‹ Ce que j'ai vu à RennesChapitre 12 sur 16 · CHAPITRE Xm · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xm

Le PlGQUARlSME.

S'il y a lieu de méditer longuement Picquart, ce n'est pas pour sa personne, que je crois agréable et médiocre (c'est un bon pianiste et qui parle plusieurs langues), mais parce qu'on voulut Tcriger en symbole moral et cpie, pendant quelques semaines, les cénacles de Rennes rêvèrent de propager âla faveur de son prestige un ensemble confus et virulent d'idées reÙgioso-sociales .

C'est un problème de savoir comment des idées vaguement protestantes et quasi mystiques, où se réfèrent les dreyfusards, s'accordent avec les doctrines économiques de Jaurès qui ne pourraient s'installer et durer cpi'à l'aide d'une dictature et par une magnifique discipline. Aussi bien, à son dur marxisme et à sa lutte de classes, Jaurès mêle continuellement quelque chose de fade, un vieux libéralisme à la Jules Simon. Estce la rançon de son génie oratoire nourri des déclamations romantiques ? Est-ce une tare imiversitaire ? Cette partie pourrie, toute étrangère au collectivisme, fait le fond du Pic^arlsme, Les hommes et les femmes

rassemblés autour de ce héros dîflerent en tout, hors par une religiosité amorphe .

Cette idole malsaine ne trompera pcJîntla nation française. Picquart ni Picquarisme ne seront jamais nationaux. J'ai causé avec quelques Suisses, Anglais, Américains sincères. Ils me dirent : Nous aimons le colonel Picquart, parce quil est : i* un gentleman; 2^ une conscience ; 3» rincarnalion des idées de justice et de liberté, synonymes pour nous du mot : « France » .

Examinons cet état d'esprit.

D'abord « Picquart se conduit comme un gentleman j». Ces étrangers n'apprécient I)oint notre vrai type français ; ils nous trouvent « communs, ^nllgaires », et ils aiment Picquart par opposition avec Mercier Cavaignac, c'est-à-dire précisément dans la mesure où le colonel dilettante se diderencie de son milieu professionnel et du soldat français.

En second lieu, ils le tiennent pour une conscience : en effet, il affirme l'ensemble des manières de voir qui favorisent leurs diverses nationalités, et ainsi il collabore avec la conscience anglaise, allemande, itiiliemie, autrichienne, contre notre France servie par nos officiers.

Enfin, il ressort de toute conversation avec les étrangers qui s'intitulent amis de la France qu'ils comptent sur notre pays pour donner à V Europe rexemple du désarmement. L'activité de M. Piccpiart leur parait favoriser cette belle conception donÇ le lecteur peut rire et s'indigner,

Des raisons plus fortes et d'ordre politique aident à cet engouement de l'étranger.

Le colonel Picquart, quand il défend Dreyfus, travaille pour les attachés militaires anglais, allemand, autrichien, italien. En niant la trahison, il favorise leur espionnage. Les gouvernements étrangers couvrent Dreyfus pour abriter leur service de renseignements et pour détruire l'œuvre du colonel Sandherr : c'est la campagne de Panizzardi et de Schwarzkoppen qui se poursuit avec Picquart. Et tandis que le syndicat offre au a héros » des mouchoirs mouillés par les beaux yeux d'un tas de petites nigaudes, l'Eiu'ope coalisée contre la France paie le concours de ce colonel vaniteux avec de la publicité romanesque.

Il fallait noter ce Picquarisme qui anime tout autour du Conseil de guerre ; mais seul le climat de Rennes lui prête une existence éphémère . Et comme Picquart colonel, Picquart, symbole moral, s'anéantira dès que les puissances d'argent n'auront plus intérêt à peindre en cliêne cette planche pourrie du dreyfusisme.

J'ai vu le soldat défroqué et le soldat dégradé côte à côte sur l'estrade du Conseil de guerre.En vain Dreyfus, pour éviter de compromettre son éminent allié, ne lui jeta aucun cri de reconnaissance ; en vain Picquart luimême, qui redoutait de paraître de mèche, commença par le renier : « Je connais à peine l'accusé, disait-il, je lui ai donné jadis de

mauvaises notes. » Un mot s'échappa du font de son être et trahit son secret profond, sa rancmie de chef de bureau : « On voulait me traiter comme ce capitaine ».

L'outrage d'un tel parallèle, c'est M . Pic^ quart lui-même qui le consent, qui le propose. Inclinons-nous devant sa destinée. Le colonel se met dans le même sac que le capitaine, et l'opinion les jette à la mer.

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