSE DE LA MAISON. — Vraiment 1 Osez donc répéter ce mensonge.

De Gaillac. — Ce n'est pas un mensonge, je vous jure que...

La maîtresse de la maison. — Jurez-moi donc un peu cela... sur l'honneur

De Gaillac. — Je le jure sur l'honneur 1

La MAITRESSE DE LA MAISON. — Comme si je ne savais pas que les serments d'amour ne comptent pas...

De Gaillac. — Mais alors, pourquoi me faitesvous jurer, sacrebleu? Pardon... je vous aime... je...

Ils disparaissent une seconde derrière le paravent. Madame de Rejgal guette en riant leur retour

Madame de Reygal et d'Abélar.

Madame de Reygal. — Voyez-vous, j'ai essayé de tout pour me distraire; j'ai voyagé, j'ai dansé, j'ai lu, je ne dirai pas que j'ai aimé... je ne peux pas aimer... hélas I... Peut-être est-ce parce que je n'ai pas rencontré encore celui que j'aimerai...

D'Abélar la regarde avec stupéfaction. . . •

La seconde des petites de Rirfray et d'Estourdy.

La seconde des petites de Rirfray. — Eh bien I il n'est pas si laid en habit, ce pauvre M. d'Abélar!... C'est étonnant comme ça le change...

D EsTouRDY. — Qu'est-ce qui le change?

La Seconde des petites de Rirfray. — RienI •

M. DE LyaNE et SA FEMME.

Monsieur de Lyane. — Tu ne l'es pas trop en nuyée toute la journée, ma petite chérie; j'ai ru.lement pensé à toi, va; quand on est marié depuis peu, on trouve le temps bien long pendant ces grandes heures de séparation

HUIT HEURES DU MATIN — A LA CUISINE Gardes, domestiques, gens d'écurie, etc., etc.

Un vif.ux garde. — G'est-y des gens cossus, au moins?

— Rien d'épatant, père Lavallée, rien d'épatant.

— Oui, croyez-moi, allez; vous excitez pas trop sur les pourboires, parce qu'y pourra bien pas y avoir gras.

— Tant pis 1 l'année dernière, c'était une bonne année. Y étaient douze à l'ouverture, y ont donné chacun un louis 1

— Ça fait douze louis; ben, y sont quinze c't'année, et vous pouvez être sûr qu'vous aurez pas ça ; c'est pas des invités rupins...

— C'est ces fichues élections qu'est encore cause d'tout.

— Mais non, puisque c'n'est qu'dimanche prochain.

— Ça n' fait rien, on va chez soi, pour préparer...

— Mais non; nous n'recevons pas d'gens politiques.

— A quoi qu'ça tiendrait, alors?

— Ceux d'I'année dernière sont partis ou occupés.

— Occupés! malheur! et à quoi donc, mon Dieu?

— Le baron est au Sénégal..

— Oîi est-ce?

— Je n' sais pas au juste; très loin... au moins en Amérique. Le gros de Labranche plaide en séparation contre sa femme...

— Lui-même?... J'croyais qu'on payait un homme pour faire ça.

— Naturellement.

— Ben , alors , y pourrait bien venir tout d'même! Y en avait pas un comme lui pour manquer un lièvre...

— J'm'en rappelle bien, moi, d'sa femme. Une petite blonde, qui courait toujours après M. d'Estourdy dans les corridors...

— Justement; c'est à cause de M. d'Estourdy qu'le mari veut s'séparer... Mais y paraît qu'c'est

UNE OUVERTURE 2lÇ

pas facile, vu qu'y a pas d'preuves; alors 1' mari en cherche, des preuves...

— J'sais pas, moi ; mais y m'semble qu'si j'étais dans c*cas-là, j'en chercherais pas ; on doit en avoir assez...

— Mais si; ça s'fait toujours; on appelle ça un casier judiciaire I

— Alors, r mari n'pourra plus voter?

— Si. D'abord Joseph se trompe ; c'est un « dossier » qu'ça s'appelle et pas « casier ».

— C'est bien pour le plaisir de contredire, car c'est absolument la même chose, mam'selle Jeannette.

— Pas du tout. Avant d'être chez madame, j'étais chez un avocat, qu'ils ne parlaient que d'ça, ainsi...

— Elle est jolie, votre maîtresse ! Dites donc, est-ce que c'est vous qui lui astiquez les épaules? Si c'était vous, j'vous dirais d'faire ça plus solidement, parce que, quand j'prends les jattes de fruits sur la table et qu'je frôle un peu avec ma manche, j'en emporte la moitié après...

— Malhonnête 1

— Oui, et c'est bizarre ; ce blanc-là qui n'tient pas terme à la peau, ça tient à ma manche, qu'le bon Dieu lui-même ne l'enlèverait pas du premier coup.

2l6 UNE OUVERTURE

— Diies donc, chef, donnez-moi l'chocolat de monsieur Tvicomte, voulez-vous? Y m'a dit de l'éveiller à huit heures, et il est trente-cinq... au moins.

— Allez toujours le réveiller, ça sera prêt quand vous reviendrez I

— Ah ben, ouiche; si j'entrais chez lui sans lui apporter son déjeuner, y m'recevrait bien! Dès qu'il a les yeux ouverts, y faut qu'y s'fourre quelque chose dans l'bec, y a pas !

— Faiblesse d'estomac !

— Il a pourtant l'air solide, le vicomte I

— Vous croyez ça, mam'selle Julie? eh bien, si vous l'frottiez comme moi avec un gant d'crin, quand y sort d'son tob, vous verriez ça! D'ia peau, des os, et pas d'nerfs ; que la peau vous roule sous les doigts, que ça en est impressionnant 1 Solide I ! ! ah ! misère I

— M. d'Estourdy est gentil; c'est celui de ces messieurs que j'aime le mieux servir...

— Je crois bien I il a toujours quelque chose de décousu pour vous attirer dans sa chambre...

— Oli 1 si Ton peut dire !...

— Même que si j'étais monsieur le marquis, j'prierais mes invités d'apporter des vêtements neufs, ou, s'il leur arrive un accident, de l'envoyer réparer dans la lingerie.

— Dieu 1 qu'voLis êtes méchant, monsieur Baptiste!...

— Crrr... qu'est-ce qui sonne comme ça? Ah ben, merci 1 Ah ! c'est la sonnette d'madame d'Armyde... C'est pour vous, mam'selle Jeannette... Soignez la peinture, hein! Donnez plutôt deux couches! Que ça tienne I

— Gré coquin! la soupe des chiens d'invités qu'j'ai oubliée ! Y vont être pleins pour partir !

— BenI qu'est-ce qu'ça fait? les maîtres le sont bien!

HUIT HEURES ET LtMIE — CHEZ LES CHIENS DES INVITÉS

— Pas fameuse, hein, la soupe ?

— Et des petites portions de rien du tout.

Un grand épagneul orange. — Tenez, si vous voulez manger la mienne, la voilà.

— Tu n'as pas faim, mon pauvre Perdreau.

— Non. J'ai une courbature. Je suis venu dans un compartiment où je ne pouvais pas me tenir debout.

Un petit braque bleu. — C'est le désavantage des grandes tailles.

L'épagneul dédaigne de répondre, se recouche et ferme ses grands yeux d'or.

iS

ilb UNE OUVERTURE

— i,ts maures ont si peu soin de nous î

— Moi, je n'ai pas à me plaindre; le mien a voyagé en troisièmes pour ne pas me quitter, et je suis bien sûr qu'il va venir me voir ou m'envoyer chercher.

— Ils devraient tous être comme ça I

— Moi, je chasse depuis deux ans; le mien n'a encore tué qu'un lièvre, et encore je ne suis pas sûr que ce soit lui!

— Y voudront bientôt des chiens qui leur rapportent le gibier qu'ils manquent.

— Tenez, quand je vous disais qu'on allait venir me chercher! !!

NE'jF HE'JRES — LE CORRIDOR ET LES CHAMBRES

Tout le monde s'éveille. Quelques-uns sont déjà levés. Beaucoup de tapage. Va-et-vient continuel ; les portes r, 'ouvrent, om s'interpelle; on se demande de petits lenseignements,

— Quelles chaussures faut-il mettre?

— Je ne sais pas.

— Mais enfin, qu'est-ce que vous mettez?

— De gros souliers et des jambières de cuir.

— Ah! de cuir! Est-ce qu'il y a des ajoncs?

— Non, mais il y a des vipères.

UNE OUVERTURE 2f„

— Bigre 1

— Vous n'êtes donc jamais venu chasser ici f

— Jamais. Oes vipères en plaine ! C'est fabuleux!

— Je ne vous dis pas le contraire, mais c'est comme ça.

Un chasseur entr'ouvrant la porte de son voisin de chambre qui sommeille encore :

— Avez- vous plus de cartouches qu'il ne vous en faut?

— Je vous demande pardon de vous déranger, mais c'est ma brute d'armurier qui m'a donné des cartouches à broches, ça ne va pas, j'ai un Purdey ; alors j'ai pensé que vous pourriez peut-être m'en céder quelques-unes et je...

— Prenez ce que vous voudrez et allez vous promener l

— Sapristi I vous n'avez pas le réveil gracieux, vous !

Le valet de chambre de d'Estourdy vient l'avertir que madame d'Armyde est furieuse. Il l'empêche de dormir avec ses gros souliers.

— Madame la baronne d'Armyde a dit à sa femme de chambre de prévenir monsieur vte ne pas f£*re un boucan pareil.

— Elle a dit « boucan » ?

— Elle a dit « boucan >■>, oui, monsieur; la porte était entr'ouverte et j'ai entendu moi-même.

— Enhn, je ne pais pourtant pas empêcher le parquet de craquer, ou marcher nu-pieds comme un petit ramoneur !...

Tapage considérable. Un grand braque feu et blanc traverse à fond de train le corridor en faisant des glissades sur le parquet ciré. Son propriétaire le poursuit en caleçon,

— Ici, Soliman I

— Viens ici !

— Oh! la sale bétel 1

Le chien trouve une porte entr'ouverte et disparaît. Tout à coup, on entend des cris affreux.

— Au secours 1

— Qu'est-ce que c'est que ça ? Enlevez-le ! !

Puis la sonnette s'agite violemment. Le monsieur en caleçon s'arrête consterné; une femme de chambre se précipite. Soliman a sauté sur le lit de la marquise ; il est installé et ne veut pas descendre; la femme de chambre fait d'inutiles efforts pour l'enlever. Le monsieur est au supplice, il appelle vainement son chien.

— Soli.Tian I viens ici!... allons, mon bonhomme!

— Pst! pst!... Soliman! cherche, apporte 1 1

— Ici, sale bèteîl I cré nom de...

Le monsieur s'arrête, se souvenant que la porte seule le sépare de la marquise... et de Soliman, et il se décide à aller s'habiller.

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