‹ ce que je sais de dieuChapitre 15 sur 31 · DIEU DANS L'HISTOIRE; LES MIRACLES · texte numérisé non relu

DIEU DANS L'HISTOIRE; LES MIRACLES

Ceci amène, après la nature, à parler de la notion de Dieu dans l’histoire. Ici l’on se heurte à la troupe des adversaires du surnaturel, des partisans du matérialisme historique, avec leur faisceau d’arguments spécieux: « Nulle trace, disent-ils, d’une Providence ni générale, ni surtout particulière. Aucun miracle scientifiquement attesté. Les faits, les évènemenis, se déroulent inexorablement par un enchaînement fatal de causes et d'effets où s’exerce, certes, l’action de l'intelligence, du génie, de la volonté des hommes, mais sans rompre le déterminisme, puisque, en dernière analyse, ces forces « morales » se ramènent pour le vrai savant à des forces physico-chimiques. » L'histoire « sainte » est particulièrement en butte, par son surnaturel constant, ses nombreux miracles, aux objections de ce matérialisme historique. Sous l’influence de la philosophie scientifique, l’exégèse biblique, surtout protestante, s’est exercée depuis cent ans sur les récits de la Bible, et les faits miraculeux ent été, par nombre de théologiens même, rangés parmi les mythes et les légendes. La croyance à une Providence particulière a faibli, et l’action divine s’est limitée, pour beaucoup de croyants, au domaine invisible de la conscience.

Que nous enseigne le Judaïsme sur Dieu dans l’histoire et sur les miracles en particulier? Il va de soi qu'il affirme le rôle de Dieu aussi bien dans la vie des peuples, des sociétés et des individus, que dans la création et le développement des choses. Affirmer ceci, c’est affirmer cela du même coup.

La foi juive est fondée sur la Révélation comme sur l'inspiration et le prophétisme. Quant aux miracles proprement dits, sans doute ils abondent dans les récits bibliques: plaies d'Egypte, passage de la Mer Rouge, scènes du Horeb et du Sinaï,

Manne, et cent autres prodiges, jouent un rôle con-

sidérable dans une tradition dont les représentants, à peu d’exceptions près, ont accordé une créance entière et littérale à ces récits pendant de longs siècles. Mais il faut remarquer plusieurs choses: malgré ce merveilleux biblique et cette histoire où Dieu apparaît comme l’auteur direct de tous les évènements notables, beaucoup est laissé à lactivité humaine proclamée libre. La terre de Canaan est promise à la descendance des patriarches, cependant il la faut conquérir, et l’explorer avant de s’essayer dans une campagne qui ne s’annonce pas sans peines et sans périls. Moïse et les prophètes ont des signes pour convaincre, mais ces signes ne joueront pas le rôle capital dans le développement de la religion de la Tora et des prophètes, dont la valeur est intrinsèque et réside dans l’enseignement spirituel et moral. La grandeur du Décalogue est dans sa teneur, dans les devoirs qu’il prescrit, non dans le décor fulgurant de la Révélation, qui en souligne seulement la sublimité.

La foi juive a suscité uñe vaste littérature rituelle, exégétique, morale, elle ne s’est pas autant appesantie sur la question des miracles, qui a fait ailleurs couler tant de flots d’encre, inspiré tant de dissertations et de gros traités aux théologiens d’une foi dans le miracle est la base et l’élément essentiel. Dans le Judaïsme, différents courants ou tendances s’apercoivent successivement ou simulta-

nément, à côté d’une tradition fixe, qui à certaines, heures, s’est un peu trop raidie. On y trouve, bien entendu, la crédulité entière à la lettre de l’Ecriture, depuis la promenade divine au jardin d’Eden jusqu’à la main qui trace Mané, Thécel, Farès, au festin de Balthasar, crédulité allant jusqu’à accepter comme vérités objectives les expressions anthropomorphiques attribuant des membres du corps humain à la Divinité; — on y trouve, d’autre part, toutes les nuances du rationalisme, qui de bonne heure apparaît dans les périphrases des premiers traducteurs (Septante et Targoum), attentifs à éviter les anthropomorphismes, et qui expliquera plus tard certains récits comme des visions, d’autres comme des allégories, ou des contes moraux, enfin les interprétations dictées par la science des religions, le folklore, etc. S’il faut taxer ces interprètes d’ « esprits forts », on en rencontre de tels parmi les rabbins du Talmud et non des moindres. R. José, au n° siècle, disait: « Jamais la schekhina n’est réellement descendue, jamais Moïse et Elie ne sont montés au ciel, car il est dit: « Les Cieux sont à Dieu, et la terre il l’a donnée à l’homme ». Une opinion talmudique veut que Job soit une pure fiction. Saadya, le grand gaon du x° siècle, commente comme un songe l’histoire de l’ânesse de Balaam. Maïmonide (développant Abot V) reporte au plan préconçu du monde tous les miracles subséquents, et d’ailleurs fait évanouir une bonne part de l’irrationnel biblique, en s’inspirant de l’adage talmudique: « La Tora a parlé le langage des hommes ». I n’en croit pas moins à une révélation divine de la Tora. Les rationalistes d’autrefois useraient vraisemblablement d’autres libertés de nos jours sans

cesser pour cela d’être des Juifs croyants et pratiquants. Ainsi le Judaïsme ne recule pas devant les interprétations qui semblent parfois hardies. La religion de la Tora est faite de foi et de raison, de confiance en Dieu et de jugement sain et logique. Ses interprètes éclairés ont professé l’une sans cesser d'exercer l’autre.

Quoi qu’il en soit de la signification réelle de tel ou tel texte, le Judaïsme enseigne que l’histoire humaine en général, l’histoire d'Israël en particulier, atteste l’action divine, même s’il est malaisé de faire le départ entre ce qui est de Dieu et ce qui est de l’homme, et proclame qu’il est un Roi, un Législateur suprême, de qui émane la règle de la conduite, un Juge et un Témoin des actes humains, un Père auquel chacun de ses enfants peut avoir recours, que la prière peut fléchir, que le repentir sincère peut apaiser.

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