‹ Ce que j'ai vu à RennesChapitre 14 sur 16 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Les fleurs sans nom et le climat de

Rennes .

Après avoir décrit ces grands acteurs de l'estrade Drejius, les juges, les avocats, les accusateurs, qui portent tous les beaux traits de la douleur, je dois faire entrevoir les figures fiévreuses de la salle qui se pressent et que seul l'appareil menaçant d'un conseil de guerre contraint à l'immobilité et au mutisme. L'histoire a besoin de connaître au milieu de quel public on étale nos plus tristes intimités, les angoisses de notre diplomatie en 1894, le désarroi de notre état-major vendu par l'un des siens, l'effronterie des attachés d'ambassade anglais et allemand s'avouant chefs d'espioimagc .

Heureux qui, comme Adam,entre les quatre fleuves Sut nommer par leurs noms les choses qu'il sut voir

L^ne poignée d'officiers de la garnison, ime poignée de nationalistes, voilà tout ce qu'il y a d'homieur dans cette salle dreyftisarde. Deux blocs y émergent dont nous fîmes déjà le toiur. Nous avons dénombré le morne escadron des insoumis que préside le

manvais sourire de Plcqaart, et la faction des universitaires picquaristes dont Jaurès dirige les manœuvres. Tout autour, c'est la formidable et suspecte agitation des journalistes pressés, tassés, surmenés. Les journalistes dreyfusards de langue française disparaissaient eux-mêmes dans l'océan des Anglais, Allemands, Américains, Italiens, Russes, Belges, Suisses et Bataves rédigeant pour des mUlions de francs (i) des télégram* mes qu'ilfaut juger d'après celui-ci, expédié, je le sais, dans la première semaine du procès : « Innocence reconnue, immense enthousiasme ». Il y avait pire encore : de faux journalistes, agents embauchés ou volontaires, courtiers en diamants de Hollande, spéculateurs de cafés du Havre. Furent-ils recrutés par les rabbins ? avaient-ils acheté eux-mêmes leurs entrées ? Le commerce des places faisait rage. Dans les jours qui pré* cédèrent le procès, il y avait à Paris vendeur pour trois cents francs . Puis le marché se transporta à Rennes. Les cours atteignirent jusqu'à 2.000 francs.

Il ne conviendrait pas d'oublier nos snobinettes les plus connues qui furent im des scandales de ces audiences. Une certaine personne, « la Dame Blanche », — c'est son nom de guerre, — avait entre les mains une des trois cartes réclamées par le ministre Galliffet, et dans la journée émouvante de l'entrée de Dreyfus, placée seule derrière les juges, face au public, elle présidait le tout. Sur le haro général, le colonel Jonaust la

pria de se retirer. Une actrice déclarait à M. Jules Claretie que « la diction de l'accusé était celle d'un innocent ».

Quelle rafle on eût pu faire dans cette souricière si merveilleusement préparée par les événements !

Le climat de Rennes fit de ces fleurs venues de régions les plus diverses un parterre qui sous le vent d'orage fournit une môme et vaste réaction. Un parterre de fleurs ! C'était plutôt un vaste animal, une large, plate et dégoûtante Méduse vivifiée par la circulation d'une même haine, entravée par la discipline du Conseil de guerre, humiliée par son impuissance.

I^a bête syndicale étalée dans la salle s'aimait dans ses rebuts, les Dreyfus, les Picquart et les Bertulus, mais si quelque officier français paraissait surFestrade, die chuchotait alors : a Canaille I idiot ! assassin î » et parfois faisait une longue huée: € A Rennes, devant les officiers du tribunal et surtout en écoulant nos généraux, j'ai en la révélation d'un monde d'esprits supérieurs, d'âmes droites et essentiellement nobles, i»

écrit un Jules Soury (i). Mais, tout naturellement, à la vue de ces Mercier, de ces Roiîct, les mille visages du syndicat montraient les couleurs verdâtres de la morve pendante aux mâchoires d'un cheval qu'il faut équarrir.

Où la bête syndicale fit ses plus furieuses ruades, c'est quand elle se tourmentait pour

arracher, comme mi épieu de sa plaie, l'accusation de vénalité qu'elle porte dans les flancs.

MM. Jaurès, Viviani et leurs amis étaient décidés à se lever tous ensemble et à demander compte à M. de Freycinet de ses propos sur « 3o millions fournis par l'étranger pour créer l'agitation dreyfusarde ». Bien fin qui forcerait Freycinet à parler quand il n'en a pas envie I L'incomparable fourbe déposa de façon à laisser croire que le syndicat travaillait hors des frontières à coups d'argent, mais qu'en France il obtenait ses résultats gratuitement « en faisant appel au sentiments généreux ». Ulcérés par cette ironie tragique, les socialistes dreyfusards, à l'issue de l'audience, criaient au secrétaire de l'habile homme, venu pour s'enquérir et pour les apaiser : « C'est la guerre ! la guerre au couteau ! »

Souvent à la sortie, sous les tables, je crus voir de la bave où le pied glisserait à ces dames et à ces valets . Peut-être les malpropres avaient-ils tout simplement craclié par terre.

Dans ce cloaque du lycée de Rennes, la France canalisée par le syndicat écoulait plus de peste que je ne puis en énumércr.

Quand Jules Roche parla,une bouffée d'air corrompu révéla la présence dans cette affaire Dreyfus d'un déversoir des égouls parlementaires.

Cette salle impudente, mêlée de femmes en toilettes claires, rappelait ce que le prince

qui gisent dans la conscience des citoyens d'une même nation. Certaines images, et, par exemple, les honteuses figures de la bande à Dreyfus, venant à tomber dans nos âmes, y produisent, — comme un coup de vent dans le feuillage immense d'une forêt, — un bruissement que ne connaîtront jamais les êtres où n'existe pas préalablement notre feuillage d'âme. Ce n'est point affaire d'intelligence : quels que soient leur rapidité et leur afflnement, des étrangers ne peuvent rien ressentir de profond qui leur soit com^ mun avec nous .

L'affaire Dreyfus par sa vertu guerrière a multiplié nos mouvements de contractilité, hyperesthésié nos puissances d'afûnité entre Français. Je diminuerais mon œuvre, si je négligeais de marquer l'action morale des ligures du cauchemar que j'ai dessiné. Quand elles s'agitaient sous nos yeux, leur puissance d'horreur, en nous remuant tous d'une même manière, força nos instincts nationaux à s'émouvoir. J'aime ces petits commerçants de Rennes qui nomment les monnaies étrangères des « dreyfusardes ». Je ramasse avec orgueil l'injure des gens qui m'appellent « un enfant de petite ville » et je les nomme nationales entre toutes, ces paroisses qui frémissent de savoir qu' « il y a dans Rennes un petit-fils de Judas qui a vendu la France » .

Un dreyfusard, écrivain de grand talent, mais conscience désorganisée par un servUe amour du génie anglais, suivait le pro-

ces de Rennes. Nécessairement il a méconnu notre allégresse qui naissait du libre jeu de nosinnéités. « Gomme Hamlet, écrit M. Ghcvrillon, la France s'est débattue, malade, affolée d'un cas de conscience, impuissante enfin à le résoudre, tant l'acte imposé par le devoir répugnait à ses préjugés anciens, à ses instincts profonds, à ses partis pris inspirés parle sentiment » . En vérité, quelle erreur de jugement I Nous étions tout joyeux de la bataille. Hamlet s'épuise en gestes, en crises de nerfs, en rêveries, en monologues, mais nous marchions droit aux dreyfusards.

Hamlet a vu l'ombre immortelle de son père et l'incertain jeune homme remet en question cela même qu'il a vu : « Existe-t-il quel- « que chose après la mort, dans cette région « inexplorée d'où nul voyageur ne rc>dent? »

Quant à nous, nous n'hésitons sur rien.

« Etre ou ne pas être », dit-il. Nous jurions très haut qu'avant tout il fallait que la France fût. Plutôt que des Hamlet, nous étions de jeunes officiers d'Afrique .

Mon séjour de Rennes compte parmi les instants les plus dignes d'être vécus que ma mémoire me rappelle ; nos sentiments étaient pleins, lourds, comme les chefs-d'œuvre de l'art. I^a température elle-même, si puissante, brûlante dès quatre heures du matin sur cette ville révolutionnaire, ajoutait à cette splendeur générale . Nous campions comme des soldats, logés pour la plupart chez rh<abitant, patriotes chez les patriotes et reliés à toute minute aux patriotes de la France entière.

Cette existence de caserne et de couvent favorisait matériellement notre travail d'âme, parce qae, empêchés de nous divertir vers les dehors, nous nous reportions naturellement sur nos pensées les plus intimes, qu'on peut dire sous-conscientes et qui nous viennent de la race. Rien ne se perdait en évaporation. Nous étions, dans cette cuve, de la France concentrée. Et pendant trente jours, levés dès cinq heures du matin pour aller nous asseoir au milieu du Syndicat, nous y portions de telles pensées que je puis dire, en empruntant une expression du langage mystique, que c'était « s'éveiller en la patrie ».

O souvenirs d'une allégresse qui n'eut pas de lendemain I

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