‹ Ce que j'ai vu à RennesChapitre 7 sur 16 · CHAPITRE VIII Lbs Avocats · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII Lbs Avocats

Magnifique architecture, ce groupe. Les cinq bavards accoudés ou débordants de gestes, surplombent leur homme exténué et presque muet, n y a des moments où Dreyfus, aplati contre le tapis tombant de la vaste table, ressemble à une chouette clouée sur la porte de nos paysans. Seule, sa tête immobile dépasse, et Toeil s'agite derrière le lorgnon avec une rapidité suspecte et douloureuse. Quand il parle ou gesticule, c'est qu'ils tirent sur les fils. — Voilà le tragique Guignol qui pourra finir par un grand « charassement » (8), comme on dit à Lyon, ou par un chambardement, comme on dit à Jérusalem.

Nés pour être heureux, cela se voit sur leur large face et de toute leur corpulence, M' Démange et M* Labori s'empoisonnent de bile à mesure que les audiences se succèdent. Au début, je distrayais volontiers mon regard du traître émacié sur le visage très ample de M* Démange. Cet homme bien nourri a la graisse si joviale qu'il cherchait d'abord à amuser la salle aux dépens des

généraux. Quels ricanements, quels jeux d'épaules,quelles mains levées dans ce beau public quand M» Démange, avec la componction d'un maître d'hôtel qui passe le turbot, présente des observations à Zurlinden et à Chanoine qui ne voient pas le piège sous le persil, et quand il leur a mis dans Tassiette une horreur, de quel air bonhomme il la signale aux juges, à la salle surtout !

Une amertume vint pourtant à M» Démange des incroyables procédés de M' Labori.

11 faut reconnaître qull n'est pas servi par ses collaborateurs en dreyfusisme. Déjà Forzinetti, l'un des témoins du syndicat, lui avait attribué devant la Cour de cassation un propos extraordinaire : « Voici trentetrois ans que je plaide et Drejius fait le deuxième innocent que je suis appelé à défendre ». A Rennes, c'est Labori qui exige pour rien, pour le plaisir, que le lieutenant-colonel Gendron s'en vienne répéter que, dans 1 etat-major,on considère M* Démange comme un spécialiste attaché à la défense des agents de Tétranger. Sur ce bsau trait, il fallut voir les bras ouverts, la bouche béante, les yeux écarquillés de M* Démange, qui, se tournant vers Labori, lui criait de tout son émoi : « Quel est ce coup de traître, ô « mon fils I » Il me parut qu'il y avait une haine de prêtre entre ces deux robes. Ditesmoi : Labori ne serait-il pas vaniteux ? Si j'avais l'âge et les honneurs de M*|,Demange» si Labori m'avait donnéJpubUquement on effroyable assaut en me découvrant comme

3cat qui gagne de l'argent à défendre la e des traîtresse rapporterais ma toque on hôtel et les 13,000 francs de 1894 au iicat : « Non, mes amis, non, Je ne veux être un Labori de réjouissance » . (En raine, le pays de M' Démange et le mien, éjouissance c'est un petit morceau de i que les boulangers donnent en plus de liche). Et M* Démange ajouterait à une :ue vie fort digne l'acte très digne de déer une conspiration où d'ailleurs on le le.

M^ Démange souffre dans son amour- )re. M* Labori souffre au bas des reins.

3 14 août à six heures et demie du manous attendions dans la salle du Lycée rhussier vînt annoncer « Le Conseil », nd un journaliste, M. Taunay, accou- ; du dehors, escalada une table, très \, ouvrit les bras, se prit la gorge à deux ns, puis cria la nouvelle ; • Labori. . . assassiné. . .

imédiatement on ferma les portes. Les s: partis se massèreuit face à face, debout les tables, les bancs et les chaises. Exalmrleur sang qui coulait, les dreyfusards :rent-ils de voir couler le sang patriote ?

Séverine, animée par cette même senlité qui la soulève contre les courses de eaux, s'écria ;

Maintenant, c'est dent pour dent, homme r homme.

It les femmes, chère madame?) >rnély.déclara :

— Le pistolet de l'assassin était bourré avec une feuille nationaliste.

A quoi Robert Mitchell lui fit sagement observer que les revolvers n'ont pas de bourre, mais une cartouche à percussion centrale .

Jaurès magnifia la question :

— Le ministère a arrêté Déroulède et les autres parce qu'on connaissait la prépararation d'une Saint-Barthélémy. Douze Dreyfusards étaient désignés au poignard.

M. Maizière a noté que son voisin, M. Marcel Prévost, s'arracha brusquement son lorgnon de dessus le nez en criant : a Assassin ! »

Quelqu'un précisa :

— I^es assassins sont deux !

— Leurs noms ?

— Ils s'appellent le Sabre et le Goupillon.

On apprit avec plaisir qu'on ne serait pas

obligé de rappeler le nommé Goupillon et que Labori, ramassé enfin de dessus le sol, respirait toujours. Les gendarmes saisirent les cannes et les sabres, et ce public à qui on ne laissait que ses revolvers s^assit pour la séance dans une atmosphère montée encore de quelques degrés au-dessus du point qui venait de suffire pour foudroyer Labori.

Il y avait sur les mots la môme hypocrisie que sur les visages ; mots et visages ne trahissaient les âmes qu'aux esprits attentifs.

Pesez ce que dit alors un dreyfusard de marque^ M . Jules Glaretle :

— Voilà u!> coup de revolver qui vaut une plaidoirie.

Ce cri maladroit et, si je ne m'abuse, féroce, annulait l'audacieuse tactique de M. Jaurès qui écrivait dans le même moment : a Pour perdre Dreyfus, 1 etat-major avait supprimé la défense de 1894 ; cette fois, il trouve plus simple de supprimer les défenseurs. » Quand nous quittâmes le lycée, Jaurès avec une bande nous suivait le long de la Vilaine en scandant sur l'air des lampions : « Assassins ! Assassins ! » C'est à Judet principalement que ces romantiques en voulaient. Vers le soir, M. Octave Mirbeau me faisait l'honneur de me désigner comme « otage » . Mon exécution devait suivre immédiatement celle de Picquart ou de M* Démange. Il m'eût élé pénible d'entrer dans l'éternité en si mauvaise compagnie.

Je réclame un peu de bon sens. Quel intérêt avions-nous à « supprimer » Labori ?

Mort, ce gros garçon eût apitoyé l'opinion publique qui fût un peu revenue aux dreyfusards, tandis que, vivant et tonitruant, il ne cessait de nous servir. Au reste, je vjus le demande, qui donc, la balle n'ayant pas porté, redoubla? qui donc, l'heure des plaidoiries venue, « supprima » définitivement Labori ? Ce fut la famille Dreyfus, conseillée par Rcinacli, par le rabbin et par le ministère.

Mais il faut serrer Tanalj'se. Attardonsnous et reprenons toutes les circonstances de cet attentat,

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