‹ ce que je sais de dieuChapitre 6 sur 31 · P. CLAUDEL · texte numérisé non relu

P. CLAUDEL

M. Georges Goyau,

de l’Académie Française.

M. Georges Goyau, qui eut l'amitié de Léon XIII, a bien voulu collaborer à notre cabier. L’historien de l'Allemagne religieuse, l’'apôtre du Catholicisme social s’examine devant les diverses attitudes intellectuelles que l'homme oppose à l'idée de Dieu. Par « l'histoire de Dieu » il se rapproche de la connaissance de Dieu.

Je sais qu’Il est. Ce qu’il est, je ne demande pas aux philosophes de me le dire ; et je sens d’ailleurs qu'après un effort ils se récuseraient, ne trouvant pas les expressions adéquates à leurs conceptions, et ne considérant pas leurs conceptions comme susceptibles d’être des notions adéquates de Dieu. Quand saint Grégoire le Grand nous avoue: « C’est en balbutiant comme nous le pouvons que nous répercutons les sublimes échos de Dieu » ; quand saint Thomas nous dit : « Dieu est l’Inconnu », ou bien encore : « Les noms humains, même les meilleurs, peuvent être affirmés de Dieu et peuvent être niés ; ils peuvent être niés aussi bien et mieux qu'affirmés »; quand le regard de saint Jean Damascène essaie en vain de plonger dans « cet océan de la substance, infini et indéterminé »; quand Denys l’Aréopagite parle de « cette sorte de ténèbre où l’on dit qu'habite Dieu », ils ne font pas acte d’agnosticisme, comme certaines de ces formules induiraient à le croire, mais ils rendent témoignage à l’impossibilité de définir l’Etre souverain,

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de dire ce qu'il est. Ce que les philosophes m'’apprennent, c’est surtout ce que Dieu n’est pas.

Et les mots : Je suis Celui qui est, sont des mots . devant lesquels on s’agenouille sans aspirer à défi- nir, sans pouvoir définir, puisqu'on est « celui qui n'est pas ».

D’aucuns autour de moi considèrent « le divin » — ce mot, souvent, leur paraît préférable à celui de Dieu — comme une élaboration de nos virtualités religieuses, comme un épanouissement de nos subjectivités : le divin, ainsi conçu, devient en nous un perpétuel devenir ; Dieu — cet Etre que traditionnellement on vénère comme le Créateur — serait, bien plutôt, une sorte de produit de nos religiosités créatrices.

Le divin, pour d’autres esprits, est immanent à la nature entière ; il est cette nature elle-même, il se confond avec elle ; en elle s’absorbe et se noie la personnalité divine. Tout à l’heure, c'était l’homme créé qui créait le Créateur ; maintenant, c’est la nature créée qui le supprime, semble-t-il, en l’absorbant.

Et par ailleurs j'entends les négations, toutes chargées de griefs, de ceux qui reprochent au Dieu des déistes de ne point s’occuper des pauvres humains, et d’être, en son ciel, si distant, d’être si paresseux en son éternité, que les choses se passent, pratiquement parlant, comme s’il m'était pas.

Quelque éloignement que j'éprouve à l'endroit de ces diverses attitudes intellectuelles, je sens pourtant que chacune d’entre elles trahit certains besoins très authentiques, certaines tendances très réelles de nos âmes, et voudrait leur donner une

ébauche de satisfaction.

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Premièrement, nous avons besoin — cela est certain — de sentir Dieu vivre en nous ; nous voulons plus et mieux qu’une notion purement intellectuelle de Dieu ; nous voulons avoir de lui ce que la phraséologie actuelle du protestantisme genevois appelle une expérience : expérience intime, expérience mystique, expérience progressive. Et c’est pourquoi les philosophes du subjectivisme viennent nous dire avec une ferveur d’inventeurs: « Faites-vous à vous-même voire divin ; développez-le en vous et développez-vous par lui ; élaborez en vos âmes un progrès divin, qui se confondra avec votre culture personnelle ».

Secondement, nous avons besoin — cela est non moins certain — de mêler la nature au culte que nous rendons à Dieu. Nous avons le sentiment que la nature, c’est son chez-lui, qu’il s’y laisse deviner, que, par ces choses visibles, nous pouvons nous élever vers son Etre invisible. Ce sentiment repose en nous sur quelque chose de plus fort, de plus intime, que ne l’est la notion métaphysique de son ubiquité ; il repose sur le besoin que nous avons de trouver Dieu partout, de le reconnaître en toutes ses œuvres. Et c’est pourquoi le panthéisme paraît faire une avance à certaines de nos aspirations, en nous disant : « Ce Dieu que vos yeux entrevoient à travers le miroir des choses visibles, pourquoi le concevez-vous comme distinct d’avec elles? Il leur est immanent, il se confond avec elles; que ne vous laissez-vous envelopper de la divinité comme d’une ambiance ? »

Troisièmement, nous avons besoin — l’histoire de toutes les religions nous l’atteste — d’un Dieu qui s'occupe de nous, et qui nous promette sa

sollicitude, qui se révèle par des messages, et qui se révèle par des bienfaits. Et cette exigence à l’endroit de Dieu est si profondément gravée dans nos - âmes, que nous comprenons, dans une certaine mesure, les rébellions de l’athéisme en présence du Dieu du déisme, Dieu muet à nos questions, Dieu sourd à nos désirs, non moins avare de bienfaits que de messages. Ce Dieu sourd-muet, est-ce encore Dieu ? ce Dieu quasiment infirme, cela ne nous étonne pas, en définitive, que l’athéisme le nie.

Mais ces divers besoins, je les trouve satisfaits dans ce que volontiers j’appellerais l’histoire de Dieu — si paradoxal qu’il soit de prononcer le mot d'histoire à propos de l'Eternel, comme si l’on pouvait enclore dans le temps des épisodes de son éternité.

L'histoire de Dieu — qu'on me passe l’expression — me montre Dieu créateur s’occupant, dans la Genèse, de présenter à l’humanité son domaine terrestre, en lui signifiant la loi du travail ; Dieu législateur s’occupant de redresser ou d'orienter ses mœurs par le code du Sinaï.

L'histoire de Dieu me le montre se faisant homme pour apporter un message et pour passer en faisant le bien, et prolongeant son message et prolongeant sa présence par deux institutions dont l’une s’appelle l’Église et l’autre l’Eucharistie.

Tandis que le déisme éloignait Dieu de la terre, l’histoire de Dieu, telle que nous la lisons à travers les alluvions du dépôt chrétien, le rapproche perpétuellement de la terre, et même de plus en plus intimement. Et ce dix-huitième siècle où le déisme sévissait fut le siècle où mürissait lente-

ment dans les âmes, à la suite des visions de Parayle-Monial — dernier grand épisode de l’histoire publique de Dieu — une connaissance plus plénière et plus aimante de tout ce qu’il y a en lui de pitié. Lorsqu'on croit tout cela, on sait beaucoup sur Dieu ; et lorsqu'on se place à cette heure tragique qui marque la ligne de partage entre les deux époques de l’histoire, lorsqu'on se place à l’heure du Calvaire, on cesse d’objecter à Dieu, comme un grief, la souffrance humaine, en constatant qu’il voulut en être le prototype et en demeurer l’auxiliaire.

L'histoire de Dieu satisfait, aussi, au besoin que nous avons de sentir Dieu présent dans la nature, mais présent pour l’élever jusqu’à lui, présent pour se la consacrer. Elle nous montre nos liturgies sacramentelles invoquant, pour le plus grand de tous les actes humains qui est l’acte du culte, le concours de l’eau, le concours de l’huile, et faisant de cette eau, de cette huile, les instruments de la grâce divine ; elle nous montre, dans la liturgie eucharistique, Dieu quotidiennement, d’un bout à l’autre de la terre, se servant du grain de blé, du fruit de la vigne, pour transplanter parmi nous une chair divine, un sang divin, et la nature plus intimement divinisée par de pareilles pratiques, qu’elle ne saurait l'être par les romantiques illusions du panthéisme.

L'histoire de Dieu, enfin, satisfait au besoin que nous avons de sentir Dieu présent en nous. Le jansénisme, en tarissant la vie eucharistique, éloignait du for intime de nos âmes la réalité divine ; et parmi ces âmes ainsi dépossédées, certaines, peu à peu, devinrent plus accessibles à la conception d’un

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Dieu qui nous serait intime parce que nous étant immanent et parce qu'’étant en définitive, la création de notre désir. Dans cette rêverie, il y avait encore un hommage à Dieu, un hommage, surtout, à ce réalisme eucharistique, hors duquel les âmes, mises à jeun par le jansénisme, cherchaient fiévreusement, et sans succès réel, un Dieu qui leur fût proche, un Dieu que vraiment elles possédassent. Mais à mesure que les disciplines sacramentelles de notre époque contemporaine, plus libérales à l’endroit des âmes, les poussèrent vers le tabernacle dont le jansénisme leur marchandait l'approche, on vit se préciser en elles la notion de cette collaboration entre Dieu et la religiosité humaine, qui s’appelle la vie eucharistique. Ceux qui se tenaient aux écoutes des diverses expériences religieuses sentirent — nous le voyons dans une page de Taine — la force expérimentale et la puissance d’essor que certaines âmes trouvaient dans ce contact sacramentel, et devinèrent la joie qu’elles éprouvaient à sentir Dieu progresser en elles, à se sentir progresser en Dieu, et à scander, d'étape en étape, de communion en communion, le parallélisme des deux progrès. Dans ces profondeurs de l'être humain, l’histoire de Dieu se confond avec l’histoire de l’âme communiante ; et les philosophes qui concevaient un Dieu se faisant en nous peuvent entrevoir, dans les confidences des plus humbles âmes religieuses, de tout autres horizons. Il ne s’agit plus, ici, d’un devenir divin dont l’homme est l’auteur et l’arbitre, mais d’un devenir humain dont Dieu est l’auteur, et qui ouvre au chrétien les voies de la déification. « Dieu s’est fait homme, disait jadis un Père de l'Eglise, pour que

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l’homme fût fait Dieu. » Et cette façon de transfguration, gratuitement offerte à tout chrétien de bonne volonté, m’apparaît comme la suprême étape qu’on puisse atteindre ici-bas dans la connaissance de Dieu, puisqu'elle suppose et qu’elle exige l’amour.

de l’Académie Française.

M. Albert Dufourcq,

Professeur à l’Université de Bordeaux.

M. Albert Dufourcq, l'auteur de l'Avenir du Christianisme, dont l'Académie des Sciences Morales a couronné les sept volumes parus de l'Histoire ancienne de l'Eglise et de l'Histoire moderne de l'Eglise, nous écrit : « Lorsque certaines. questions sont posées, il me semble que le chrétien n'a pas le droit de se taire ».

Le Visage Adorable a commencé de m’apparaître dans le miroir de la tradition, — puis dans le brouillard de la critique. Et je continue d’en déchiffrer les traits dans le livre de la vie, — et dans le livre de l’histoire.

L’idée de Dieu, la foi en Dieu, l’amour de Dieu, je les possède... d’abord parce que je les ai reçus. Je les tiens de ma mère, de mon père, des prêtres qu’ils avaient choisis pour m'instruire. (1)

Ils m'ont transmis, avec la « bonne nouvelle » jadis apportée en Gaule par des Syriens et des Âsiates, l’idée et l’amour de l’Invisible, caché et

(1) A la paroisse de Saint-Louis d’Antin (Paris), au temps de M. Gayrard, curé, et de M. Désers, vicaire. Mes parents avaient été formés, l’un au séminaire de Laressore (dioc. Bayonne), au temips de M. Maisonnave, directeur, l’autre, à la Trinité et à St.-Ferdinand des Ternes, au temps de MM. de Saint Pern et Delacroix, vicaires.

révélé par le monde. La Cause du monde où la pensée s’éveille, — le Saint, auteur du devoir où la conscience se: voit liée, — le Père dont les pardons toujours prêts figurent le bonté infinie, ces trois aspects de l’Ineffable s’éclairaient devant moi à la lumière de la tradition. Ils n’ont pas cessé de me séduire. Et ce n’est pas leur seule vérité qui me charme. Je me rappelle encore ceux qui me les ont fait voir, la finesse de leur pensée, la netteté de leur savoir, la hauteur de leur âme.

Darlu (1) m'introduisit au bois sacré des philosophes... Plus tard, Vidal de la Blache me donnait le culte du fait. L’abbé Duchesne, enfin, m’apprenait la critique des textes.

La Critique pèse la valeur des idées, comme l’autorité des témoignages ; c’est un discernement systématique de la paille et de l'or. Et c’est dire que prétendent parler en son nom ceux qui croient avoir trouvé l'or inaltérable de la vérité. La cause, nous dit-on, la raison, l’unité, le parfait. : autant de fantômes dont les hommes ont aimé à se décevoir, mais dont il faut, à la fin, faire éclater au jour la vanité : les manies de la pensée peuvent la contraindre, elles sont dénuées de valeur

(1) Professeur de philosophie à Condorcet vers 1890. Il ne nous cachait pas en ses entretiens particuliers qu'il avait perdu la foi de bonne heure ; mais on ne doit pas dire que son enseignement ait été orienté contre l'Eglise : son cours aboutissait à l'existence de Dieu, à la possibilité d’une faute originelle. Plusieurs de ses anciens élèves se retrouvent, il est vrai, parmi les fondateurs de la Revue de Métaphysique et de morale.

vraie ; ce sont des verres de lunette qui déforment tout être où on les applique. Une cause ne se laisse pas saisir : l’esprit ne peut rien que constater des successions à la surface des phénomènes ; il ne touche, ni la structure interne de la force productrice, — si elle existe — ni la continuité homogène de son jeu et de ses déclenchements successifs — si, à parler ainsi, il n’y a pas verbalisme pur. — Sans compter que, à vouloir appuyer sur un jeu fini de phénomènes l'effort d’une raison limitée, on voit mal comment justifier les conclusions effarantes de la tradition.

On veut donc nous convaincre d’une vérité plus « raisonnable ». Le dogme de l’immanence enveloppe de modernes atours la vieille idole panthéiste. Le monde n’a pas été construit du dehors, comme une statue que dégrossirait le sculpteur qui, d’abord, en aurait créé la matière ; où donc a-t-on jamais aperçu une « création » de ce type? C’est du dedans que, par le jeu de forces élémentaires — dont on ne peut, il est vrai, définir la nature ni indiquer l’origine, — à la suite d’actions et de réactions aussi mystérieuses, s’est développé dans sa complication croissante le cosmos inconnu d’où procède le monde actuel. Notre humanité, sa pensée, sa beauté, son idéal, c’est la fleur suprême où le réel concentre son plus rare parfum.

J'aime mieux suivre S. Augustin, $. Bonaventure, Descartes. La pensée réfléchie conduit l’homme, par delà le phénomène, au cœur de l'être, dans la vérité ; elle lui ouvre un monde intérieur dont l'exploration ne sera jamais épuisée et qui, plus sûrement que l’autre, le conduit au port. Il n’y a qu’une réalité que je connaisse du dedans; et c’est

là que je me fonde. Et c’est sur elle que je modèle, par analogie avec elle que je conçois ce que je puis entrevoir, et sous les phénomènes analogues à mon corps, et par-dessus toutes les apparences. En vain voudra-t-on arguer des mystères qui la voilent, des limites qui la cernent, des déficiences qui la trouent: un roc déchiqueté par les vagues et parfois couvert de brume ne laisse pas d'offrir au naufragé un plancher solide.

Pas besoin d'explorer longuement le monde intérieur pour en discerner les deux aspects : déficience et plénitude.

À tout instant, mon être se meurtrit aux limites qu'il heurte : ses désirs les plus ardents, ses rêves les plus nobles, ses méditations les plus recueillies le déçoivent ou l’abandonnent dans le noir. Et de la nuit qui lui dérobe son origine et sa fin, comment ne pas voir qu’elle est plus obscure encore ?

Quelques lumières l’illuminent pourtant. Je ne suis ni ma Cause ni ma norme : rien de plus immédiatement certain que ma contingence foncière et mon essentielle agitation ; rien de plus immédiatement nécessaire qu’une Cause absolue — procédant d'elle-même, — et d’où je procède, — si ce n’est un Fin absolue, surabondante Plénitude. Mon être exige cette cause, car il apprend à se connaître comme pouvoir de discrimination — ou statique : c’est la pensée réfléchie, — ou dynamique : c’est le libre arbitre, — et c’est-à-dire qu'il s’aperçoit directement comme un effort intérieur perpétuellement agissant et perpétuellement tendu. Il est pouvoir d'opposition. Il se saisit en tant que tel, dans le déploiement inégalement efficace, mais incessamment actif de ses énergies propres. Et les

défaites qu’il subit, les reprises où il s’efforce, les victoires où il triomphe, tout lui dit, avec les imperfections de sa nature, sa puissance causale, son essence de cause réelle, encore que bornée. Tout le contraint donc à requérir une autre cause, analogue à lui et différente de lui, qui ignore ses limites, qui ignore toute limite, qui soit Cause de soi et sa Fin propre, et de qui procèdent tout ensemble et mon être contingent et mes plénitudes relatives.

La nature de Dieu, par contre, ne se laisse pas pleinement définir, si son existence se doit toujours conclure : « Deus. sic notitiam sui temperavit ut sicut numquam quid esset totum poterat comprehendi, ita numquam quia esset prorsus posset ignorari. »

La déficience peut-elle « intelliger » la plénitude, la contingence le nécessaire, le fini l'infini... ? Il faut faire à l’agnosticisme sa part ! Et ce n’est pas à la tradition qu’on reprochera de ne l’avoir point dit : quel soin ne prend-elle pas de distinguer l’apprehensio de la comprehensio ? Que de mystères ne s’applique-t-elle pas à formellement proclamer ? Quelle part ne reconnaît-elle pas à la théologie négative ? Ses interprètes ont-ils hésité à déclarer que Dieu est {gnotum (au neutre) ?

Prenons garde, tout de même, de rien outrer.

Qui connaît que Dieu existe ne peut pas ignorer tout de sa nature, s’il ne peut jamais en rien parfaitement comprendre. Cause absolue, plénitude infinie, Dieu doit être tel : je veux dire que ces deux attributs en lui, doivent être analogues à ceux que me dévoile, en moi, ma pensée réfléchie. Et pourquoi ces analogies nécessaires n’en présageraient-

elles point d’autres ? L’âme n’aurait-elle pas été créée à l’image de Dieu ? Le triple aspect où cellelà se révèle ne suggére-t-il point, en celui-ci, quelque Trinité ineffable ?

L'idée de création ex nihilo, telle que la tradition la formule, et telle qu’elle détermine l’idée de Dieu-Cause, ne soulève pas, ce semble, d’objections invincibles. Le spencérisme s’est effondré dans le ridicule : les dernières formes d’une série jettent peu de lumière sur la structure du premier germe. Mais c’est précisément parce que le cosmos en son état originel diffère gravement du monde actuel qu’il n’y a nulle difficulté à introduire en celui-là un processus inconnu en celui-ci. (1)

Pourquoi le premier germe, virtualité merveilleusement indéfinie, n’aurait-il pas été posé ex nihilo par l’Acte pur ? Pourquoi le monde n’offrirait-il pas une image fragmentée de l’Infini ?

Comment admettre la thèse contraire, et que du « moins » sorte le « plus », de la puissance l’acte, du néant l'être ? ? ?

Est-il, d’ailleurs, assuré que notre monde ignore des « sortes » de créations, analogues à la création? Les théories des « mutations brusques, » la conception bergsonienne de l’hétérogène et du nouveau suggèrent des idées contraires. D’un point de vue plus général, je rappelle la théorie de beaucoup de philosophes, de beaucoup de physiciens — dont

(1) Qui s'obstinerait à se maintenir au point de vue ancien, et à concevoir le terme premier commé analogue aux séries actuelles, se heurterait aux expériences de Pasteur combattant Pouchet : dans le monde actuel, le

vital ne se réduit pas au physico-chimique: omne vivum ex. vivo.

la pensée, pourtant, cheminait sur des voies différentes —: ils s’accordent à distinguer de la raison mathématique la raison totale ; ils abandonnent à celle-là le monde du mécanisme, du déterminisme, du solide, du statique, de l’homogène, du continu, de la quantité, mais ils comptent sur celle-ci pour les introduire au monde de la finalité, de la liberté, du fluide, du mouvement, de l’hétérogène, du discontinu, de la qualité. D’un côté, l'esprit de géométrie, qui construit des schémas ; de l’autre, l'esprit de finesse qui s’insinue dans le réel. La raison mathématique est mue par le besoin de clarté, de simplicité, d'utilité ; la raison totale, par le sentiment du complexe, et l’instinet du vrai. On n’est pas en droit d’opposer celle-là à celle-ci, lorsque celle-ci suggère la dépendance absolue, par rapport à l'absolu, des réalités secondes que révèlent les corps. (1)

Faut-il ajouter que, sous son moderne vêtement, le panthéisme heurte toujours la conscience morale : il réduit à néant la différence du bien et du mal, de la sainteté et du péché »...

(4) Il s’en faut, du reste, que le schématisme quantitatif de la physique soit artificialisme vain. La découverte de Le Verrier le prouve, et les prédictions astronomiques qui se réalisent, d'un mot la réussite de la: science modifiant la nature. Les théories cosmologiques sont des approximations croissantes : un polygone dont les côtés se multiplient sans jamais arriver à eoïncider avec le cercle, mais en s’en approchant toujours. — Noter le rythme contrasté de ce développement : tour à tour, on échaffaude des théories pour intégrer les faits constatés, et l'on s'efforce d'accroître le trésor des faits par où éclatent les déficiences des théories. Jamais aucune science n'a pratiqué exclusivement la méthode déductive ni la méthode inductive ; toujours elles combinent l’une et l'autre.

La réflexion critique fait mieux apprécier la force de la tradition. Et l’on devine qu’à l'épreuve de la vie sa vigueur apparaîtra mieux encore.

« Vous jugerez l'arbre à ses fruits, » est-il dit dans l'Evangile. — « Gardez-vous bien de le faire, » clament ses modernes ennemis : une idée doit être jugée en elle-même, abstraction faite de ses conséquences possibles. L’énigme humaine se pose en termes si clairs, si merveilleusement clairs, qu’il est inutile de quérir les lumières opportunes. Il semble que certains aient grand peur de voir confronter avec les prescriptions de la conscience, les conséquences de leur doctrine. Ilne s’agit pas d’abolir les droits de la vérité ; il s’agit de ne négliger aucune des traces qui permettent de la mieux cerner.

L’âme n’est pas seulement une conscience, où le moi, fort de son identité permanente, s'oppose à ce qui n’est pas lui, et par là se saisit en sa racine ; elle n’est pas seulement un esprit, percevant la vérité qui s'offre et quêtant celle qui se cache ; c’est encore un faisceau de tendances, qui l’émeuvent, et risquent parfois de la déchirer.

L'âme tend à l’équilibre et désire la paix. Lui est-il interdit de noter de quelles sources elle les voit jaillir, et de vérifier si la bienfaisance n’est pas indice de vérité ?

Certains défenseurs du Christianisme se plaisent à montrer, en sa valeur comme doctrine de vie, la marque de sa valeur absolue.

L'expérience de la vie incline à s'inspirer de leur

méthode, à revenir au maître d’Hippone auquel ils l'ont empruntée, à chercher comment la foi en la Vérité Subsistante, en la Beauté absolue procure à l’homme altéré d'équilibre, — et lui procure seule — la paix dont il a soif ; comment elle le rappelle lorsqu'il s’est égaré, l’exalte quand il s’est orienté, l’affermit quand il se sent lassé ; — comment elle dispense l’humilité aux sages, la sérénité aux humbles, le don de détachement et d’amour à des élites dont le dévouement perpétué traverse les siècles : la bienfaisance humaine, si vous la diminuez des œuvres qu’inspire l’amour de Dieu, qu’en reste-t-il ?

La noblesse de l’humanité tient au culte qu’elle rend à la Vérité, à la Beauté, à la Bonté ; que deviendra notre noblesse si nos plus hautes amours dérivent d’un jeu obscur de molécules et ne reflétent pas en quelque mesure les splendeurs du Parfait, l’être de Dieu ?

La personne humaine aspire à vivre la vie la plus riche et la plus forte. Quel meilleur moyen d’y réussir que de s’appuyer sur l’Infini, et d’abord de laimer ? Le principe de la personnalité n’est pas la matière, n’est pas la connaissance, maïs l'amour, l’amour de Dieu.

S’efforcer, s'orienter, s’enfanter perpétuellement, c’est le travail efficace où se voit la réalité de l’âme. Et c’est où se touche encore la réalité de Dieu. Il y a,en chaque homme, Quelqu'un qui lui est plus intime que lui-même, qui intérieurement le travaille, qui finalement le transforme. Ce n’est pas un Roi qui contraint ; c’est un Père qui s’ingénie, une Bonté qui s'offre, un Cœur qui se donne. Sainte Térèse n’a jamais su voir la couleur des

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yeux de Jésus. L'âme, pareïllement, ne réussit jamais à voir le « doigt» divin qui la guide. Mais comment ne soupçonnerait-elle pas la direction qu’elle suit, sinon le chemin qu’elle fait ? Mouvement d'apparence insensible. Mais essayez de faire le point à deux époques distantes, vous verrez la route parcourue. Et vous savez que vous n’étiez pas seul à la parcourir.

Or, ce n’est pas uniquement au plus intime d’ellemême que l’âme se sait, se sent poussée, travaillée, transformée. Du dehors aussi elle comprend un jour qu’une Bonté l’enveloppe, la conduit, la protège.. Dieu ne meurtrit que pour bénir… Sur le moment, sans doute, on gémit sans comprendre. Mais, là encore, il n’est que de faire le point. La même Paternité qui nous envahit au dedans nous assiège au dehors.

Car, au dehors aussi, le péril urge. Il y a des gens qui n’aiment pas Dieu. Cela aussi, je le sais.

Les données de la tradition, — les précisions dues à la critique, — les confirmations et les enrichissements que la vie leur apporte, est-il possible de les combiner en une doctrine où se définisse ce qu'’icibas l’on peut apercevoir, et dire, de l’Ineffable, in quo vivimus, et movemur et sumus?

L'histoire apporte cette doctrine dans l’histoire chrétienne. Car c’est un fait: en dehors d'Israël et de l’Église, combien paraissent vaciller l’idée de Dieu et la foi en Dieu! Voyez la Grèce: les dieux grecs, le plus souvent, ressemblent au Dieu chré-

tien, comme le chien animal à quatre pattes au Chien constellation céleste.

Seuls les maîtres de la pensée chrétienne, puisant aux sources inspirées, ont su fixer les principes d’un système où les deux mondes, — le monde de l’Univers et le monde de l’âme — sont suspendus à l’Etre Infini, Père de celle-ci, Cause de celui-là; le monde de l'Histoire apportant à son tour son témoignage sur le Fils Unique, son incarnation temporelle, et la permanente mission de l'Esprit.

Mais la structure de cette théorie qui se poursuit à travers les siècles ne laisse pas d’éveiller la curiosité: la précision souvent très fine des formules dogmatiques (du moins quant à Jésus-Christ) contraste avec l’imprécision des théories philosophiques qui les soutiennent et qu’elles prolongent. Un évêque écrivait naguère: « L’Eglise ne prétend point s’immiscer dans les questions purement philosophiques; quels que soient les termes employés, il ne faut les entendre qu’à la lumière de. cette philosophie très simple et rudimentaire dont on ne saurait se passer. dans aucune connaissance rationnelle..., (et) qui doit être sous-jacente à tous les systèmes, puisque, sans elle, les systèmes ne seraient qu’un défi au bon sens. L’énoncé (des dogmes) reste en dehors des théories qui veulent les expliquer » (1).

Et de fait, il faudrait n’avoir jamais ouvert Origène ou S. Augustin, S. Bonaventure ou Saint Thomas, S. Anselme ou Ockam, Descartes, Pascal ou Malebranche, pour croire que leurs philosophies coïncident !

(4) Mgr Ruch, évêque de Strasbourg, dans le Dictionnaire de Théologie Cath. V. (1913) 1349-1350.

L'histoire montre, par ailleurs, que l’idée chrétienne de Dieu permet, mieux que nulle autre, d’unifier l’histoire. Si la raison est besoin d’ordre et pouvoir de synthèse, rien de plus conforme à la raison que l'interprétation des faits à la lumière de Dieu. Ou bien voudra-t-on nous dire pourquoi la tâche qu’impose au physicien la nature de la pensée, l'historien serait condamné à ne l’aborder jamais? Prétendre se passer d’ordre, c’est se vouer à l’abêtissement. Et si la pensée humaine est si peu hétérogène aux lois de la plus humble vie qu’elle y porte peu à peu la lumière, par quel prodige les lois du monde des âmes lui demeureraient-elles impénétrables? Toute synthèse, parce que nécessaire et nécessairement provisoire, est toujours légitime.

Mais ce n’est pas le seul effort pour comprendre l’intelligibilité du passé qui rapproche de Dieu l'âme de l'historien, c’est aussi les miracles qu’il touche et les saints qu'il côtoie. Tout miracle prétendu n’est pas indiscernable, encore que la pleine connaissance du normal soit malaisée: le normal auquel on le réfère doit être jugé tel à la lumière de cette « philosophie rudimentaire » sur quoi chacun s’accorde; de fait, qui contesterait le caractère miraculeux d’une cécité subitement et radicalement guérie au nom de Jésus par un apôtre de Jésus? Que ne voit-on les adversaires de Dieu et de ses interventions « miraculeuses » se procurer la liste des « miracles » déclarés tels par le Bureau des Constatations qui fonctionne près la Grotte de Lourdes, et discuter techniquement avec les techniciens?… Mais Dieu parle à l’histoire autrement que par les « miracles »: les œuvres accomplies par les saints qui. l’annoncent, les renaissances qu’ils procurent,

quelle évocation prestigieuse, aux yeux de qui s’efforce à comprendre, et des faiblesses de l’homme, et de Celui qui les domine !

Les deux seules objections où les Saints avouent leur émoi, et les humbles chrétiens leur scandale — celle où leur joie se voile: le mal qui étreint les corps, égare les esprits, brise les cœurs, les souffrances des justes, le triomphe des méchants. —, celle où leur foi s’exalte: c’est trop beau pour être vrai! —, les Origène et les Saint Augustin, les Saint -Anselme et les Saint Bernard, les Saint Bonaventure et les Saint Thomas, les Franciscains et les Parisiens, Descartes, Pascal, Malebranche, leurs modernes émules ont indiqué, d'après l’Ecriture, dans quelle voie en chercher la solution. Dieu est Amour, et l’ardeur des amours humaines figure mal la ferveur des divines tendresses… Mais l'Amour est libre; il ne s’impose pas, il se propose; il veut qu’on l’accueille; il réalise, à l’heure d’une transformation mystérieuse, — aussi mystérieuse que la cohabitation de la pensée dans le sensible, — les désirs ébauchés ici-bas; il anéantit les entraves, il actualise les efforts. La mort réalise nos rêves, chacun s’élançant dans la lumière, enivrante ici, effroyable là, vers ce qu’il a voulu voir, et tâché d’atteindre.

A. Durourcq.

Novembre 1925.

M. Louis Massignon, Directeur de la « Revue du Monde Musulman ».

L'illustre arabisant, qui revint au catholicisme au cours d'une mission scientifique en pays musulman, nous adresse une réponse condensée mais lourde de sens et qu'on peut longuement méditer :

Dieu n’est pas une invention, c’est une découverte. En cette question, qui se pose, tôt ou tard, de façon personnelle, inévitable et aiguë, toute la différence est là : entre la recherche de l’athée et la vocation du mystique.

Louis MAssicNon

M. le rabbin Julien Weill,

Professeur à l'Ecole rabbinique.

M. le rabbin Julien Weill, attaché au temple de La rue de la Victoire, à Paris, et professeur à l'école rabbinique, a bien voulu accepter la mission de nous répondre. mission . dont M. le grand rabbin du Consistoire de France l'avait

prié de se charger.

… Il précise avec une grande clarté ce que le judaïsme ënseigne sur Dieu. Il ne s'agit point ici de Kabbale ni de mysticisme juif, mais des plus hautes leçons de l'orthodoxie . juive.

Ce que le Judaïsme enseigne sur Dieu. — Le monothéisme biblique. — L'’ineffable, objet d'amour. — Rationalisme et mysticisme. — Connaître Dieu. — Le monothéisme éthique. — Réponses du Judaïsme au scepticisme. — Dieu dans la nature. — Finalité. — Dieu dans l’histoire. — Miracles. — Providence. — Le problème du mal.

Que savons-nous de Dieu? La conscience contemporaine se pose cette question après des siècles d'expérience religieuse, et aussi après des phases d’athéisme ou d’agnosticisme. Dans les temps inquiets où nous vivons, c’est une pressante nécessité pour toute religion qui entend demeurer une force spirituelle vivante de faire comme l'inventaire de ses enseignements permanents sur les plus hauts objets qui puissent tenter notre besoin de savoir. La rafale de la guerre et l’âpre lutte pour la vie qui en est la conséquence ont pu ancrer beaucoup d'hommes dans une conception matérialiste du

monde, dans l'indifférence à ce qui ne se mesure pas, ne se chiffre pas, les rendre exclusivement -attentifs à ce qui concerne la sécurité de l’existence, le bien-être, la jouissance et le divertissement. En revanche, elles ont secoué bien des apathies et des insouciances. Le goût, le tourment des choses de l'esprit et de l’âme ne s’est pas perdu. Ardemment on souhaite de trouver encore sens et réalité aux conceptions de religion, de gouvernement divin de l’univers. L'enquête à laquelle on nous a demandé de prendre part en est un témoignage. Bien volontiers nous déférons à l'invitation qui nous est faite de dire ce que le Judaïsme professe sur son dogme central, la foi au Dieu-Un. On trouvera dans les pages qui suivent, extraites d’un travail en préparation sur la doctrine religieuse d'Israël, quelques-uns de ses enseignements essentiels sur Dieu.

LE MONOTHEISME BIBLIQUE

L’antiquité n’a pas ou n’a guère douté de la puissance divine attribuée à des êtres surhumains plus ou moins nombreux. La grande besogne des prophètes et législateurs hébreux fut d’opposer le Dieu d'Israël aux dieux multiples des peuples, le culte sans idoles à l’adoration des statues, stèles, cippes, arbres sacrés, fétiches encensés à ciel ouvert ou dans les temples païens. Le combat n’a pas été contre l’incrédulité, mais contre les crédulités égarées ou superstitieuses.

Le monothéisme biblique est la négation du polythéisme. Renversement d’idoles, rapide et décisif, en principe, dans l’injonction de l'Esprit qui a dicté

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la Tora, œuvre de longue haleine et souvent retardée dans la réalité.

Le culte du Dieu-Un, créateur du Monde, du Juge de la terre, a été la religion d'Abraham, qui a rompu avec l’idolâtrie, dont les regards de pâtre, fixés souvent sur les cieux étoilés, en ont déchiffré le langage muet, devinant la puissance supra-céleste, Abraham, dont la conscience a reçu la révélation de la Loi morale: « car je l’ai distingué pour qu’il prescrive à ses enfants et à sa maison après lui d’observer la voie de l'Eternel en pratiquant la vertu et la justice. » (1) La religion d'Abraham et de sa descendance est la religion d’une famille, avant de devenir celle d’un peuple et gardera d’ailleurs le caractère familial qui lui est imprimé dès l’origine. Mais le monothéisme se précise et se particularise, en apparence du moins, avec la mission de Moïse. Celui qui l’envoie pour arracher le peuple issu des grands patriarches à la servitude, au creuset des souffrances, a un nom propre, le nom de quatre consonnes, IHWH, que la tradition a prescrit de lire Adonaï. « Adonaï éhad », Adonaï est Un, et il est seul Dieu. Adonaï hou haélohim, c’est Adonaï qui est « les dieux », ce cri d’EÉlie au Carmel (2), est le mot de ralliement et de combat des champions du monothéisme hébreu.

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