CHAPITRE XIV
Les témoins, (Bbrtulus, Forzinktti, CoRDiER, etc.).
Pcmr comprendre que le divin Picquart, fait du moins un bel ange foudroyé, essayez donc de contempler sans dégoût ses associés Bertulus et Forzinetti.
Bertulus, les Rennais ne voulaient pas le croire juge d'ins truc lion. « C'est un être falot, un personnage de Hoffmann » , disent avec ravissement les iiUellectiiels^ qui feraient tout aussi bien de fermer le riche écrin des synonymes et d'avouer que ce garçon a une ligure cauchemardaiile . Nous le vîmes tout blême, avec un faciès de rôdeur, monter, se couler sur l'estrade ; il installa devant le Conseil les élégances et les gestes en tirebouchon d'un bonneleur en quête de dupes.
Ah ! ces gestes en >Tilles qui menacent dans les poches les mouchoirs î Et quiand il parlait de son cœur aux. juges, chacun murmiu*ait :
€ Oui, beau cœur, on te connaît. » C'était vraiment un petit bonneteau qu'il dressait avec une rapidité fiévreuse devant « messieurs les militaires p, en les priant avec
une voix grasse de bien sui>Te la Vérité.
La vraie formule sur cel homme, c'est M*' Henry (jui la trouve, quand avec ses traits un peu durs et sa voix de petite fille qui recite, mais d'honnête fille, dans cette salle pourrie, elle crie par trois fois : a Judas!
Judas ! Judas î Cet homme est un Judas ! »
— « Médème ! » disait le bonneteur en ramassant la mise. Et quand il eut rejoint son banc et qu'il crut devoir pour jamais renoncer à la robe roupie du conseiller, on devina (pi'il grassayait : « C'est un sale coup pour la fanfare ! »
On dit M. Forzinetti né d'une Africaine et d'im Français. Ce demi-sémitisme, ce métissage opéré siu* les limites du désert produit des êtres hors cadre, une écume redoutée aux rives de la Méditerranée.
Comme ce téi.:oin se flattait d'avoir étc Fami intime du commandant d'Attel, — très réservé, pourtant, très fier, très digne, — le général Roget lui a demandé :
— Eh bien î monsieur Forzinetti, où donc habitait le commandant d'Attel ?
On a bien ri, car le citoyen de Monte- Carlo ne sait qu'une cliose où il trouve son aplomb, c'est que le commandant d'Attel est au cimetière.
C liasse du personnel des pénitenciers, ce garde-cliiourme passa dans le domestique du prince de Monaco. Au milieu des^picquaristes, parmi ces officiers en quarantaine, il parvient encore à m'é tonner par ses allu-
i d'avorteuse qui porterait une barbe pour dissimuler. Dans quel crime célèbre renitre-t-on ce personnage : la Bancal ?
Jn trait commun à Bertulus et à Forzi- :ti, c'est leur aphonie. Ils n'osent élever v^oix, ils chuchotent. Pour accomplir leur >ogne qu'ils appelent « une œuvre de luère », ils chaussent des pantoufles feutrées prennent ime lanterne sourde. « C'est ac luie instruction secrète ! » s'exclama rituellement le commandant Carrière, and le juge Bertulus, sous couleur de 3oser, répandait ce qu'on a appelé son lurmure gras ».
Uec ces deux hommes de nuit, le lieuteit- colonel en retraite Cordier fait conste, car le soleil s'est arrêté sur son agc . C'est môme pour cette qualité que anciens camarades de l'état-major le buenl du nom de « Père Josué ». Je ne s pas pemdre les magots ; aussi copieraia description du Figaro qui l'admire :
on ventic bedonne, des petits yeux ma- •i brillotcnt sur son visage fleuri. Il y a je sais quoi de souriant dans ses narines dsses, dans le pli de ses lèvres et jusque is le poil de sa moustache tombante. »
tte moustache, même sèche, nous paraît uillée: c'est une idée cpii nous vient des lombrables absinthes qu'elle ne peut ousr. Les mômes habitudes qui le contraijent à ([uittcr l'armée lui ont mis dans sang un magniflque optimisme. Quand
nous mourions tous de rire à le conten il pirouettait sur ses talons et faisait f la salle avec lui gros nez rouge pour aj son hilarité à la nôtre. Puis, tourné ve:
juges, il continuait sa déposition, dis la fin de chaque paragraphe : « Un j c'est tout ». En même temps, il ava brusquement la tête et signifiait au Ce par un clignement d'œil : « Hein ! çà vo coupe! »
Je ne suis jamais entré au Palais-R mais j'imagine qu'aucune des boufibnn canailles que des farceurs de génie j diguent, ne peut secouer les specta plus que ne le fit le colonel Cordier q il nous affirma dans un paragraphe in:
tel, que « le jeime marié Dreyfus n' plus droit à sa couronne d'oranger ». G le Jeannot de la foire. Il fallait l'ente dans sa grande mimique de : « Je f mon colonel ! » quamî, à six reprisi laissa échapper le nom d'officiers étrai qu'on avait convenu de désigner par initiale. Il s'excusait, mais peu après, U que le colonel Jouaust avait un sourire devant ce manque de décorum et q^ joie absurde nous courbait tous, y cor Dreyfiis, il s'écriait fièrement :
— Je m'en fous et et je m'en refous.
Le comble, c'est que, dans son anim il approcha de ses lèvres le verre d'eai crée . Et l'on vit bien, à son recul d'hor qu'il pouvait encore ressentir des dég<
Cliacun de ces (îrcyfusartls, en descendant de l'estrade, allait rejoindre ses pareils, loin des généraux, dans un petit espace sur la gauche, où Ton remar(iuait le général Sébert, ce vieil ami de Clemenceau, — le commandant Hartmann, qui écoule dans le dreyfusisme ses amertumes d'inventeur évincé, — le capitaine Freystaetter, pour qui le général Mercier trouva le magnilique diagnostic de « superposition de mémoire » (12), — Bernheim, dont il suffît qu'on multiplie les photographies, — M. de Lamothe, employé aujourd'Imi chez M. Lazare Weiller et à qui le général Roget demande ; « Au moment de l'arrestation de Dreyfus, vous vous êtes écrié : — Lui seul pouvait cire le coupable ! — Eh bien ! est-ce alors ou maintenant que vous disiez la vérité ?» Ce même Lamothe s'est reconnu vaincu sur la (piestion des troupes de couverture. M. le général Mercier lui a prouvé son erreur et a fait remarquer que ce jeune démissionnante était insuffisamment instruit.
Pour un ponne débosition^ ces témoins sont-ils sûrs de trouver un ponne boaition ?
Combien il fut plus raisonnable que ces messieurs, le lieutenant Kahn, du 74*^, qui, convoqué et tâté par le grand rabbin Zadoc- Kahn, refusa de le servii* et en lit mi rapport à son colonel (13).