APRÈS LA DÉCLARATION DE LA GUERRE
La Liberté :
... La France est debout ; non plus la France d’autrefois, d’il y a quelques années, qui subissait une politique et la soldait sans murmurer; mais la France qui vient de renaître à la liberté, et qui ne saurait mieux célébrer ce réveil admirable qu’en entreprenant, résolue, généreuse et désintéressée, pour l’Europe, pour elle-même, pour l’Allemagne enfin, pour tous ceux qu’opprime ou menace l’ambition du vieux Guillaume, la guerre de l’indépendance! — H. Vrignaijlt.
La Presse :
Les cris de guerre qui retentissaient hier sur nos boulevards vont maintenant remplir la France et soutenir notre armée dans la lutte héroïque à laquelle nous provoque l’insolence de la Prusse. Les résolutions de guerre, que nous allons apprendre, n’émanent pas du gouvernement. Le gouvernement était irrésolu ; il voulait, dans quelques-uns de ses chefs, du moins, se laisser arrêter par des concessions dérisoires. Ces résolutions sortent des entrailles mêmes du pays.
Elles résument toute l’irritation du sentiment national contre le système d’asservissement qui semblait vouloir s’appesantir sur l’Europe, et notre patience, depuis quatre ans, lassée par une dernière audace. — La Ponterie.
L'Univers :
Ce langage couvre, il fera oublier les tristes discours prononcés au Corps législatif. L’Europe en comprendra la haute signification. En rapprochant le langage impérial des manifestations qui éclatent de tous côtés, elle verra que la guerre où nous entrons n’est pour la France ni l’œuvre d’un parti, ni une aventure imposée par le souverain. La nation s’y donne tout entière et de plein cœur. Les objections et les criailleries de quelques députés, les plaintes hypocrites de deux ou trois journaux n’empêcheront pas cette vérité d’être partout reconnue.
Le Français :
Les nouvelles qui arrivent de la province sont excellentes : les esprits accueillent l’idée de la guerre contre la Prusse non pas avec cette effervescence tapageuse qui éclate .sur nos boulevards, mais avec une confiance calme, une résolution virile; on comprend beaucoup mieux les raisons de la guerre actuelle qu’on ne comprenait au début celles de la guerre d’Italie...
... L’exposé du gouvernement a été affiché dans toutes les communes, et partout il a provoqué les manifestations les plus vives et les plus patriotiques.
Le Figaro :
Ce n’est pas seulement Paris qui a acclamé la guerre.
LA DAME AUX VIOLETTES
nos quatre-vingt-neuf départements sont aussi soulevés que la capitale contre la Prusse. Lisez les journaux de toutes couleurs. La vérité a une telle évidence, une telle force, que tout le monde reconnaît cet élan incroyable et inouï de la nation.
J’ai voulu, par souci de la vérité, confronter ces quelques citations avec les extraits parus dans un livre très documenté de M. Fernand Giraudeau, la Vérité sur la campagne de 1870. Elles sont conformes. Seulement M. Giraudeau, qui était un dévot de l’Empire, en écrivant cette oeuvre, a tenté de le réhabiliter complètement : c’est trop. Nous essayons simplement d’établir le bilan des responsabilités : c’est assez.
J’ai raconté ailleurs le douloureux calvaire que la Providence, pour nous faire expier sans doute des fautes inexpiables, nous avait infligé depuis Frœschwiller jusqu’aux batailles autour de Metz, depuis Sedan, où l’Empereur, terrassé par la maladie, avait cherché la mort et, ne la rencontrant pas, avait dû abdiquer un pouvoir qu’il n’exerçait plus, jusqu’à l’investissement dont Paris était menacé. L’Empereur malade 1 Ricord avait donc eu raison 1 Ah 1 si on l’avait écouté I L’Empereur prisonnier, l’Impératrice en fuite, se réfugiant en Angleterre, le prince impérial filant en Belgique, comme on prétend à tort, d’ailleurs,
que l’avait écrit son précepteur Filon 1 Ah ! si le prince Napoléon avait écouté Girardin quand il disait, après l’incident d’Ajaccio : « Allez à Piangins, votre heure viendra 1 » Son heure serait peut' être venue, et, à l’abri de sa popularité, il aurait pu sauver la dynastie.
En quelques jours, en quelques heures, l’Empire qu’on croyait invincible à l’extérieur, inexpu' gnable à l’intérieur, avait, — comme un groupe de féerie qui glisse dans une trappe, — disparu dans un trou jusque-là invisible, mais profond. Quelle apothéose, mais quel écrasement 1
Tousses amis, éperdus, disparus, partis, la Dame aux Violettes ne partirait pas, elle I Du moins, elle l’avait décidé. Elle avait vécu, c’est-à-dire, comme l’écrivait Rousseau aux Charmettes, elle avait été heureuse dans un Paris libre, envié, enchanteur ; elle resterait dans un Paris prisonnier, malheureux, qui saurait être héroïque.
La veille de l’investissement définitif, Ernest Baroche, dont le régiment campait dans la banlieue, obtint une permission de quelques heures et accourut chez son amie. Elle avait auprès d’elleson fidèle Ernest Daudet.
— Mon fiancé, lui dit-elle.
Et, se tournant du côté de Baroche :
— Je vais rester pour être plus près de vous.
— Non, il faut partir, partir de suite, ma chère amie, lui répondit Ernest Baroche. Le siège sera long; je veux vous en épargner les privations et les angoisses.
Elle résistait ; il insista. C’était son maître, puisque c’était son fiancé. Elle céda.
Les adieux furent déchirants ; avaient-ils le pressentiment qu’ils ne se reverraient plus désormais? Elle partit pour Londres, où un de ses amis, M. Tissot, remplissait les fonctions d’ambassadeur. C’est là qu’un jour des dépêches lui apprirent coup sur coup le combat du Bourget, l’héroïsme d’Ernest Baroche, sa mort. Baroche était tombé en héros ; son cœur ne s’était donc pas trompé. Mais quel désespoir ! Elle perdait l’homme qu’elle aimait, et, en mourant, l’homme quelle aimait emportait dans son cercueil toutes ses illusions, toutes ses espérances : une vie d’affection, d’indépendance et de respect. Sur ce cœur, déjà frappé d’une douleur personnelle, venaient tomber comme des coups de marteau toutes ces nouvelles désespérantes qui se succédaient sans un jour de trêve : la capitulation de Metz, la prise d’Orléans, l’entrée des Prussiens à Paris, le traité de Francfort, la Commune. Les lettres qu’elle écrivit, pendant ces jours d’angoisse, sont empreintes du plus grand accablement, mais aussi de la plus com-
plète résignation chrétienne. Elle portait le double deuil de son amour et de son pays.
Elle avait quitté l’Angleterre, dont le climat l’incommodait, pour la Belgique. C’est à Bruxelles qu’elle attendit que Paris fût libéré des Prussiens et des communards pour y rentrer. Elle retrouva avec joie sa maison de la rue de l'Arcade. Là, rien n’avait changé. Le décor était le même, mais que d’acteurs manquaient à l’appel ! Elle rallia autour d’elle tous ceux qui avaient échappé à la tourmente.
Tout ce qu’on lui avait appris à aimer, à adorer, n’était plus ; elle redoutait tout ce qui allait arriver. Quelques jours après sa rentrée à Paris, elle fut appelée chez le notaire d’Ernest Baroche, où une surprise lui était réservée. Ernest Baroche, en mourant, lui avait légué une grande partie de sa fortune et, parmi les titres, se trouvait précisément la fameuse mine de Mallidano dont nous avons parlé. La guerre qui, en faisant le vide dans les stocks, a souvent des contre-coups imprévus, avait gonflé la valeur des Malfidano. Notre amie se trouvait à la tête d’une fortune inespérée.
Elle trouva encore, parmi les valeurs qu’Ernest Baroche lui léguait, un nombre considérable d’actions d’une sucrerie qu’il avait créée dans le département de Seine-et-Marne. Il avait placé à la tête
LA DAME AUX VIOLETTES
de son usine un de ses amis, le comte de Loynes, qu’il lui avait, d’ailleurs, fait connaître. Le comte de Loynes, d’excellente famille, était un des plus beaux hommes qu’on pût voir. Il avait servi comme capitaine aux cuirassiers de la garde. Tous ceux qui l’ont connu ne peuvent oublier sa haute prestance et sa grande distinction. Il était membre du Jockey-Club, où il ne comptait que des amis.
Le comte de Loynes n’échappa pas au charme que notre amie exerçait autour d’elle et a exercé jusqu’à ses derniers jours. Les intérêts qu’il avait à gérer le rapprochaient forcément d’elle. Il la vit souvent. Il lui parla avec tact, avec reconnaissance, de l’ami qui était mort et auquel il avait conservé une fraternelle affection. Ce fut le premier trait d’union entre eux.
Un jour, le comte de Loynes lui dit son amour et demanda sa main. Elle fut touchée de la forme respectueuse qu’affectait ce sentiment : elle accepta. Elle pensait aussi qu’en acceptant elle se donnerait un protecteur qui l’aiderait à administrer la grande fortune qui lui était échue. Seulement, M. de Loynes la pria de se contenter provisoirement du mariage religieux et d’ajourner le mariage civil jusqu’à ce qu’il eût pu obtenir de ses parents un consentement qu’à cette heure ils semblaient dis-
posés à refuser. Il était évidemment d’âge à se dispenser de cette formalité, mais il trouvait le procédé plus correct. Ainsi pensa notre amie.
Le mariage religieux fut célébré en 1872, sous le patronage de la nonciature, dans un couvent de la rue Denfert. Dans un sentiment de délicatesse qu’on ne saurait trop louer, et peut-être aussi guidé par quelque pressentiment, le comte de Loynes reconnaissait à sa femme, par acte notarié, le droit de porter son nom, quoi qu’il advint. Le mariage civil ne fut jamais célébré. Des difficultés, peut-être une simple incompatibilité d’humeur, provoquèrent une prompte séparation entre les deux époux.
La Dame aux Violettes était riche ; elle était comtesse.
Elle était trop intelligente pour s’enorgueillir du titre ou s’éblouir de la fortune, mais elle savait leur prix : elle comptait en user.
Sa vie pouvait rester un roman; sa volonté en faisait une réalité. La volonté est une sorte de muscle moral qui, cultivé par une gymnastique constante, donne à l’esprit une force irrésistible.
Elle avait voulu s’instruire ; ses professeurs s’étaient appelés Sainte-Beuve et Marc Fournier. Elle avait souhaité des amis ; nous avons nommé tous les hommes illustres ou célèbres que le prince
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Napoléon, Adolphe d’Ennery et Girardin avaient groupés autour d’elle. Pour ne pas être confondue avec les déclassées, elle s’était dérobée à la fièvre de plaisir qui avait marqué la fin du second Empire. Jusque-là, elle avait été une « inclassée ». Son mariage la classait définitivement.
Elle n’avait encore été qu’une sorte de reflet ; elle tendait maintenant à devenir ïa lumière, à accuser sa personnalité propre. Si fière qu’elle fût de ses amitiés, elle les avait acceptées d’autres mains que les siennes ; elle entendait désormais, tout en conservant les anciennes, faire elle-même le choix des nouvelles. Elle avait jusqu’alors tenu une sorte de bureau d’esprit où des hommes politiques se plaisaient à former, avec des lettrés, un cercle littéraire. Elle eut le rêve d’amener des hommes de lettres à lui constituer, avec des politiciens distingués, un salon politique.
Par là, elle pouvait atteindre son but, qui fut d’exercer une maîtrise souveraine sur les événements de son pays, d’y jouer un rôle décisif et d’être, dans la coulisse, une sorte d’Egérie toutepuissante. Et si nos lecteurs ont pu parfois trouver que je les avais attardés dans l’analyse de cet être de séduction et de force que fut la Dame aux Violettes et que resta la comtesse de Loynes ; s’ils ont pensé que mon amitié fidèle se plaisait à grandir
démesurément mon modèle, qu’ils prennent la peine de me suivre, je leur dévoilerai Ce que je peux dire des rouages mystérieux qui mettent en mouvement la machinerie humaine. L’orateur catholique a raison : il n’y a qu’une grande cause, qui se nomme Dieu. En dehors de Dieu, les plus grands événements ont, à leur début, les plus petites causes. De grandes œuvres ont été préparées par des ouvriers inconnus. Qu’ils le sachent bien, la comtesse de Loynes a fait, comme en se jouant, des députés, des sénateurs, des opposants, des présidents de ligues et de conseil municipal, des directeurs de revues, de journaux, de théâtres. Elle a fait des académiciens ; elle faillit faire un César 1 Le prologue est terminé. Place au théâtre I Après un petit lever de rideau, nous commencerons la grande pièce. Malheureusement la pièce n’a pas eu de cinquième acte. La France l’attend encore. Elle cherche toujours le cavalier et n’entend même plus le pas du cheval.