‹ Ce que j'ai vu à RennesChapitre 3 sur 16 · CHAPITRE II LA Paradb de Judas · texte numérisé non relu

CHAPITRE II LA Paradb de Judas

Souvenir de la dégradation d* Alfred

Dreyfus à V Ecole militaire (5 jran-

vier i8g5).

Une minute de répit encore. Mon imagination qui veut prévoir le Dreyfus rennais me reporte avec persistance vers la froide matinée de janvier où je le vis dégrader.

n faut que je me débarrasse de ces anciennes images .

Quand neuf heures sonnèrent, que le général tira son épée, que les commandements éclatèrent, que les fantassins portèrent les armes et que les cavaliers mirent sabre au clair, le petit peloton se détacha d'un angle de rimmense carré. Quatre hommes ; au milieu le traître tout raide, sur un côté Texécuteur, véritable géant. Les cinq ou six mille personnes présentes et qu'émouvait cette tragique attente eurent une même pensée ' « Judas marche trop bien ! »

Spectacle plus excitant que la guillotine fichée dans les pavés, à l'aube du jour, place

née. Dix minutes qui laissent brisés ces milliers de trahis. Au terme de sa marche sinistre, le Dreyfus là-bas dans le fourgon noir a été hissé, enfourné par les gendarmes.

Les musiques militaires sonnent la « Mar^ che de Sambre-et- Meuse », répandent de rhonneur et de la loyauté sur les espaces pour balayer les puanteurs de la trahison.

Les bataillons hérissés de fusils avec leurs jolies figures françaises, défilent. Fort bien! Mais nous ne sommes pas sûrs les uns des autres. Une poignée d'hommes mettent çà ■^«-c « «e<et là de légers points de pourritur e sur no- |o«*t«Hn5 tre admirable race . Garde à nous, patriotes ! Et i3uisqu'il a fait appel au témoignage des assistants, nous devons pour nos frères français compléter la dégradation de Judas, lui arracher quelque chose encore, mieux qu'une épaulette, qu'un galon, la vérité qui semble lui avoir échappé. Alors qu'il attendait d'être conduit dans la cour où il devait expier, et sous l'émotion dont une telle parade, la plus formidable humiliation qui puisse atteindre un homme, l'emplissait par avance, Dreyfus a dit : « Je suis innocent.

Si j'ai livré des documents à l'étranger, c'était pour amorcer, pour en avoir de plus considérables ; dans trois ans on saura la vérité et le ministre lui-même reprendra mon afïairc... »

En revenant à travers ce quartier que révolutionne un spectacle si véhément, nous avons croisé le mouchard Alibert, le faux témoin de la Haute-Cour. Ce misérable por-

tait rnnifonne de lieutenant d'administration. La foule à qui Ton jetait son nom le huait, le bafouait, lui prodiguait les coups de pieds. Judas partout ! Celui-ci subventionné par les Reinach ! Quand donc les Français sauront-ils reconquérir la France?

Unissons-nous poiu* dégrader tous les traîtres. Qu'ils trouvent partout spontanément organisée sur leur passage la parade du mépris .

Voilà ce que j'ai vu et senti en 1895. Quatre années depuis ont passé sur le traître, quatre années terribles pour la France.

Dans quel état vais-je le revoir et surtout quels rapports s'établiront entre ce misérable, ses complices et des Français fidèles à la France ?

dans runilbrme neuf, le képi sur les genoux, le visage droit vers les juges. La moustaclie Irùs Ihie, de couleur clia,tain, fait contraste avec les cheveux blancs, taillés en brosse et qui manquent au sommet du crâne. Cet homme de trenle-cinq ans semble à la fois très jeune et très vieux comme certains ascètes avec qui nous n'avons plus de mesure commune. Ses épaules ont de la carrure, mais le tailleur militaire les a certainement ouatées, car les genoux pointent sous le pantalon flambant neuf et des plis épais trahissent la maigreur des cuisses.

On lit Tacte d'accusation, sans qu'il se relâche une seconde de son attitude eiïrovablement correcte. Il entend ces mots « Papier pelure bordereau. . . . Ksterhazy...»,

syllabes usées, décolorées, par cinq années de rabâchages et qui pour nous ici reprennent leur pleine force tragiipie. Les juges, les gendarmes, les deux états-majors dreyfusard el anlidreyfusard l'observent, tandis qu'on lui parle de sa main qui trembla sous la diclée du colonel du Paty de (]llam. Ou énumère les soupçons qu'il inspirait à ses camarades, les fenmies îlgées avec qui il vivait. Maintenant il s'agil des lettres de sa liancée. Quelle horreur î c'est l'écorcher vif ! Qu'il doit avoir hâte de prolester devant l'univers î

Il parle enfln. Une voix sans timbre qui vient brusquement ajouter à reflet désastreux de cette tenue sans frisson.

— Je suis innocent... cinq ans de bagne.. f Ma femme, mes enfants,

A propos de Lebrun-Renaud, il tente une déclaration militariste sur cette foule qui le huait par patriotisme et dont il comprenait si bien les indignations. Mais sou émission monotone et sans gestes, vraiment d'un phonographe, annule des phrases trop nobles où nous distinguons la savante préparation de ses avocats. Je ne sentis rien de personnel qu'une fois peut-être dans sa manière de dire : « Mon colonel ». Ce simple mot plein de supplication parut les deux bras d'un désespéré à genoux qui élreint son juge tout-puissant.Puls il retomba dans des accents privés d'àme et tels qu'on croyait écouter un examen plutôt qu'un interrogatoire. La défense vit bien ce danger. Dans la suspension de l'audience, M* Hild, secrétaire de M® Labori, parcom^ut la salle et raconta qu'en passant près de ses avocats, Dreyfus avait dit : « De tels sanglots serraient ma gorge que j'ai douté de pouvoir répondre. »

Puis la dialectique dreyfusarde accourut à la rescousse : « Pourquoi notre client s'inquiéterait- il? Il sait qu'on ne peut pas commettre deux erreurs judiciaires dans un même cas ».

Quoi qu'il en soit, après les deux premières heures, la salle de Rennes, mal intéressée par cet homme et p.ar cette inertie, plus tragique pourtant, d'une certaine manière que les expansions d'une \ictime innocentCt commença de se distraire. Dégoûtante faiblesse de l'intelligence himiaiue,

puisque ceux-là mciuc qui croient Dreyftis un martjT s'envoient des bonjours et lient conversation. Il y avait un petit chat qui courait sous les tables, et les daines dreyfusardes s'attendrissaient parce ({u'on le disait abandonné et peut-être privé de lait.

Pour moi, que mes amis m'excusent, je considérais l'homme, la ligure lointaine, le fantôme qui met la France en crise et je sentais que ce nom exécré de Dreyfus représentait tout de même de la chair vivante et broyée Une phrase que ce crimmel semble avoir prononcée après cette première audience trouve une force singulière pour pénétrer les cœurs par le chemin de la ])itié. On lui demandait son impression, il répondit que « c'était bon de voir des êtres humains ».

Détendons-nous im instant, laissons un mouvement de pitié se déveloi)per dans nos cœurs. Le jour du A'endredi-Saint, aj)rcs lecture de la « Passion selon saint Jean », le célébrant récite une suite de monitions et d'oraisons. « Prions pour la sainte Eglise « de Dieu... Prions, lléchissons les genoux... « Prions pour notre Sainl-Pcre le Pape...

a Prions, fléchissons les genoux .... Prions « pour notre pasteur... Prions fléchissons les ce genoux. . . Prions pour tous les évêques, « prêtres, diacres, sous-diacres, acolytes, « exorcistes, lecteurs,portiers, confesseurs, < vierges, veuves et pour tout le simple peu- « pie de Dieu. . . Prions, fléchissons les ge-

«noux... Prions pour la Républîcîue. . .

« Prions, fléchissons les genoux... Prions « pour nos catéchumènes. . . Prions, fléchis- « sons les genoux... Prions pour les malades, a les affamés, les captifs, les voyageurs et « les navigateurs... Prions, fléchissons les « genoux... Prions, pour les hérétiques et « les schismatiques... Prions, flécliissonsles « genoux... Prions pour les periides Juifs...» Et nous aussi, nous fîmes oraison sur le « perfide juif ». S'il ne se fût agi que d'un homme, nous eussions couvert sa honte d'un suaire. Mais il s'agit de la France ! Dans cet incomparable oflice du Vendredi-Saint où elle apporte l'expérience des siècles, l'Eglise avant de prier pour les « perfides juifs»

a bien soin d'indiquer au célébrant cl aux fidèles : « On ne se mettra point à genoux. » Prodigieuse distinction ! C'est nous prévenir que l'intérêt public commande de ne point s'abandonner à rapitoiemeut avec cet adversaire enveloppé de « ténèbres » (t).

Je voudrais que celte chair, animée tout de mêmepar un souffle humain, fût arrachée à celte douloureuse bataille, mais qui donc, sinon ses amis, J'apporte sous le piétinement des bataillons ?

D'implacables partisans exigent qu'arraché à son eifroyable solitude il vienne fournir un prétexte, une couverture à leur macliinerie . Pour les atteindre, il faut le percer. Allons-y ! Ce faible obstacle ne doit pas embarrasser les destinées de mon pays. Et durant vingt-deux séances, nous oserons Tobservep avec une clairvoyance cruelle.

Nul homme plus muré qu'Alfred Dreyftis. Il a un continuel mouvement de la bouche qui s'ouvre, de la gorge qui se serre ; il avale péniblement sa salive. De minute en minute, le sang vient colorer sa peau, puis le laisse tout blcînie. Ses réactions ne livrent rien. On se fait mal sans bénéfice sur cette face toute rétrécie par la détresse. Derrière son lorgnon, ses yeux se jettent avec rapidité à droite et à gauche, mais qu'est-ce qui vit et qui pense d rriôre ces yeux aux aguets d'animal traqué ?

Le journaliste qui surprit à Quiberon par une nuit d'orage la barque de Dreyfus abordant furtivement la côte m'a dit : « Il me parut fou avec son regard fuyant. Je crois qu'il craignait un coup de poignard ».

Ma lorgnette cherche dans la salle, pour les comparer, son frère Mathieu. La figure de Mathieu présente des colorations jaunes et verdàtres au fond d'un teint constamment mat, tandis qu'Alfred, à chaque respiration, rosit comme un petit cochon. Tous deux afiichent un type juif accentué, mais celui (pli est pris, s'élant afiiné par la souffrance, fait paraître l'autre brutal.

Si afiiné soit-il, Alfred, c'est certain, n'arrive pas à recréer, à faire siens les thème;^ généreux que ses avocats lui préparent . Kn vain, maître Démange, qui met au ser\-ice du client la roublardise des assises, essai <;t-il de lui seriner quelques airs de noble émotion : Vémoi du galant homme à propos de Madame Bodson, Vhommage à Madame

Dreyfus^ le Rien, mon colonel, quand Mme Henry dépose. C'est affreusement sec,et jamais la voix ne correspond aux paroles (3).

Les supérieurs du futur traître avaient raison dans leurs notes de Flnviter à discipliner sa prononciation.

De tous les dreyfusards, c'est Dreyfus le plus mou. Serait-ce usure, abrutissement?

Parfois je crus entrevoir que le malheureux assis sur cette chaise, tantôt cramoisi, tantôt exsangue, la bouche entr'ouverte et la lèvre pendante sous la moustache ou bien serrant les dents et faisant provision d'énergie, était allé aux extrémités de Pangoisse humaine et qu'en outre il avait attrapé une insolation. Mais ses camarades objectent qu'il n'a guère maigri, nullement blanchi.

D'autres fois je supposai qu'il prenait des stupéfiants pour trouver du sommeil ; de là viendrait son engourdissement (4).

Je crois surtout qu'il craint par une intonation et par un simple mouvement de laisser échapper son secret. . Ah! si Jouaust l'avait poussé !

Il se réfugie dans sa correction militaire, dans sa morne apathie, comme dans une position de réserve et dans sa tanière naturelle : c'est Pétat d'une bête traquée qui a peur et qui se rase. C'est qu'aussi bien, de séance en séance, après Mercier, après Roget, après Cavaignac, après qu on aura démontré : « La trahison n'a pu être commise que par un artilleur, officier d'Ktat-Major, et stagiaire » ; après que Bertillop aura refait devait le

Conseil le bordereau par le même moyen géométrique qu'employa Dreyfus ; après l'affirmation des aveux, cet oiseau de nuit ne trouvera plus un coin obscur où se tapir. Dans cette pleine lumière, il se tient coi, pour que ses mouvements, du moins, ne le dénoncent pas.

En toute hj-pothèse, au reste, je croîs distinguer que sa gamme de sentiments est fort courte. C'est probablement ce que les naturalistes appellent un monstre, et de la catégorie des « monstres par défaut ». Un certain nombre de sentiments lui manque sans lesquels nous ne 'pouvons pas concevoir rhumanilé.

Sir Thomas Brown, anglais distingué, avait coutume de dire qu'il aurait aimé connaître Judas Iscariote. J'ai passé un mois à Rennes et je ne comprends Dreyfus qu'en tant qu'énigme incompréhensible.

Les gens du moyen-âge, pour faire entendre les mystères impénétrables de cette mer inconnue qui s*étend vers le Sud, l'appelaient la Mer Ténébreuse. C'est une mer ténébreuse, l'âme de Dreyfus, et je m'associe aux sentiments qu'exprime TEglise dans sa miséricorde et dans sa prudence. Seigneur, dissipez les ténèbres de ce perfide juif, pour que je voie clair.

Mais quoi ! n'est-ce pas enfantin de sentir un malaise et de crier au mystère parce qu'un étranger ne réagit pas sous les événemenXs de la même manière que ferait l'un

de nous ? Nous exigeons de cet enfant de Sem les beaux traits de la race indo-européenne. D n'est point perméable à toutes les excitations dont nous affectent notre terre, nos ancêtres, notre drapeau, le mot « honneur ». Il y a des aphasies optiques où l'on a beau voir des signes graphiques, on n'en a plus l'intelligence. Ici Taphasie est congénitale ; elle vient de la race .

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