PAUL SOUDAY
fumoir. À quoi bon scandaliser de braves gens ? Mais entre amis sans préjugés, Dieu reste un sujet d'excellentes plaisanteries, dont une des meilleures me semble celle du candidat au doctorat èslettres (sciences historiques) qui voulait prendre ce sujet de thèse : « Dieu et son temps ». Si je ne vous dis pas de qui est ce trait (vous le savez probablement) c’est que cet homme d'esprit pourrait ‘être’ candidat à l’Académie et m’accuser de le trahir.
Votre très dévoué confrère, PauLz Soupar.
Ce dimanche 18 octobre 1925.
M. Paul Vulliaud.
L'auteur de la Kabbale juive, M. Paul Vulliaud, est un catholique très apprécié dans les milieux israélites de Paris. Instruit des plus profondes spéculations du Christianisme, érudit respecté de tous, c’est avec toute sa science, sa raison et sa foi qu'il nous écrit :
Votre question me rappelle que le roi Hiéron la posa au poète Simonide. Celui-ci, qui avait la réputation d’être un savant homme, répliqua au monarque qu'il lui était nécessaire de réfléchir tout un jour afin de trouver une réponse satisfaisante. Le temps écoulé, au lieu d’exprimer ce qu’il savait de Dieu comme le roi s’y attendait, Simonide demanda un nouveau délai qu’il fixa à deux jours ; puis il en demanda quatre, huit, doublant chaque fois l’espace de temps indispensable à sa réflexion. Hiéron, ne comprenant rien à ces retards, questionna le voète sur cette attitude. Il Iui répondit que plus il méditait sur l’Etre divin, plus il lui semblait mystérieux, et que moins il pouvait en parler. Cicéron qui rapporte, je crois, cette anecdote, estime que la répartie de Simonide comporte une signification de scepticisme. Il est permis de supposer — car rien n’est moins sûr que le jugement de l’orateur romain — que notre poète y attachait un sens mystique. On ne peut, en effet, à strictement parler, rien dire sur Dieu. C’està-dire : Dieu est l’Etre sur l'essence intime duquel
PAUL VULLIAUD 163
il est impossible de s’exprimer. Réfléchissons que, lorsque Moïse, interrogeant l'Eternel, lui demanda qui il était, pour le révéler ensuite au peuple choisi, obtint pour toute réponse l'affirmation de son Etre : Je suis qui je suis. Il est vrai que cette simple réponse est d’une grande richesse métaphysique...
Un illustre évêque, surnommé le Théologien à cause de l’excellence de sa science, et qui passe pour être en même temps un grand poète, saint Grégoire de Nazianze, ne peut que donner, lui aussi, une description de Dieu qui laissera froide plus d’une sensibilité : « O plus que tout ! Est-il permis de te nommer autrement ? Comment la langue te célébrera-t-elle, toi qu’elle ne peut exprimer ? Comment l'esprit te verra-t:l, toi qu’il ne peut concevoir ? O seul ineffable. Tu es la vie de toutes les durées, le centre de tous les mouvements; tu es la fin de tout; tu es seul; tu es tout; ou plutôt, Ô vanité des mots ! Tu n’es ni le tout, ni unité dans le tout ; tous les noms te conviennent et aucun ne te désigne. Seul dans la nature immense, tu es anonyme. »
Observons, en présence de cet aveu d’impuissance expressive, qu'il s’agit d’un orateur dont l’éloquence a été mise en parallèle, même par des critiques modernes, avec les plus grands orateurs de l’Ethnicisme. Cet aveu, le « Théologien de l'Orient » le répète en maintes et maintes circonstances. Pour résumer sa pensée, sur ce qu'il sait de Dieu, un autre théologien, saint Jean Damascène, énonce que Dieu est un « Océan d’essence sans bornes ». Observons que de telles affirmations de nescience ne sont autres que les affirmations