CHAPITRE IX
La Vérité sur l'Attentat gontrb Labori
he lundi 14 août 1899, vers six heures du matin, sous un ciel menaçant d'orage, Labori quitta,comme d'habitude,sa maison de la place Laënnec pour gagner le lycée. Il ':■ fut rejoint par Fex-colonel Picquart et par
:' M. Edmond Gast.
^j Le long du quai presque désert, M . Pio-
\' quart à deux reprises se retourna, inquiété
■-'= ou agacé par un « rôdeur » qui les suivait.
— Au reste, à Rennes, tous les personnages de quelque notoriété, dreyfusards ou anti-dreyfusards, avaient leur « ange gar^ dien » chargé par la Sûreté de les protéger ;, et de les surveiller. — Ce suiveur était
;5. jeune, de teint bronzé, vêtu d'une veste à
manches blanches et coiffé d'une casquette dont les bords pouvaient se rabattre sur les côtés. Gast a dit deux jours après : « Je le reconnaîtrais bien, si Ton me le montrait avec les mêmes habits. Mais dame I sa 0gure, je ne l'ai guère vue et pas de près encore » ,
Soudain un coup de feu ! et Labori auâ^sitôt qui s'abat .
Picquart et Gast se précipitèrent à la poursuite de l'homme, sur le « chemin de halage, où un enfant aurait pu l'arrêter » .
(Gast). n n'avait pas dix mètres d'avance .
Gast et Picquart criaient : Arrêtez-le I Arrêtez-le I Mais « vous n'imaginez pas son aisance... a dit M. Gast. Quand il avait une avance sulfasante, il se mettait au pas. »
Des ouvriers travaillaient sur le quai ; en étendant la main ils auraient pu l'arrêter, ou plus simplement le pousser à l'eau ; mais il tenait crânement son revolver. Avec un fort accent méridional, il cria : « Laissezmoi passer, je viens de tuer le traître », ou, selon une autre version : « l'avocat du traître ». Ces ouvriers l'ont reconnu pourTavoir vu le vendredi précédent qui étudiait à cette même place son terrain et sa ligne de retraite. Il gravit les vingt marches qui donnent accès au pont Laënnec et passa place Laënnec sous les fenêtres de Labori .
Ace moment il avait une cinquantaine de mètres d'avance sur Picquart et Gast.
« Dame î a dit ce dernier, il était plus leste et plus jeune ! »
Ces deux messieurs auraient dû trouver un renfort devant la maison de Labori, où se tenaient en permanence deux gendarmes. Mais précisément ce matin-là ceux-ci n'étaient pas à leur poste. (Déclaration de Ixibori). Seul le valet de chambre de Labori apparut ; il se joignit à Picquart et à
Gast. Maintenant l'assassin s'était engagé dans la rue Alphonse-Guérin. Un employé de tramways lui mit la main sur répauie.
« Cette fois, j'ai cru que c'était fini, que nous le tenions . Bah I lui aussi a eu peur du revolver, a lâché prise. » (Gast).Et toujours ce cri : « Laissez-moi passer ! j*ai tue le traître, l'avocat du traître ! »
Le grand mot de Talleyrand : « Pas de zèle I » semble avoir inspiré toute cette ville pleine de furie et regorgeante de police où le crime galopait si allègrement.
Gast et Picquart, à bout d'haleine, irrités que nul agent n'apparût, inquiets de leur mallieureux anH,s'arrêlèrentà près deux kilomètres. Ils revinrent place Laënnec, tandis que , seul, le valet de chambre s'acharnait.
Sur la terre qu'il ensanglantait, l'avocat a implorait vainement le secours des passants. » (Marcel Prévost). « Vingt ou trente personnes passèrent sans le relever ni le secourir ; » (Jules Claretie). Un seul jeune homme s'approcha,disant : «Je suis interne en médecine je vais examiner la plaie.» Il se pencha sur le blessé et le fouillant, lui prit son portefeuille. On relejva Labori au bout de six minutes.
Plusieurs personnes ont recueilli ses propos. D'après M"* Séverine, il aurait dit d'abord : a Que ma femme sache bien que je pense à elle en ce moment. » D'après M.
Jules Glaretie.au contraire, sa première parole aurait été : « Est-ce que je remue Top-
teil en ce moment ? » C'était pour savoir si la paralysie de ses jambes était complète.
Le docteur Paul Reclus en a fait une peinture : « Quand je suis arrivé auprès de Labori, ce géant abattu avait l'aspect d'un pauvre chien blessé. »
Laissons ces détails d'un pittoresque un peu particulier. Le trait saisissant, le grand caractère de cette mvstérieuse aventure, c'est que l'assassin se sauve, « bien que jamais il n'y ait pu avoir des forces de police plus nombreuses et plus prêtes à agir qu'à Rennes. » (Labori.)
M. Pollonnais connaît « à Rennes un policier plein de vie et de santé, qui resta témoin immobile de l'attentat.Et cependant il était à deux pas de l'homme qui pressa la détente de l'arme ! il n'avait qu'à étendre là main pour se saisir du coupable ! Quand on interroge ce témoin, il se contente de sourire discrètement. » 11 faut reconnaître dans cet agent rennais celui que le témoin Mahé déclare être arrivé le premier sur le lieu du crime. Faîtes la part d'une inévitable accentuation chez le journaliste, et les deux dépositions concordent. En effet, d'après M. Mahé, ouvrier aux lignes télégraphiques, et qui était là quand MM. Picquart et Gast n'avaient pas encore disparu, les premières personnes qui parurent sur le lieu du crime furent un agent de police de Rennes, ensuite un gendarme en çélOf puis d'autres gendarmes à cheval. . .
Sans doute qu'à tout le monde le blessé
|)arut plus curieux à examiner que le trier.
Un fonctionnaire de la police de Re dit : a Nous n'eûmes pas à interveni cette circonstance, mais je ne pus m cher de remarquer l'indiÔérence des cyclistes de la Sûreté qui ne se décida monter sur leurs machines que deux '.
après l'attentat. et au moment où Tas était forcément en lieu sûr. »
Peut-être ces messieurs, voyant ( pluie menaçait, craignèrent-ils de dér Cette raison ne suftil point à M* Lab< sans vouloir conclure, écrit avec amer «11 y avait à quelques centaines de i de l'endroit ou j'avais été frappé des pes, de la police et un grand noml gendarmes à cheval. Le commissaire lice avait été immédiatement averti.
Pendant ces lenteurs suspectes, Un»
prenait de l'avance. Après avoir tra le pont sur le canal de la Vilaine et l'avenue du Gué-de-Baux, il tourna d; chemin de la Barbotière.Il n'avait toi:
à ses trousses que le valet do chambr lui-ci à son tour commençait à se déc ger. « Nous étions parvenus, dit-il, da petit chemin étroit et très couvert. Q l'assassin s'aperçut que j'étais resté il ralentit son allure et se mit au pas.
tinuant à me tenir en respect avec so vol ver. Dans cet endroit je l'approc moins de trente mètres. Je songeai
dividu avait toute facilité pour se dissi- 1er dans un buisson et tirer traîtreusent sur moi, et je battis en retraite pour lir chercher du renfort . Je criai de toutes s forces. Je rencontrai d'abord un agent police, puis un gendarme. L'agent, sans Têter, me dit d'aller chercher des armes .
and je trouvai le gendarme, je fis demir avec lui, et nous reprîmes la poursuite, .nt devant nous l'agent. Je n'ai pas revu sassin. »
oilà donc que, d'une certitude irrécusadès sept heures moins le quart, l'assassin seul dans une campagne peu fréquentée uelques cents mètres des agents, ans ce moment, l'orage qui menaçait dc- 3 l'aube éclata. Une pluie abondante, )uée par des coups de Vent, fit plus dée encore cette banlieue. Que se passa- ? Le fonctionnaire de la police rennaise nous avons déjà cité a dit : « Parmi les nts suspects qui poursuivaient l'assassin sible, on en remarqua xm dont le signaent ressemblait singulièrement à celui 'homme qu'on vit tirer sur M' Labori ».
îrait piquant que le tireur se fut terré cette minute et qu'un sosie, avec des iers réguliers dans sa poche, eût dès entraîné la chasse.
semble certain que l'homme arriva par oulevard de l'Est au lieu dit Roquemia. C'est une ancienne auberge isolée sur oute et abandonnée sans locataire. (On irait y cacher 4es vêtements). A cet en-
droit, d'après les rapports de police, il avait provisoirement dépisté ceux qui le i)oursuivaieat. Les mêmes rapports admellent qu'il s(^ j(ita à travers les chemins du Baux, qu'il lit un crochet et qu'il revint prendre les chemins de halage du canal de la Vilaine. Pour rentrer dans Rennes? Non pas, dit la police, pour g^agner le pont et le bourg de Cesson.
A sept heures, en effet, plusieurs personnes de Cesson, parmi lesquelles M"« Noyet ({ui tient en face du pont Tauberge du Châle» l, virent un incomm dont le signalement c()rresi)ond à celui du meurtrier. Personne, si loin qu'on regardât, ne lui donnait la chasse. 11 ne suivait pas le chemin de halage détrempé par la pluie et que ses pieds auraient marqué ; il marchait d'un pas ral)i(lo sur l'herbe d'un pré voisin.
D'un pas rapide sur V herbe ! cela fait tableau et confirme le jugement d'un policier qui voulant exprimer cpie le meurtrier ne courait point vite et ménageait habilement ses forces a dit : « 11 connaît l'art de fuir ». Cela délïnit un professionnel du crime, chose rare, ou un auxiliaire de la police, chose conmmne dans Rt^nnes à cette date. La sûreté fonctionne moins par des agents officiels que par des agents occasionnels.
Se voyant remarqué, le personnage mystérieux tourna le bourg en se jetant dans un petit chemin, puis il sauta à sa droite dans les champs et disparut.
Entre neuf et dix heures un des iimombrablcs poursuivants, accourus enfin de
Rennes, prétendit voir l'homme qui se glissait à mi-corps des carrières de Cesson et qui, s'apercevant qu'on le guettait, s'y rejetait brusquement. Les jours qui suivirent, les drej'fusards félicitaient fort cet agent : oG'est un fin limier, disaient-ils, il a du nez». Tout ce que je puis affirmer, c'est que les écorchures qu'il s'était faites à ramper dans les ronces le lui avaient fort enflé.
Les agents, les gendarmes et la troupe passèrent toute la journée à fouiller ces carrières de Cesson. Elles sont situées à deux kilomètres du village. La chasse d'un tel gibier, dans un tel lieu, par de tels chasseurs, eût été dignement contée par un Victor Hugo. Ce sont de vieilles fosses, depuis longtemps non exploitées, une suite de cavernes et d'éboulis reccmverts de ronces et de chardons, sous un taillis de chênes et de sapins, avec des pentes qui s'écroulent sur de nombreux étangs dont Teau croupissante et profonde est largement tachée de nénuphar>.
A quatre heures, il nV avait i)îus un pouce de ce terrain que ces centaines d'hommes n'eussent examiné vingt fois et Ton continuait à le retourner : « Rappelezvous, disait-on, qu'il y a sept ou huit ans, toute une armée a cherché inutilement Bcllacoscia tapi sous les broussailles corses »
Toute la région rennaise maintenant était sens dessus dessous. Cliaque broussaille dissimulait un agent. Les femmes bavardaient aATc fièvre sur le pas des portes, les
hommes avaient déserté Tatelierpourle ( baret. A Cesson dit le Temps, « le curé e tête, lisait son bréviaire dans la rue, Torei aux aguets. » Dans ce bourg, M. Vivia faisait pour son compte ime enquête, apprit que vers onze heures du matin fossoyeur avait vu le meurtrier étendu son long, tout au fond du cimetière, so un sapin, contre une fosse fraîchement en sée. La casquette rabattue sur le visage soufflait ; il tenait d€uis la main droite revolver. De sa place il pouvait facileme surveiller la porte d'entrée seins être vu li même.
Ce fossoyeur, qu'on nomme le père Bo net, vieillard ratatiné et quelque peu soui fut pressé de questions, vers les quai heures, par M. Viviani et par un rédacte du Temps. La description qu'il fit conc( dait avec le signalement de l'assassin.
— Vous saviez, interrogea Viviani, qu' crime avait été commis à Rennes ?
— Oui, par les gendarmes' arrivés ce n tin.
— Et vous n'avez averti personne ?
— J'en parlai, en quittant le cimetière, quelqu'un qui me dit : a Tais-toi, dis vii ça ne te regarde pas. »
— Et quel est ce quelqu'un ?
Le père Bonnet subitement devint sou comme un pot. Les deux curieux llnirc par lui arracher cette réponse à voix bass
~ Je ne le nommerai jamais. Ce sont à gens qui me font du bien.
Là-dessus la conversation se prolongea sans queVivîanietson compagnon pussent savoir si Thomme était idiot ou s'il les moquait. L'humidité augmentait, la nuit tombait. Par les routes défoncées que sillonnaient des patrouilles fébriles, les deux amateurs s'en revinrent bredouille dans les cafés grouillants de Rennes où Bertulus présidait aux absinthes.
A la même heure, au Mans, à Montmartre, au Havre, sur toute la France, avec un zèle admirable, on arrêtait des assassins de Labori. C'était amuser le tapis, ce n'était pas résoudre le mystère. « Aucune mesure, dit avec amertume Labori, n'a été prise, à ma connaissance, contre aucune des personnes responsables de l'organisation de la police à Rennes. »
Kcoutez et pesez les terribles paroles de cet avocat, de qui j'aime mieux les réquisitoires que les plaidoyers. « 11 me paraît a manifeste que, seuls, certains de mes « adversaires avaient intérêt à ce que je « fusse couché par terre le jour oîi fai été « frappé. Quelques louches auxiliaires de la a police auraient-ils joué un rôle dans le c crime, et, dans ce cas, à 1 instigation de « qui exactement. Je l'ignore. Mais l'état a d'esprit qui régnait à Rennes dans certains « milieux dreyfusards, officiels ou non, suf- « lit amplement, selon moi, à justifier « l'inertie de la police. Il paraissait conve- < nable alors — et le fait étant de notoriété
« publique, j*ai le droit (9) d'y faire ail a sion — non de dire toute la vérité et c ft provoquer, de la part de tous, de conipl a tes explications, comme je l'ai toujoii « voulu du premier jour au dernier, ma « de ménager tout le monde pour obten « ce que j'appelais un acquittement de bic; « veillance. »
Rappelons pour mémoire ce qui se passa « le jour où Labori fut frappé » , le jor.r c « certains dreyfusards, officiels ou non avaient intérêt à ce qu'il fut couché pai- lerr Le conseil de guerre allait confronter 1 ai cier ministre de la guerre, général Mercic avec l'ancien président de la Républiqu Casimir-Périer. A quel effet? Pour élabl s'il fallait ajouter foi aux graves détail donnés par le général Mercier sur la « nu tragique » ; s'il fallait admettre que l'arre tation de Dreyfus a mis la France et T Alb magne à deux doigts delà guerre. « M. Ci simir-Périer, avait déclaré le général Mei cier, n'a pas été jusqu'au bout dans sa d< position. 11 n'a i)as dit que ce même jou nous sommes restés, lui, président de 1 République. M. Charles Dupuj^ présidcE du Conseil, et moi, ministre de la guerre, d huit heures du soir à minuit et demie dan son cabinet, à lElysée, attendant le résu tat des communications télégraphiques qi s'échangeaient entre l'empereur d'Allemj et le comte de Munster. Nous sommes res tés pendant quatre heures et demie à atteo dre si la paix ou la guerre allait sortir d cet échange de communications ».
De plus en plus je m'en convainc, c'est dans les replis profonds de cette crise diplomatique qu'il faut chercher le foyer de l'abcès. Tout le reste est infection par rayonnement.
Dans une confrontation émouvante, à l'heure même où l'on ramassait Labori sur le quai de la Vilaine, M. Casimir-Périer dut reconnaître, plus ou moins explicitement, la véracité du général Mercier, M« Démange se garda d'aucune curiosité ; il montra une bonhomie respectueuse et apaisée. Nul doute que l'assassiné, avec son tempérament brutal et impulsif, avec sa méthode a de provoquer de la part de tous de complètes explications », n'eût fort embarrassé le gouvernement. En effet, il se vante luimôme de n'être pas homme à « ménager »
rien ni personne, fut-ce « pour obtenir un acquittement de bienveillance » . Et voilà vraiment de belles dispositions, si, comme \e le crois, le prix mis par le gouvernement au sauvetage de Dreyfus, c'était qu'il se tût sur certain mystère gros de complications intf^rnationales. Tous les grands mots significatifs et les plus enveloppés de cette affaire me convainquent de ce compromis fait de prières et de menaces. « Dans trois ans on saura la vérité et le ministre lui-même reprendra mon affaire ». — « J'ai donné à M. Casimir- Périei ma parole de me tadre ». — « On l'innocentera ou nous ferons le chambardement. . . )* Soyez-en sûrs ; la fnnûUe Dreyfus et le
gouvernement se trouvèrent bien d jours que l'impétueux avocat dut dans son lit. Et quant à lui, sur la
} débats, il fut prudent de ne point s'c
u à vouloir plaider.
-i O mon vieux camarade Labori, ]
■\ Français qui veut guerroyer, le m
ï des désagréments est encore à ser\
' ! los armées de la France !