‹ ce que je sais de dieuChapitre 5 sur 31 · G. HÉNOCQUE · texte numérisé non relu

G. HÉNOCQUE

me ? de lumière infinie. Je n'étais pas hier, je ne serai plus demain. Je n'ai qu'une lueur d'intelligence. Le moindre coin du ciel, un astre, une fleur, devrait, ce semble, suffire à l'épuiser. Mais, non, je veux tout voir, tout pénétrer ; mon esprit déborde tous les temps, tous les lieux, tous les espaces, tous les objets créés ; et comme ce poète mourant qui disait : « De la lumière, encore de la lumière », après avoir tourné toutes les pages d'un livre, regardé tous les astres, épuisé toutes les sciences, avide et irrassasié je dis: « Après ? » Voilà l'esprit de l'homme. Demandez-lui de s’arrêter avant d'avoir atteint l’Infini, vous l’anéantirez. Jamais il ne dira : « C'est assez ; j'ai suffisamment vu, ploie tes ailes, mon esprit ».

L'Infini ! Voilà le terme de notre esprit, il n'y en a pas d'autre. « Oh ! que l'esprit de l’homme est grand ! s'écrie Fénelon, il porte en lui de quoi s'étonner et se surpasser infiniment lui-même. Sés idées sont universelles, éternelles et immuables. » Nous trouvons, en effet, en nous certaines idées générales, universelles, absolues que nous appelons des principes. D'où me viennent-ils ces principes ? Des objets que je vois ? Mais non, puisqu'ils sont plus étendus que tous les objets ou tous les êtres. C'est une sorte de raison parfaite, éternelle, immuable, qui est au-dessus de moi. C'est la conelusion que tirait Fénelon quand il disait, dans son traité de l'existence de Dieu : « Où est-elle cette raison parfaite qui est si près de moi et si différente de moi ? Où est-elle ? Il faut qu'elle soit quelque chose de réel. Où est-elle cette raison suprème, n'est-elle pas le Dieu que je cherche? » Oui, sans doute, elle est le Dieu que cherche l'âme

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humaine. Mais alors je ne puis faire un acte intellectuel sans que ma raison touche à Dieu. Ma raison est donc comme profondément soudée à l’Infini. C’est le mot de Platon : « L'esprit humain est pendu à l’Infini par sa racine ». Bossuet, dans son traité de la connaissance de Dieu et de soi-même ch. IV, $ 5, tient le même langage avec plus d’éloquence et de clarté. Il prend trois ou quatre principes des plus simples : que le tout est plus grand que sa partie ; que la ligne droite est le plus court chemin d’un point à un autre ; que le contenant est plus grand que le contenu : Ces principes il les voit dans les choses et dans les esprits. Maïs supposez, dit-il, que toutes les choses périssent, que tous les esprits s’anéantissent, ces principes s’anéantiront-ils ? Ne subsisteront-ils pas dans la ruine du tout ? Où sont-ils donc, si ce n’est en Celui qui ne peut s’anéantir ? Et comment les ai-je si ce n’est par une Communion actuelle, vivante, incessante avec l'Eternel Esprit dans lequel ils subsistent ?

Quand l’homme cherche à connaître les objets, quand il les compare, qu’il les juge, il est obligé de se servir de ces principes éternels, il se meut

donc dans l’Infini; souvent même, les écrivains, les

orateurs souffrent de ne pouvoir exprimer complètement leur pensée parce que le langage est trop imparfait; aussi comme je comprends bien ces vers du poète : « L’homme, hélas !

« Pour parler n’a que des mots Des mots sans vie et sans ailes, De sa pensée immortelle Trop périssables échos. »

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VU RL ARR D ET RSR Cr DR EE

Et maintenant si nous touchons au cœur nous éprouvons la même chose. Si l'intelligence est la faculté de connaître, le cœur est la faculté d’aimer. D’un côté un rien suffit pour le faire cesser de battre, de l’autre le ciel, la terre, les astres, les mers ne lui suffisent pas. À lui aussi il faut l’Infini. — Quel est donc l’architecte qui a fabriqué mon cœur ? il a une telle sensibilité qu’un rien l’'émeut et une profondeur qui fait que rien ne le satisfait. Si je désire quelque chose, à peine mon désir est-il réalisé qu’il me faut autre chose, rien ici-bas ne suffit à combler ce gouffre immense. Jetez-y tous les plaisirs, toutes les joies du monde. Donnez-lui tous les biens de la terre, le gouffre tressaille et au lieu de se combler, il s’élargit. J’aime relire sur ce sujet, la belle et émouvante page d’un jeune et charmant écrivain, l’abbé Perreyve dans « une station à la Sorbonne »: « Oh! qui dira les ineffables souffrances des cœurs, sur la terre, et comment c’est une plainte éternelle que le langage de l’amour ? Ecoutez tous les échos élevés de l’âme humaine ; si l’homme parle d’aimer, e’est pour pleurer, c’est pour gémir. Plus il est pur, plus il se plaint ; plus il est élevé au-dessus des rivages terrestres, plus il se lamente.

« Si de loin en loin un cantique de joie se fait entendre et interrompt pour un moment cette grande monotonie, c’est pour célébrer le ravissement d’une heure et retomber aussitôt dans l’immensité de ses désirs. je ne blâmerai pas le cœur de l’homme. Je ne le plaindrai même pas. C’est à lui à savoir le prix de ses grandeurs. Il faut au reste lui rendre cette justice qu’il pleure mais qu’il aime sa blessure, et que la guérison qu’on lui pro-

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pose dans l’indifférence lui fait horreur. Va donc, immortel plaintif ! les hommes ne peuvent rien pour toi puisque tu ne crains rien tant que leur consolation. Appelle, désire, pleure et languis, et remplis toute la terre du chant de ta chère douleur. Tu ne seras jamais grand qu’à la condition de souffrir. » Qui ne s’est assis un jour au bord de la mer, et qui n’a senti son âme s'élever jusqu’à Dieu ? Qui n’a vu quelquefois au milieu de ces ineffables réveries cette âme se remplir de tristesse et une mélancolie sans cause passer sur elle ? O mon âme, pourquoi regardes-tu plus haut que les montagnes? Que cherches-tu plus loin que la mer au delà des horizons ? Que demandes-tu aux nuages qui passent, aux vents de l’automne, aux feuilles mouvantes des bois ? Nous disons aux prières du commencement de la messe « quare tristis es anima mea et quare conturbas me? » Pourquoi es-tu triste, Ô mon âme ? Que te manque-t-il ? C’est Dieu, c’est l’Infini. Dans ses « fragments sur l’art et la philosophie » le jeune Alfred Tonnellé, déjà célèbre à vingt ans, écrit : « La splendeur d’une soirée d'été, le calme d’un paysage, un souffle de vent tiède de printemps qui me passe sur le visage, la divine pureté d’un front de madone, une tête grecque, un vers, un chant, que tout cela m’emplit de souffrance ! Plus la beauté entrevue est grande, plus elle laisse l’âme inassouvie et pleine d’une image insaisissable. » Quel est donc le cri de cet autre jeune homme qui, après avoir trempé ses lèvres à la coupe enchanteresse de tous les plaisirs défendus, se sent du vide à l’âme, n’est pas heureux ?

Ecoutez-le et dites-moi si je me trompe quand j'affirme que l’homme est assoiffé d’infini :

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« Malgré moi l’Infini me tourmente ! »........

« Au fond des vains plaisirs que j'appelle à mon aide

-« Je trouve un tel dégoût que je me sens mourir. »

€: Je souffre ee RS RENE BE SAS

« Une immense espérance a traversé la terre ;

< Malgré nous vers le Ciel il faut lever les yeux. »

Oui, c’est vrai, malgré nous trop souvent nous sommes obligés de lever les yeux vers le ciel. Nous portons en nous l'idéal du bien et, quoi que nous fassions, nous ne pouvons l’effacer. Maintes fois, dans mon existence de prêtre, je l’ai constaté. J’avais dans ma paroisse un homme qui faisait fi de la Religion. Pour lui, et il le disait tout haut dans le village dont j'étais le Curé, pour lui, Dieu n'’existait pas, c'était un mythe, une sorte de loup-garou pour faire peur aux timides. Or, un jour qu'il allait, avec sa voiture, chercher des fagots dans le bois, un violent orage éelata. Comme il avait pris avec lui un voisin pour l'aider, il ne voulait pas revenir à vide et surtout payer son compagnon pour ne rien faire. Tout à coup un éclair plus violent que les autres vient les aveugler une seconde. Alors notre fanfaron de s’écrier : « Ah ! mes amis, : faisons « au nom du Père. ».

Un autre exemple pris, celui-là, pendant la guerre prouvera une fois de plus mon affirmation. Dans un des Régiments, dont j'étais l'Aumônier, se trouvait un instituteur qui faisait le malin lorsque nous étions au repos. Plusieurs fois déjà je lui avais demandé pourquoi il ne venait pas aux cérémonies religieuses auxquelles ses camarades assistaient ?

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& C’est bon pour les femmes et les petites filles, m'avait-il répondu, pour moi je suis un homme conscient et ne m'’arrête pas à ces bêtises. » Or, un soir que nous étions tous en ligne, je passais auprès de « mes enfants » pour leur donner coura-

ge car nos lignes étaient soumises à un effroyable bombardement. En arrivant derrière un pare-bal-

les, la nuit était venue rapidement, j’aperçus une ombre agenouillée sur la banquette de tir, et, m’approchant, je reconnus mon instituteur. Que faisaitil dans cette position ? il priait ! Comme je lui disais : « Eh quoi, mon gars, je croyais que ce n’était bon que pour les femmes et les petites filles ? >» « Ah! Monsieur l’Aumônier, me répondit-il, quand on prie, dans la nuit on est moins seul ». Que de faits de ce genre je pourrais raconter, qui prouvent que l’homme, dans ses craintes, dans ses misères, dans ses douleurs, n’a qu’une idée : celle de se réfugier vers Dieu, vers l’Infini. Qui donc ne se souvient des premiers jours de la grande guerre ! nos églises ne désemplissaient pas; tout le monde venait s’agenouiller pour demander à Dieu d’épargner les êtres chéris qui allaient défendre le sol sacré de la Patrie. Oui, ce professeur de Sorbonne avait raison lorsqu'il affirmait : « L'homme est un animal essentiellement religieux » et si aujourd’hui la société souffre et gémit, si le pauvre et le travailleur se révoltent, s’ils veulent faire sauter la société, c’est uniquement parce que les antagonistes du Christ font tout pour enlever du cœur de nos populations la notion de Dieu. Si l’enfant aujourd’hui est si malhonnête à l'égard de ses parents ; si la plupart des criminels ont de 16 à 25 ans, si l’esprit de famille n'existe

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plus, si la famille elle-même est en désarroi, si la . société s'étale et s’affaisse dans la boue, c’est qu’on leur a enlevé (au moins momentanément) l'idéal divin, cette flamme magnifique qui met l’homme au-dessus de la bête, qui lui apprend que nous sommes dans une vallée de larmes et que l’homme est un être de douleur, mais qui, en même temps, lui donne la force avec l’espérance de jours meilleurs. Malgré tout, j'affirme qu’on ne changera pas la nature humaine et qu’on ne lui enlèvera jamais complètement son aspiration vers l’Infini. Et les fauteurs de haine religieuse seront eux aussi obligés de s’écrier, comme au temps de Julien l’Apostat: « Tu as vaincu, Galiléen. » Oui, Il vaincra, car Il se nomme « Charitas » et que toujours l’amour sera plus fort que la haine. Et l’angoisse de l’homme ne cessera que lorsqu'il aura reconnu son besoin de Dieu et que de nouveau il se prosternera devant Lui.

G. HÉNOCQUE.

Prêtre.

M. Paul Claudel.

M. Paul Claudel, grand écrivain catholique et qui a si constamment atteint au génie, veut répondre à notre question avec l'humilité d'une âme pieuse. De l'Annonce faite à Marie au Soulier de Satin, son œuvre ne serait-elle qu'un magnifique « hommage d'obédience > devant la parole du plus simple des prêtres?

Ce que je sais de Dieu ? - Exactement ce qu’en dit le catéchisme, rien de plus et rien de moins.

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