CHAPITRE XII
PiCQUART
Pendant trente jours d'audiences et tandis que je crayonne ces notes françaises sur la table de sapin, au milieu des cosmopolites, je vois sans obstacle à quelques pas de moi M. Picquart, vêtu en civil. Ses anciens camarades s'appliquent à marquer par un intervalle de plusieurs rangs de chaises l'isolement où ils le rejettent, mais lui, avec im teint brouillé de bile et des traits qui se fanent, tratûssait, sur une physionomie qui cherche à ne pas s'émouvoir, de continuels mouvements intérieurs d'orgueil et de mépris. A chaque suspension d'audience, Ûanqué des commandants Forzinetti et Hartmann, il fait le centre des esprits distingués qui ne peuvent écouter la déposition d'un général sans s'écrier :
« Grotesque ! Ramollot ! Culotte de peau ! »
Et de loin, avec un mauvais sourire, il surveille et commente pour ces laïques les uniformes.
Cet hiver trente dames alternées lui por-
talent (inns sa prison des sucreries et des fleurs. Il foiu^nit un thème l>Ti que aux belles âmes douées pour rimer. En lui les peuples lointains personuifieiït « le noble génie momentanément éclipsé de la France ». Au plaisir d'admirer le plumage et d'entendre le ramage d'un tel oiseau bleu s'ajoute aujourd'hui cette particulière attraction qu'il salira devant tous son nid. Du restaurant des Trois-Marches une rumeur a volé, c'est qu'après sa comparution la force de l'évidence obligera de flétrir ofliciellement, puis de fermer « cette boutique de faux qu'on appelle le Service des renseignements ».
iM . Ghevrillon a donné des tableaux sincères des conciliabules dreyfusards dans Rennes. On y faisait de la religion. Aux Trois-Marches^ puis chez le professeur Aubry et chez Basch. autre professeur, on baisait les stigmates moraux de Picquai^t. Un soir, MM. Laroche, ancien résident général de Madagascar ; Clairin, l'aimable peintre ; Aubry, professeur ; Hadamard, parent du traître; Gaston Deschamps, professeur et qui pense avec un dictiomiaii*e des s;sTionymes. et Jules C4laretie, çassemblés à l'Hôtel de France, écoutaient M. Paînlevé. « Sou- « dain, dit M. Ghevrillon, je distinguai dans « l'ombre le brillant de deux yeux fixés sur « celui qui parlait, le fin et pâle visage de « Glaretie immobile, absorbé et comme hyp- « notisé. Jusque là je n'avais admiré, je « l'avoue, en ?.I . Glaretie, qu'un homme du
« monde et qu'un homme de lettres, surtout « soucieux de ne point déplaire ...» Mais Tesprit divin venait de s'abattre sur M. Claretie. Sa a conscience était gagnée à son tour « par la flamme qui circule aux époques « religieuses, par cette flamme que l'homme « a regardé passer sur les autres et que, « tout d'un coup, il sent jaillir eu lui, qui « l'embrase tout entier et de spectateur le « change en coml)attant » . Et voilà comment M. Claretie, touché par la langue de feu, se dénomma Lînguet.
Ailleurs, c'était mieux encore. Chez une lie de dégénérés, raHaire développait les instincts fétichistes au point qu'ils portaient des espèces de reliques. On collait sur des photographies de Picquart des morceaux de son dolman et des fils de ses épaulettes.
Gardons-nous de contredire ces vérilaî)les maniaques chez qui le fonds religieux est incité, car voici qu'à la moindre contradiction la bave épileptique mousse siu* leurs lèvres .
U est le divin Picquart. Mais pour enivrantes que soient de telles idolâtries, peuvc^iilelles purger totalement de ses préjugés antérieurs un lieutenant-colonel ? « Au procès Zola, disent ses nouveaux amis, il gardait encore quelque chose de son milieu militariste ; mamtenant son intelligence s'est toute libérée. » Soit, il s'est libéré du passé, mais son avenir doit l'inquiéter. Comment échappera-t-il à l'engrenage judiciaire qui le tient et (jui déjà lui a déchiré son doljuan ?
Et s'il s'échappe, comment satisfera-tr ressentiments que trahit son mauvais so quand il siu'veille de loin les groupes c formes ? Sortira-t-il du lycée de Renne la rue des Rosiers, par la rue légendai ses nouveaux amis massacrent les gêné Lecomte et Clément Thomas ?
Je l'avoue, l'activité de cette âme or^ leuse et déclassée m'eût intéressé à sur dre. Je ne suis pas hésitant sur la ps^ logie d'un Bertulus, par exemple, magi qui s'est formé dans les tripots. Mais je dans Picquart une médaille mieux fraj dans un meilleur métal et qui fait er un son assez riche, bien qu'elle tombe la boue, parce qu'elle y tombe de haut
Son état sombre de rébellion que to gniûait dans son port, dans ses regai ses associés, il le publia sur l'estrade son premier accent, si âpre d'insolenc< vers les juges. On vit bien que ce soldat dé de la hiérarchie cherchait son si dans la salle. D'ailleurs, il forçait son i rel ; il réagissait contre sa légende et une manière virile se proposait d'effacei images de morbidesse liées à son non puis la Cour d'assises.
Au cours de sa déposition, je reconni esprit impertinent par affectation et qui muse — comme une coquette fait glisse bagues — à jouer avec le fil de sa per Il noue, dénoue, renoue. « Voyons. . . comi vous dirai-jecelà?... Je cherche à vous Aer \m exemple... Est-ce assez conclua
Ltué de naissance et perverti par Fada* 3n des intellectuels, il se plaisait à tra- 1er à la devanture de son intelligence, rière la vitre. Nous pûmes voir les scru- 3S, les tortillements et les nuances de ,e pensée malsaine où passent les cou- •s changeantes d'un poisson qui se meurt, iat sorti de son élément, il prétendait plus subtiles analyses et n'offrait de re- •quable que les marbrures de la décom- Ltion.
ette délicatesse de psychologue qui veut s faire toucher le fin du lin et qui s'aven- ! jusqu'à ces ténuités extrêmes où l'œil •oiible, dessert assurément l'homme d'ac- . Celui-ci doit s'entraîner à adopter rapilent une solution nette et surtout à s'y ntcnir. Mais dans l'ordre critique môme our la recherche de la vérité, rien n'est ; exécral)le qu'un esprit qui emploie, déliement intellectuel pour avancer des 5 qu'il relire aussitôt, pour déplacer le ain d'examen et pour jongler avec des unents sur lesquels il faudrait longuet prolonger notre regard.
„^s « insinuations », de « perfides insitions », ce furent les mots dont se servit énéral Billot. Picquart venait de préer un raisonnement nuancé, au travers [uoi apparaissait une accusation en dénement ou en virement de fonds secrets, it fallu que vous vissiez alors le geste îhasseur qui va fouailler un chien et le :t tendu vers les planches : « Ici, nïon-
sieur Picquarl ! » Le vieux ministre de la Guerre, « qui a commandé en chef devant l'ennemi », ordonnait de revenir sur Testrade, pour une confrontation, au jeune colonel, paie, correct et frémissant de n'avoir conservé du harnais militaire que le bât et le mors.
« Que je puisse le consoler î », disaient les femmes. Mais une fois de plus, cet orgueilleux déchu pensa : « A quoi sert-il dans l'armée d'être un homme supérieur, puisqu'im général, toujours, a plus d'esprit qu'un colonel! »
Le voilà bien le raisonnement incomplet de ceux qui s'intitulent des « Intellectuels». Ces gens-là sont capaljles d'atteindre à la première étape de la culture ; ils savent qu'un individu d'al)ord doit se connaître et î)ren(lre possession, pour s'en servir, de son Moi. Mîiis ils ne poussent pas jusqu'à distinguer comment le moi, soumis à l'analyse, s'anéantit pour ne laisser que la collée! ivité qui l'a produit . En outre, ces intellectuels, lîcrs d'avoir reconnu la supériorité de l'intelligence sur la force, s'arrêtent essoufïlcs quand il faudrait se grandir juscpi'à acceptor la suprématie de ce qu'il y a nécessairemont de cervelle dans le pommeau d'un sabre. Principes généraux dont la dureté peut effrayer des êtres de sentiment, mais que l'observation impose, car toute haute civilisation naît d'une collectivité ordonnée.
Nos intellectuels admirent Picquart d'être musicien, d'être lettré, de parler plusieurs
langues . C'est bien, mais j'admirerais avant tout qu'mi soldat fût utile à Tarmée. Cet homme, d'après ses dévots, a cherché à se développer dans toutes les directions. Que n'a-t-il d'abord adopté les vérités de son ordre I iKnorent-ils, ces intellectuels, que, pour chaque individu, la vérité, c'est son innéité jouant avec aisance dans une discipline collective ? Quelle vérité peut-il y avoir pour un oiseau de salir son nid, pour un homme de déshonorer sa famille, pour un citoyen de diminuer sa corporation?
Un soldat qui se met en marge de l'armée devait fatalement être recueilli par des intelligences qui se mettent en marge de la raison nationale. Les anarchistes de l'estrade reconnaissent en Picquart l'un des leurs; ils le clioisissont d'ensemble poiu? incarner leurs passions anti-militarislcs.
Dans la période romantique et comme notre pays ti'avorsait dc:i espaces de brouillards, certains intellectuels et des femmes excitées mirent à la mode le curé défroqué.
Eh bien Picquart, c'est mi défroqué.
Fut-il jamais à sa place dans l'armée?
Je l'imagine aisément jeune maître de conférences dans mie chaire de philosophie. Il eût publié une thèse sur les stoïciens . Encore eùt-il regretté finement dans le monde de ne point partager leurs vertus. Il sera toujours à côté. 11 est môme à côté du « Picquarismc ». C'est bon pour M. Gabriel Monod de s'écrier, comme il m'écrivit im joiu* : « Picquart î en voilà un professeur d'é-
liergie(ll) I » Les meneurs de T Affaire ne s*y trompent point : « C'est un artiste, disentils, un homme d'étude, très doux, peu fait pour ces circonstances exceptionnelles, mais qui, par une sorte de dig^té intérieure, s est toujours trouvé prêt pour chaque moment. » — « Quels moments ?» — « Eh I l'agression d'Esterhazy, le duel avec Henry. j> Quand ils ont fini de décrire leur ami comme un faible paré de romanesque et un peu fataliste, ils concluent : « G est un bon drapeau. »
Ils disent < un drapeau ]»,ils ne disent pas « un chef » et par ce mot, en même temps qu'ils présentent Picquart comme leur instrument, ils marquent bien qu'eux mêmes se tiennent pour une armée. L'armée de l'étranger. Ce chef de bureau à qui on fait des misères se réjouit âprement d'empoisonner de ses rancunes la France.