CHAPITRE IV
une visite a combourg. —(méditation sur
Dreyfus).
Tandis qu'à Rennes je servais selon mes forces, j'avais besoin de me fortifier et de relever mon amour de la France par les plus belles images nationales.
Un jour je profitai d'un entr'acte de la tragédie pour visiter, aune lieue de Kennes, sur la ligne de Saint-Malo, le château de Gombourg. Avec quelle allégresse je m*épu« rais de Dreyfus dans l'atmosphère d'un grand poète de Thonneur I
« Enfin nous découvrîmes une vallée au <c fond de laquelle s'élevait, non loin d'un « étang, la flèche de l'église d'une bourga- « de ; les tours d'un château féodal mon- « taient dans les arbres d'une futaie éclai- « rée par le soleil couchant.» Cette première impression, que le jeune René de Chateaubriand reçut de cette terre où il allait passer sa jeunesse, fait encore un tableau exact ; je viens de le vérifier. Chateaubriand ajoute : « J'ai été obligé de m'arrêter : mon
« cœur battait au point de repousser la ta- « ble sur laquelle j'écris. Les souvenirs qui <t se réveillent dans ma mémoire m'acca- « blent de leur force et de leur multitude, « et pourtant que sont-ils pour le reste du a monde. . . ? » Ces souvenirs, dont Chateaubriand semble prier qu'on excuse l'ardeur, se propagèrent, pour la féconder, dans toute notre littérature moderne. Nous avons dans le sang la fièvre du premier volume des Mémoires d' outre-tombe , Quel admirable contentement de considérer la triste et sévère façade de ce manoir, de s'engager sous ses voûtes, d'en éveiller à notre tour les échos et de prêter notre visage au vent de ses donjons !
J'ai toujours projeté de visiter les lieux où sont les racines des grands arbres à parfums qui, balancés sur le monde, suscitèrent mon imagination. Je ne mourrai point sans m'être assis, pèlerin enchanté, dans Coïmbre, et sous le cyprès de la belle Inès assasinée, — en Crimée, sur le temple où Diane transporta Iphigénie, — à Kerbéla parmi les sables qui biu'ent le sang des Alides. Mais dans ce mois guerrier qui me replie sur nos réserves, je ne veux rien qui me détourne de la discipline nationale. J'ai noté autour de Rennes mes pèlerinages : près de Vitré, aux Rochers, qu'habita Mme de Se vigne, j'évoquerai dans ses jardins intacts la plus aimable image de la solide raison française ; c'est encore de la raison qui m'entourera à la Chesnaie où le volontaire Lamen-
nais prît barre sur le mol Maurice de Guérin.En d'autres circonstances, parcourant la forêt de Paimpont qui subsiste des bois immenses de Broceiiandej'eusse aimé y poursuivre Merlin l'Enchanteur et Viviane,mais ce n'est point de rêveries qu'il s'agit pour un soldat des batailles de Rennes ! A Gombourg je cherche le plaisir d'approcher et de contrôler des magies ; les incantations du poète me deviennent présentes,réelles,concrètes ; je vois, je touche bâti en pierre le premier chapitre des Mémoires cT outre-tombe. Fils des romantiques, je rentre dans ma maison de famille et je sonne à l'huis d'un château, survivance du passé, où je reconnais en même temps le principe de mon activité littéraire.
Ges indications feront-elles entendre à quelques amateurs de la mélancolie lyrique les plaisirs abondants que je trouvai sur chaque marche du vieil escalier,en mettant mes pas indignes dans les pas du génie, jusqu'au sommet de la Tour du Ghat et sur le seuil de la chambre fameuse où l'enfant prépara son immortalité. « La fenêtre de mon don- « jon s'ouvrait sur la cour intérieure ; le € jour, j'avais en perspective les créneaux « de la courtine opposée, où végétaient des € scolopendres et croissait un prunier sau- « vage. Quelques martinets, qui, durant € l'été, s'enfonçaient en criant dans les < trous des murs, étaient mes seuls compac gnons. La nuit, je n'apercevais qu'un € petit morceau du ciel et quelques étoiles.
« Lorsque la lune brillait et qu'elle s'abais- « sait à Toccident, j'en étais averti par ses « rayons qui venaient à mon lit, au travers € des carreaux losanges de ma fenêtre. Des « chouettes, voletant d'une tour à l'autre, « passant et repassant entre la lune et moi, a dessinaient sur mes rideaux Fombre mo- « bile de leurs ailes. Relégué dans l'endroit « le plus désert, à l'ouverture des galeries, € je ne perdais pas un murmure des té- « nèbres. Quelquefois le vent semblait cou- « rir à pas légers; quelquefois il laissait « échapper des plaintes ; tout à coup une « porte était ébranlée avec violence, les « souterrains poussaient des mugi ssements ; € puis, ces bruits expiraient pour recom-
« mencer encore L'entêtement du comte
« de Chateaubriand à faire coucher un en- « faut seul au haut d'une tour pouvait avoir € quelque inconvénient ; mais il tourna à « mon avantage . Cette manière violente de « me traiter me laissa cette sensibilité « d'imagination dont on voudrait, aujour- « d'hui, priver la jeunesse. »
Jenepuis approuver que dans celte chambre encore intacte de Combourg on expose les décorations de Chateaubriand. En vérité, ce sont des affaires trop mesquines pour les rapprocher du lit (rapporté de lame du Bac) où mourut le glorieux vieillard. Ce qu'on voudrait aux murs d'une cellule qui vaut comme la matrice du type romantique français, c'est un plan du canton de Combourg, avecriadication des lieux où Fenfaut se plai-
sait à vaguer et qui nourrirent toute sa vie.
Subsiste-t-il encore, le saule où, isolé entre le ciel et la terre, le jeune René passait des heures avec des fauvettes et avec sa chimère ? Dans quel endroit écarté du Grand Mail la tradition suppose-t-elle que Tamertunie de ses goûts Fincita au suicide ? a Au n ord du château s'étendait une lande se- « mée de pierres druidiques ; j'allais m'as- « seoir sur une de ces pierres au soleil coUf « chant. La cime dorée des bois, la splen- « deur de la terre, Tétoile du soir, scintillant « à travers les nuages de rose, me rame- « naient à mes songes. » Il ne donna jamais son cœur aux poètes, celui qui peut sourire des efforts que tout un jour je multipliai pour toucher exactement ces lieux où j'entrevois que la sauvage et la druidesse soupirèrent d'abord et prirent leurs premières couleurs.
Je portais avec moi une brochure de l'abbé Guillotin de Gorson. « Le moniunent le « plus ancien de Gombourg, dit-il, est évî- « demment une allée couverte mégalithique « ou dolmen ruiné, situé au Clos de la Pier- « re, non loin de l'ancienne maison noble le « Ghevrot. G'est là qu'allait rêver Ghateaua briand ». Mais au château et chez le voilurier,on ignore ce clos de la Pierre. Le garde champêtre, que je lire d« sa sieste, connaît une ferme, un village qu'il appelle Chevrolte.Je vais à la mairie consulter le cadastre. En 1835, un lieu dit le Clos de la Pierre, 4'une contenance de deux hectares, un are
t qtii mit les premières et les plus s gerbes dans le grenier romantique ais, rapportait à Duplessis une rente ; fr. 15. Morcelle, il appartient aujour- , pour sa part principale, à Jean-Marie je, domicilié à Chevrot.
Ile voiture qui puisse me transporter ; îhaleur intense. Avant de m'éloigner »mbourg, pour chercher cette lande où ifant mélancolique exalta de la façon is désordonnée les facultés de son âme tendit le Dieu du désert, je m'occupe miner les entoiu's immédiats du châ-
grand bois de chênes a disparu. La de Rennes longe toujours Tétang où lit Breton conduisait son bateau au Il des joncs ; j'ai attiré avec ma canne irges feuilles flottantes du nénuphar ivant sur un chemin abandonné « une le ornée de plantes rivulaires ». Cha- •riand écoutait, dit-il, les bruits qui nt des lieux infréquentés ; j'ai entendu ulement monotone et continu (macliine tre ? moteur qui fournit d'électricité )ourg ?) Si quelques parties du paysasont modiQccs depuis que le poète en rsa l'àme sur le monde, il en subsiste pour éclairer la puissance et la solidu génie de Chateaubriand. Le payde Combourg, que j'embrasse de la néridionale de son petit étang, s'impar le môme trait qu'il y a un siècle :
par la superbe des tours et par leur domination sur les masures à leur pied.
On s'assure que Tenfant de ce donjon, en même temps qu'il recevait de son père, le négrier farouche, et d'un paysage sévère, pour compagnonnage, l'idée de la mort, installait au fond de son âme la plus intransigeante iierté. Ses qualités et ses défauts d'homme ou d'écrivain sortent de son orgueil. S'il a peint avec magnificence les mouvements nobles de la passion, s'il a sacriiié au bonheur de faire bonne figure tous les avantages immédiats, c'est par un sentiment extrême de sa dignité. Dans cette âme dégoûtée jusqu'au nihilisme, l'honneur est installé sectaire comme le manoir seigneurial sur la lande bretonne. Chateaubriand dépensa dans sa littérature les tristesses liautaines accumulées par des féodaux sans emploi sur leur terre. Il enchanta les premières générations démocratiques avec la sensibilité que lui avaient préparée les derniers représentants d'une France féodale, opprimée par une France monarchique,qui, elle-même, venait de disparaître .
. . . Tandis que j'étais assis dans Therbe, à l'ombre d'une petite haie, sur la rive de l'étang, des impressions amassées en moi par la constante préoccupation de l'affaire Dreyfus se mêlèrent aux pensées que me proposait Gombourg. La haute vertu artistique d*un paysage cher aux lettres françaises m'épura de tout ce qu'a de doulou-
reux la grande salle du lycée de Rennes, et par une pente insensible je fus amené à confronter, avec cette grande figure de Chateaubriand, Dreyfus transformé en thème philosophique par la force de sa honte. . .
Quelle magnifique diversité il y a parmi les hommes ! et savez-vous une besogne plus attachante que d'étudier les conditions où se créent leurs variétés ?
J'ai recueilli en Alsace des renseignements sur les Dreyfus ; c'est une région où je connais sufiisament la vie juive pour m'y représenter la formation d'Alfred. Son père s'enrichit en se maintenant fermement à considérer toutes choses avec l'unique souci d'accroître sa fortune. Ah ! certes, il n'introduisit jumaîs notre notion de l'honneur dans ses débats de conscience ! Mais par là même quelque chose manquait au bien-être bourgeois qu'il acquit : quoi donc? la considéralion. 11 possédait une vertu, lespritde famille, dans sa maison où le confinait rantisémitisme traditionnel de Mulhouse, il faisait figure de patriarche ; il voulut que l'un de ses fils, Alfred, fût en mesure d'acquérir cette honorabilité à laquelle luimême renonçait.
Le jeune Alfred Dreyfus jouit de son uniforme de polytechnicien, puis d'officier, avec l'arrogance d'un parvenu. (Ses camarades racontent ses vantardises, et sa famille, à juger d'après Hadamard, bien qu'elle le défende, l'aime peu). Il crut tou-
tefois s'assurer que sa nationalité juive lui créait une suballernité . La fortune n'avait pas donné au père la parité avec les industriels de Mulhouse; le grade ne suffisait point au fils pour que ses camarades de Pétat-major l'acceptassent sans nuance. Cependant son éducation, si elle ne parvenait pas à rinstaller dans un nouveau milieu, le sortait des mœurs traditionnelles de la communauté juive ; elle le laissait désencadré et par là plus exposé . A ce solitaire, seule sa race demeurait, de quoi nulle circonstance et nulle volonté ne peuvent dépouiller un sémite non plus qu'un aryen : il gardait de son sang la capacité de tirer le meilleur parti possible de toute situation et sans s'embarrasser du sentiment de l'honneur.
L'honneur î En 1894, à l'heure où Démange et Waldeck réglaient le fameux pacte obscur avec Casimir-Périer, Dreyfus du fond de sa prison préventive formule ses prétentions :
« On me décorera et je donnerai ma démission. » Condamné, il déclare : « J'irai à la Guyane et je ferai de l'élevage. » A l'Ile du Diable, il écrit : a Mon frère et ma famille sont des couillons; il ont 50.000 francs de rentes et quatre agents et ils ne peuvent pas me tirer de là. » Au Directeur qu'il voit chaque huitaine et qui recevait 500 francs pour sa table il ne dit jamais que ceci :
« Les petits pois étaient moins bons que les précédents ; je préférerais tels cigares. » Même à Rennes où il est déformé par la collaboration de ses avocats, il manifeste
avec une force magnilique son ignorance ^ de toute dignité et sa nature utilitaire. On lui parle de ses histoires de femmes : « Mes moyens, répond-il, me le permettaient. »
Voilà des manières de penser et de dire propres à choquer des Français, mais, pour lui, les plus naturelles, sincères, et qu'on peut dire innées.
Et plus tard, comme il acceptera sa grâce î Là-dessus, le célèbre socialiste allemand, Liebknecht a écrit : a Que, condamné pour « la seconde fois, Dreyfus ait accepté sa « grâce, cela n'est certainement pas à blâ- « mer en soi-même. Ce n'est pas héroïque, « mais humain. Mais pourquoi donc le re- « trait de la demande en révision ? La a presse dreyfusienne répond tout sec :
« parce que gans cela la grâce ne pourrait a pas intervenir... C'est vrai, mais qui « empêchait Dreyfus d'attendre le résultat « de la demande en révision ! Après ce qu'il a avait souffert, qu'était-ce que quinze jours <« de plus ou de moins ? Etant donnée la « rapidité de la procédure française, cela « n'eût pas duré davantage et la prison en a France lui était mieux supportable. Si la « conscience de son innocence et l'ardeur a de la faire paraître au grand jour avaient « été chez Dreyfus aussi fortes qu'on l'ima- « gine, il n'aurait pas, à mon avis, agi « comme il a agi. En tous cas, le désir de « sortir de prison fut plus grand que le dé- « sir de prouver son innocence ; la meilleu- « re et la plus prochaine chance qu'il eût
« d'établir là vérité, il en a fait volontaire- « ment Tabandon. »
Lîebknecht conclut en disant que cela ne parle pas en faveur de linnocence de Dreyfus. C'est entendu, mais pour nous en tenir au point de psychologie que nous examinions à Combourg, cela démontre l'inexistence des sentiments de l'honneur chez ce personnage .
Conférez aussi son livre, si merveilleusement sec, simple spéculation qu'il proposa lui-même à l'éditeur. On n'y distingue rien qu'un hygiéniste modèle.
Une note d'un de ses chefs a été lue au procès : « Je trouve au capitaine Dreyfus a beaucoup d'intelligence, mais il a un es- « prit bien différent de l'esprit de la vieille « armée. » En effet, la plante Dreyfus soumise à la culture qui d'un Français quelconque fait un militaire ne s'harmonisera pas avec le parterre. Lui-même a quelque conscience de cette irréductible différence ; il se connaît comme d'une autre espèce. Un jour que le colonel Bertin-Mourot parlait du désespoir qu'il avait éprouvé depuis la Schlucht à voir les Alsaciens-Lorrains enlevés à leur Dieu et à leur ancienne patrie, le capitaine Dreyfus dit : « Pour nous autres c juifs, ce^n'est pas la même chose. En quel- « que pays que nous soyons, notre Dieu « est avec nous . »
Ce déraciné qui se sent mal à l'aise dans on des carreaux de notre vieux Jardin français, devait tout naturellement admet*
tre que dans un autre milieu il eût trouvé son bonheur. Une partie des siens se résignait à la nationalité allemande : ne s'estil pas figuré que, dans cette civilisation pour laquelle des aïeux d'outre-Rhin le préparaient, il eût été plus heureux ? N'a-t-il pas entendu au fond de son être un instinct qui s'accomodait mieux des mœurs germaniques que des françaises ? S'il en fut ainsi, la notion de l'honneur n'allait point l'embarrasser ; son sens réaliste le dirigeait pour tirer le meilleur parti de cette situation où il n'avait pas trouvé son contentement ; ses rancunes l'incitaient. Quand la tentation se présenta, ce fut un grand malheur, car il n'avait point de racines, comme on en voit à Combourg, qui Tassociassent au sol et à la conscience de France assez fort pour lui. interdire de chercher son bonheur, sa paix, sa vie, chez l'étranger.
Je n'ai pas besoin qu'on me dise pourquoi Dreyfus a trahi. En psychologie, il me suffit de savoir qu'il est capable de trahir et il me suffît de savoir qu'il a trahi. L'intervalle est rempli. Que Dreyfus est capable de trahir, je le conclus de sa race . Qu'il a trahi, je le sais parce que j'ai lu les pages de Mercier et de Roget qui sont de magnifiques travaux.
Quant à ceux qui disent que Dreyfus n'est pas un traître, le tout, c'est de s'entendre. Soit ! ils ont raison : Dreyfus n'appartient pas à notre nation et dès lors corn*
ment la trahirait-il ? Les Juifs sont de la patrie où ils trouvent leur plus grand intérêt (5). Et par là on peut dire qu'un Juif n'est jamais un traître .
Telles étaient les pensées qu'un manoir breton me suggérait sur un produit de ghetto. Cependant, la chaleur aidant, je m'inclinai à compenser le sonuneil doninous prive chaque matin le Conseil de guerre et je m'endormis sur l'herbe de Combourg,
..... Quand je me réveillai, le soleil s'était fortement incliné ; les hirondelles rasaient l'étang. Je les regardais avec estime, car elles font partie de notre littérature nationale : leur manière de poursuivre les insectes, de s'élancer ensemble dans les airs comme pour éprouver leur ailes, de se rabattre à la surface du lac, puis de se suspendre aux roseaux que leur poids courbe à peine et qu'elles remplissent de leur ramage confus, fournit un thème à tous les professeurs de rhétorique depuis que Chateaubriand, sur cette rive, les a observées.
11 fallait pourtant me lever et je me mis à la recherche de Chc\Tol et du Clos de la Pierre .
Je traversais, à deux kilomètres environ, le chemin de fer de Rennes et je m'engageai dans un de ces profonds chemins creux qui ne nous laissent nous guider sur aucun clocher. Je ne rencontrai personne ; seuls des chiens me parlaient dans les maisons écartées. Nul guide, nul écriteau ; des fossés, des
champs des marais, des bruyères, la nuit qui venait et la fatigue. Je dus, ce jour-là, renoncer à m'asseoir dans le Clos de la
Pierre, sur les dolmens de Velleda.
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Une de ses plus curieuses excitations, ce fut, je crois bien, le 12 août, tandis que Mercier déposait. Je dois décrire cette scène.
Les amis de Dreyfus avaient répandu le bruit que le général produirait certaines pièces et qu'il serait arrêté pour faux et pour violation des secrets de TEtat. Aussi les curiosités attendaient, exigeaient une péripétie de théâtre. A la suspension de l'audience, on vint dire au général que le public l'entendait mal et qu'il devait élever la voix. « C'est pour le tribunal que je parle », répondit-il. En effet, ni par le ton, ni par les arguments, il ne s'adressait à cette salle avide de pathétique et nerveuse jusqu'à la puérilité. Son réquisitoire ne cherchait sa force et ses effets que dans la technique de l'artilleur et dans les informations de l'homme de Gouvernement. Les chefs dreyfusards qui ont toujours voulu passionner cette mince affaire devaient être désorientés par l'attitude de ce spécialiste qui parlait à des juges militaires comme à des professîomiels et qui, sans souci des avocats politiciens ou sentimentaux, ramenait dans l'ordre des faits le cas Dreyfus, simple fait d'ordre militaire. Le général Mercier dessina les formes générales du crime, il le limita et le précisa ; il indiqua toutes les pistes au bout desquelles se trouvaient les preuves, puis, après trois heures de rétpiisitoire et près de terminer, il porta son regard glacial des juges siu* Dreyfus, <jue jusqu'alors il jx'avfdt pas voulu voir.
— Messieurs, si le moindre doute avait effleuré mon esprit, je serais le premier à le déclarer et à dire devant vous au capitaine Dreyfus : Je me suis trompé de bonne foi . . .
Dreyfus alors, de sa voix sans âme et comme une machine qui se déclanche, cria :
— C'est ce i[\ie vous devriez dire .
Mercier continua :
— Je viendrais dire au capitaine Dreyfus:
Je me suis trompé de bonne foi, je viens avec la même bonne foi le reconnaître et je ferai tout ce qui est humainement possible pour réparer l'épouvantable erreur
— C'est votre devoir, redoubla Drevfus.
Le général Mercier prit un nouveau temps,
n^^arda le traître comme une chose et dit:
— Eh bien! Non. Ma ccmviction, depuis ISlîi, n'a pas subi la pins lép:ère atteinte; elle s'est Ibrtillée par l'étude plus complète et plus approfondie de la cause ; elle s'est fortifiée aussi de l'inanité des résultats obtenus pour prouver 1 innocence du condamné de 1894,malgré l'inmiensité des eflbrts accumulés, malgré l'énormité des millions iblloment dépensés.
La salle dreyfusarde rugit, mais Dreyfas était retombé dans le silence (6).
Quelqu'un dit en sortant : « Mercier est un habile homme, on n'aura pas sa peau. »
Un Dreyfusard s'écriait avec rage : « Mercier nous a trompés. Nous nous imaginions qu'il était gâteux. 11 est de premier ordre dans l'attaque comme dans la défense. C'est l'as^
sassin complet. » Un journaliste étranger hurlait : « A mort Mercier !» M. Bourdon, chargé de sténographier les débats pour le Figaro, apostropha de si près le général :
« Assassin I Assassin ! » que celui-ci dut le faire arrêter. De Dreyfus pourtant ils ne savaient rien dire sinon : <c Eli bien, quoi î II n'a rien de sympathicpie. » C'était constater cpie ce misérable étranger n'exprimait jamais an sentiment juste et à quoi nous pussions Qous accorder. (Sympathie, de sun pathein , soufi&ir avec).
Parfois cependant, aux minutes où Labori insultait les témoins, je vis chez le traître une curieuse transformation : il se détendait, il prenait une figure vraie « et qui ressemble à quelque chose ». En dépit de l'uniforme et du binocle, il devenait un jeune Dreyfus, assis sur le banc de bois alsacien, devant la porte du vieux Fouli son père, et songeant avec une voix dure aux emprunteurs dont il tient les billets dans sa poche et qu'il fera saisir demain.
Dans Tune des rares journées où le Jéhovah de sa race parut le protéger, il eut l'audace, en regagnant du Lycée la prison, d'interpeller un caporal, puis un lieutenant et de réclamer leur salut qu'ils refusèrent d'ailleurs .
Est-il assez différent de nous, ce malheureux, demi-mort, en qui toutes ses arrogances renaissent comme les pétales d'une rose de Jérusalem, à la fraîcheur des seaux d'or-
dure jetés par Favocat sur les chefs de notre armée ! Je le soupçonne, sur son rocher, d'avoir nourri son orgueil avec les commentaires qu'on amassait sur son crime. Dans ce fumier qui étouffe la France, il prend une force, une joie du Mal, un éclat satanlque.
Décidément elle est vraie, cette parole qui toujours me tenta par sa désolation : « 11 n'y a de justice que dans l'intérieur d une même espèce». Si nous étions des intelligences désintéressées, au lieu de juger Dreyfus selon la moralité française et selon notre justice, comme un pair, nous reconnaîtrions en lui le représentant d'une espèce différente, d'une tradition fameuse aux rives du Jourdain, de la Phénicie et de Tantique Assyrie. Nous ne l'attacherions point au pilori de llle du Diable, mais comme un témoignage vivant, comme une leçon de choses, nous l'annexerions à une chaire d'ethnologie comparée.
L'empêchement à cette mesure humanitaire, scientifique, c'est que nous ne pouvons point nous désintéresser de la France. En vérité, il s'agit bien du petit capitaine juif, désormais incapable de nuire ! Dreyfus n'est plus cet officier d'artillerie, qui, derrière un binocle, pousse parfois des cris de bête : Dreyfus a huit cents têtes, il occupe les bancs du prétoire. Dreyfus, c'est un champ de bataille où un français né de sa terre et de ses morts doit accepter le défi des naturalisés et des étrangers.