‹ Ce que je tiens à direChapitre 10 sur 32 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

La liberté de la presse en 1867. — Dupanloup et le médecin de village. — La mort du journal Le Hanneton. — Le journal La Marseillaise. — Bazire m'appelle « Prince ». Je le cite en justice. — Bazire est arrêté. — Quelques camarades en prison. — Le Rappel de la Provence. — Une consigne bien suivie. — Le café de Madrid. Les revenants du Deux Décembre. — Monsieur Godéru.

Revenons, si vous le voulez bien, à quelque temps en arrière.

L'injure faite par Nadar à Napoléon III lors de notre funambulesque équipée au Champ de Mars nous avait comblés de joie car l'attitude de notre petite phalange, sans cesser d'être ni moins artiste, ni moins littéraire, ni moins franchement jeune, avait au bout de peu d'années subi une transformation complète. L'Empire, trompé par le silence qu'il avait imposé à la nation, avait fini par s'imaginer que tout le passé avait disparu ou que, tout au moins, la résignation des uns, l'ignorance des autres, le silence imposé partout, le mettaient pour l'avenir à l'abri des attaques. Louis Napoléon qui

se vantait d'avoir étudié les Romains, avait oublié cette parole de Tacite :

« Nous avons pour notre part connu l'extrême servitude, quand l'espionnage nous enlevait le droit de parler et d'entendre. Nous eussions même perdu le souvenir avec la parole, si l'homme pouvait oublier comme il peut se taire. »

Ce n'est pas pour faire le pion que je cite ce passage, mais pour mieux faire comprendre l'état d'àme de la jeune génération à l'heure où elle venait seulement d'apprendre par les livres de Rogeard et de Ténot de quels crimes était né le gouvernement impérial.

Dès 1867, les débats de la Chambre des Députés avaient changé d'allure. Après quinze ans de règne, Napoléon III desserrant la muselière qu'il avait imposée au Parlement, avait rétabli le droit d'interpellation. En dehors du 'Parlement, quelques journaux donnaient enfin à l'opinion publique certains éléments de discussion et d'information. N'allez pas croire que ce fût le rétablissement de la liberté de *a presse. Il s'en fallait de tout. Vous allez en avoir tout de suite un exemple que je connais d'autant mieux que j'y étais en cause.

Un jeune externe des hôpitaux estimé de ses chefs, du 'nom de Grenier, avait pris pour thèse de doctorat l'étude du ramollissement du cerveau et l'extinction de la conscience humaine en cas de maladie cérébrale. C'était un sujet d'étude médicale tout à fait normal et il n'était pas supposable qu'on y put rien trouver à redire. Il advint pourtant que Dupanloup, évêque d'Orléans ayant eu connaissance de cette thèse déclara qu'elle était la négation de la

pure doctrine religieuse et spiritualiste et que, <lût-on créer un précédent inconnu dans le monde scientifique des temps modernes, on devait refuser le titre de docteur en médecine à l'étudiant assez osé pour proclamer une semblable hérésie. Et, sur les injonctions de Dupanloup, l'évêque préféré de l'Impératrice, le droit de se dire docteur en médecine lut interdit à Grenier. Mais il ne se tint pas pour battu définitivement. Il entra en polémique avec Dupanloup, prélat combatif, s'il en fût. Comme l'évêque d'Orléans parlait pompeusement du prêtre de campagne qui s'en va porter les consolations aux mourants, Grenier lui riposta par une lettre ouverte qui peut se résumer en ces termes :

« Vous dites que je suis matérialiste et je consens à vous croire sur parole. Etant médecin et non pas philosophe, je me contente de respecter les idées de chacun. Ma mère est très croyante, très religieuse même; chaque dimanche je l'accompagne jusqu'à l'église. Elle prie parce que c'est son sentiment: je l'attends dehors parce qu'il me répugnerait d'agir à l'encontre du mien. Elle respecte ma liberté de pensée, je respecte la sienne. A l'appui de vos théories, vous croyez devoir raconter l'histoire du curé de campagne qui va porter le viatique aux mourants. Elle est très touchante, mais j'ai payé hélas, le droit de vous en raconter une, qui la vaut bien. La voici :

« Il y avait dans mon village un médecin pas bien riche et de santé fragile; et que pourtant nul n'appelait jamais en vain. Une nuit d'hiver, onVint le chercher pour aller à cpielques kilomètres de sa maison

soigner une brave femme très pauvre, logeant dans une cabane sans feu. Le médecin s'habilla en hâte, partit par la neige, lui aussi, comme votre curé, arriva chez la vieille, et, connaissant sa misère, il avait eu la précaution de se munir de médicaments de premier secours. La trouvant toute seule et hors d'état de se soigner, il s'installa pour toute la nuit sur un vieux fauteuil, dans la chambre glaciale qui confinait à celle de la patiente.

« Quand, le lendemain matin, les voisines entrèrent dans la chambre de la vieille, elles la trouvèrent un peu moins malade, puis, lorsqu'elles pénétrèrent dans l'autre chambre, elles y virent le docteur assis sur le vieux fauteuil mal rempaillé. Il se tenait rigide et les yeux fixes. Le froid l'avait tué !

« Monsieur l'Evêque, ce médecin, c'était mon père. Et c'est pour cela, monsieur l'Evêque, que j'ai l'ambition d'aller reprendre la place de médecin qu'il a laissée vide dans notre village. »

Vous pouvez juger de l'effet que pouvait produire à une telle époque la publication de cette lettre ouverte. Grenier était en relations avec un de mes camarades, Gustave Déloye, sculpteur d'un talent moyen et d'une habileté extraordinaire. A l'occasion, et — histoire de se faire un brin de réclame, — il dessinait des caricatures. Il proposa à Grenier de faire sa charge et de la publier dans un journal satirique appelé : le Hanneton, journal des toqués. Il composa donc une image dans laquelle Grenier apparaissait sous les espèces d'un diable entoure de toutes les flammes de l'enfer.

Déloye et Grenier m' ayant demandé de confec-

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tionner l'article qui accompagnerait cette charge, je .me fis un plaisir de leur rendre ce tout petit service. Mais, lorsque parut la charge bien inoffensive, je constatai que le directeur du journal avait remplacé toute ma prose par ces quatre mots : « A bon entendeur, salut! », placés au-dessus de huit lignes de points.

Mon petit boniment, fait sur un coin de table, ne valait pas grand'chose et je n'y aurais plus jamais pensé, si, un jour, flânant au Palais de Justice, je n'étais entré dans la salle d'audience de la police correctionnelle. Là j'aperçus, non sans quelque étonnement, le procureur impérial, qui avec force retroussements de manches, brandissait devant le tribunal un numéro du : Hanneton, journal des toqués, où figurait la charge de Grenier.

« Oui, messieurs, clamait l'honorable organe du ministère public, oui, messieurs, dans tout article, il y a ce qu'on écrit et ce qu'on n'écrit pas. Ce qu'on n'écrit pas, messieurs, le voici : ce sont ces huit lignes de points... Ce qu'on écrit, lisez-le, mes-; sieurs : « A bon entendeur, salut ! » Je pense que cela doit vous suffire. Quant à moi cela me suffit. Pour qui sait lire entre ces huit lignes de points, l'outrage est flagrant. Les quatre mots uniques qui les accompagnent le confirme et l'aggrave . »

Au bout de dix minutes le Hanneton, journal des toqués, était, dans la personne de son gérant, Victor Azam, condamné à i.5oo francs d'amende et aux dépens .

La semaine suivante, nous recevions les uns et les autres une lettre largement bordée de noir, laquelle nous invitait à assister aux convoi, service et enterre-

ment du journal : Le Hanneton, journal des toqués, mort à la fleur de l'âge, des suites d'une amende de quinze cents francs et de ses débours variés pour frais de justice.

La lettre de part était rédigée au nom des rédacteurs du journal. Il me serait difficile d'en reconstituer la liste, mais je puis, toutefois affirmer avec certitude que l'excellent François Goppée en faisait partie. En ce temps, il n'avait pas encore dans le cœur le bonnet à poil qui s'y logea plus tard. Le bonnet de Mimi Pinson lui suffisait et il n'avait peut-être pas tort.

Petit à petit, de simplement artiste qu'il était à l'origine, le groupe de la rue Ghaptal était devenu politique. Nous étions tous également jeunes, insoucieux du lendemain, animés des 'sentiments les plus violents contre le gouvernement de l'empire. Obligés de vivre tous par notre travail, nous appartenions à la rédaction de journaux où dominait l'influence des rescapés du Deux Décembre. Nos cbefs de file étaient Jes républicains de 1848, aux convictions restées intactes. Victor Hugo, ses deux fils, Auguste Vacquerie et Paul Meurice avaient fondé le Rappel, et, comme dans Hernani, nous étions « de leur suite ».

Le spectre de Banco se multipliait à l'infini ; les épaves de i85i surgissaient partout en des points les plus divers.

Après l'éclat de la Lanterne, après les condamnations qui en avaient rendu la publication impossible en France, Rochefort avait fondé le journal : La Marseillaise. Ce titre, La Marseillaise, était à lui seul, à cette époque, une sorte d'insulte lancée contre l'empire, car, si invraisemblable que ce soit, la

chanson de Rouget de l'Isle était sévèrement interdite en France depuis i85a. Un pochard, ou même un sujet de Napoléon III, resté de sang-froid, se permettait-il de proférer sur l'air connu ces seuls mots :

Allons, enfants de la Patrie!

Le jour de gloire est arrivé,

qu'aussitôt quelque argousin lui mettait la main au collet. Si l'homme était arrêté de jour, les tribunaux correctionnels le condamnaient pour cris séditieux, en cas contraire ils le condamnaient pour tapage nocturne.

Deux des principaux collaborateurs de la Marseillaise vivaient de notre vie commune. Ils avaient nom : Ernest Lavigneet Edmond Bazire; ils étaient alors deux inséparables.

Je reparlerai tout à l'heure, plus longuement, de Lavigne; mais en attendant, et pour liquider un souvenir, je relaterai que ce fut un de ses articles de la Marseillaise qui déchaîna le drame au cours duquel Pierre Bonaparte assassina Victor Noir. Quand les témoins que Lavigne avait envoyés à Pierre Bonaparte arrivèrent, ce bandit avait déjà déchargé son revolver sur ceux que Paschal Grousset, autre collaborateur de la Marseillaise, venait de lui envoyer.

Donc, pour l'instant je réserve le cas de Lavigne pour liquider celui de Bazire.

Bazire, tumultueux et passionne, de taille moyenne, pas vilain garçon, la face barrée d'une très jolie moustache noire, le chef formé d'une véritable toison d'aslrakan. était remarquable par la

maladresse de tous ses mouvements, et par un défaut de prononciation assez accentué (prononchiachiori) qui se perdait dans le demi-silence d'une extinction de voix chronique. Même quand Bazire criait, il demeurait aphone. Je dirais mieux : plus il forçait sa voix, et moins on l'entendait. Au cas où nous serions descendus dans la rue pour proférer ce cri séditieux intitulé la Marseillaise, l'absence de voix dont la nature avait gratifié Bazire l'eût sans doute préservé des horizons auxquels le hurloir de Lepelletier, par exemple, ou le glapissoir de Raoul Rigault, ou le beugloir de Pelletan les aurait exposés. Mais comme c'est toujours ce qu'on attend le moins qui arrive, le chuchotoir de Bazire le mit à mal. Ce fut en une circonstance aussi peu supposable que possible et d'où résulta, hélas ! l'échec d'une mystification que nous avions combinée pour embêter un peu le gouvernement impérial. Histoire de rire, et de faire rire.

Un soir, rue Chaptal, à propos de n'importe quoi. Bazire reprenant une des répliques légendaires de la pièce du Palais-Royal intitulée : Le Brésilien, me dit : « Oui. Prince! »

Avec la plus grande dignité, je lui ripostai, simulant la colère :

« Que tu m'appelles Prince, ici passe encore; mais tu n'oserais pas, j'espère, me traiter de Prince dans un journal?

— C'est ce qui te trompe, je l'oserai.

— Eh bien ! essaie, et tu verras ce que cela coûte. » Le lendemain, on lisait dans la Marseillaise,

sous la signature de Bazire. la citation d'une chose

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vague et quelconque écrite par moi dans un journal de la veille et accompagné d'un commentaire concluant que décidément « j'étais bon Prince. »

Le soir, je m'attaquai au doux Bazire :

« Puisque tu tiens à savoir ce que cela coûte de m'appeler a Prince », tu vas le savoir. »

Et le lendemain, accompagné de notre copain Abel Peyrouton avocat, l'un des héros du procès Baudin où se révéla Gambetta, je rédigeais et déposais une plainte en injures et diffamations contre le sieur Bazire, lequel m'avait qualifié de Prince, ladite qualification étant de nature à nuire à ma réputation par devers les seules personnes à l'estime desquelles je tenais.

Et nous voici, obligeant le tribunal correctionnel de la Seine à avaler un procès où M. le Procureur Impérial serait tenu de dire si, oui ou non, la qualification de Prince était, à mon encontre, injurieuse ou diffamatoire. En temps ordinaire, ce n'eût été qu'une gaminerie, mais on était au lendemain du jour où le prince Bonaparte venait d'assassiner Victor Noir, et cela suffisait pour transformer cette gaminerie en un incident de l'ironie la plus macabre. Nous nous étions entendus, nous deux Bazire. et de même nos deux avocats, pour la rendre plus féroce encore. Afin d'assaisonner ce plat de notre façon, j'avais demandé à un avocat du nom de Le Canu, ancien déporté de Décembre, de vouloir bien m'assister devant le tribunal, au lieu et place de Peyrouton qui, vraiment, était trop compromettant en pareil cas. Nous nous réjouissions d'avance de voir la tête que feraient les magistrats.

Dans le monde de la presse on riait de cette petite

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comédie ; dans celui du gouvernement, l'attitude restait tendue. Le hasard, les mouchards et aussi et surtout cet animal de Bazire, firent tout rater.

Comme il passait sur le quai des Tuileries, Bazire aperçut sa Majesté Napoléon III, qui, cramponné à sa canne, accroché au bras de quelque fidèle, prenait l'air sur la terrasse du bord de l'eau alors exclusivement réservée à son auguste personne.

Bazire l'aperçut, et de toute la force de ses poumons, tel Crinquebille susurrant « mort aux vaches » dans l'oreille du sergot pacifique, il chuchota : « Vive la République, b

Un mouchard, — il était pourvu d'un cornet acoustique sans doute, — l'entendit. Lui mettre la main au collet, le conduire à la Préfecture et de là à Sainte-Pélagie fut l'affaire de peu d'instants.

Et voilà notre Bazire bouclé et voici notre procès compromis.

Convaincus que si notre farce se jouait au Palais de Justice, ce serait désormais le pensionnaire de Sainte-Pélagie qui en deviendrait le dindon, nous avions résolu d'y renoncer, mais Bazire, certain d'être condamné pour outrage à l'empereur, s'acharnait à vouloir la poursuivre jusqu'au bout.

Le jour de l'audience, Bazire, flanqué de deux municipaux, apparut sur le banc des prévenus en compagnie de voleurs, d'escarpes, d'escrocs et d'autres seigneurs de même catégorie. Pour comble d'ironie, le sort avait voulu que l'audience correctionnelle fût, ce jour-là, présidée par un certain Bazire vaguement cousin du nôtre.

Pour ne le contrarier ni trop rudement, ni trop -directement, je me précipitai à la barre des plai-

gnants assisté de mon revenant des déportations de décembre, Le Canu, qui prit la parole pour formu- \ 1er mon entier désistement. Les magistrats eurent un geste traduisible en toutes les langues de l'Europe par le seul mot : Ouf ! Cependant que le prévenu Bazire avait la mine d'u.i homme furieux. Sa petite rigolade lui échappait. Traversant le'petit espace qui sépare la barre des plaignants du box des inculpés, j'allai lui serrer la main. Une voix alors interrompit mes épanchements ; elle disait :

« Voyons, monsieur, voyons : retirez-vous. Nous ne sommes pas dans un salon ici. »

C'était le président qui articulait cette vérité.

Pour sûr que nous nétijns pas dans un salon! Je n'en doutais point, et Bazire, que ses municipaux ramenaient au panier à salade, devait en douter moins encore.

A quinze jours de là, il en était plus que convaincu, lorsque le même tribunal le gratifia de un an ou dix-huit mois (je ne sais plus au juste) de prison.

Il a subi une partie de sa peine dans une maison de santé, et, s'il y eut de mauvais quarts d'heure, il y eut aussi de bons moments — du moins je le suppose, car une de nos amies, d'ailleurs libre de sa personne, lui venait tenir compagnie.

Laquelle ? — Devinez !

Je dois à la vérité de dire que si nombre de nos camarades attrapaient des mois ou au besoin des années de prison, l'on était assez bon enfant pour leur accorder très souvent, sous prétexte de maladie, soit le régime de la maison de santé, pour ceux qui pouvaient se l'offrir, soit celui de

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l'hôpital pour les moins aisés. En l'un et l'autre endroit, les visites étaient tolérées sans formalités policières.

C'est à l'hôpital de la Pitié que nous retrouvions aux jours de«visite notre camarade Abel yrouton. Il était dans la salle commune, bien entendu, il était en parfaite santé, se^ habits étaient au vestiaire, il ne pouvait facilement s'enfuir et n'en avait nulle envie.

C'est à Passy, au deuxième étage d'un pavillon confortable, que nous retrouvions Edouard Lockroy. à qui son petit pamphlet'' « Le Diable à quatre » avait valu quelques mcis de prison. Il était déjà atteint de cette malade de vieillesse qui l'a si bien conservé jusqu'à quatre-vingts ans, ou à peu près, malgré les fatigues du pouvoir.

Il travaillait alors au Rappel, et j'étais de la maison; j'allais de loin en loin l'aider à tuer le temps. Et mon grand plaisir était de voir sa brave femme de mère, à la bonne figure bien ouverte et bien franche, arriver avec des gâteaux, des oranges, des bonbons, dont elle bourrait son petit garçon, qui avait dépassé la trentaine.

Or, Lockroy venait à peine de terminer sa villégiature forcée près l'avenue qui s'appelle aujourd'hui l'avenue Victor Hugo, quand le gouvernement impérial, qui avait depuis rétabli la liberté de la presse, jugea bon de faire saisir chez eux, de nuit, les principaux rédacteurs du Rappel et de les incarcérer à Mazas. Vacquerie et Meurice avaient — fort sagement, d'ailleurs — pris le parti de disparaître. Les bureaux du Rappel étaient alors rue du faubourg Montmartre, au numéro dix, au-dessus de l'impri-

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merie Schiller. Or le jour où avait lieu ce coup de filet, au lieu de la phalange enfiévrée des collaborateurs du journal, qui y apportaient le bruit et le mouvement, il n'y restait plus personne, hormis le gérant, le père Longchamps, un bon vieux qui avait toujours une cravate blanche, et qui ne comprenait jamais rien à rien. Tout ce qu'il comprenait, c'est que son rôle l'obligeait à ne rien comprendre ; aussi fut-ce vainement que nous tentâmes d'avoir un renseignement quelconque sur les arrestations et sur le parti qu'il fallait prendre pour parer à ce petit coup de Jarnac. Au bureau du lluppel, je rencontrai Lockroy, qui lui aussi venait aux nouvelles.

Le père Longchamps faillit avoir une syncope quand Lockroy, moi-même, et un certain Révillon, un musicien qui faisait de la littérature, ou un littérateur qui faisait de la musique, (au choix), et sauf erreur, Jean Albiot, un enfant des Pyrénées, aux cheveux très noirs et très longs, nous nous déclarâmes prêts à nous substituer aux absents. Je n'ai pas bien présents à la mémoire tous les détails de cette aventure, mais ce dont je suis bien certain, c'est que, le lendemain matin, le Gouvernement Impérial put constater que l'arrestation de nos camarades avait été de sa part une bêtise inutile. Les temps étaient passés où elle pouvait intimider qui que ce soit, parmi nous. Après quarantehuit heures de mise au secret à Mazas, les incarcérés étaient relâchés, et ceux des camarades que les argousins de Napoléon III n'avaient pas pinces au premier moment reprenaient leur rang dans la bataille.

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Durant les dernières années de l'Empire c'était à toute minute la guerre au couteau entre notre toute petite phalange et le gouvernement impérial.

Nul de nous n'ignorait le sort qu'avaient subi nos aînés et nul ne doutait que le gouvernement qui se qualifiait de libéral ne fût prêt à récidiver si cela devenait nécessaire à sa conservation. A Paris, la besogne était encore possible; nous formions un carré difficile à défoncer sans risque, et d'autant plus solide qu'une partie de la magistrature était sournoisement orléaniste. Nos amis de province avaient la partie moins commode, et, comme j'aime à procéder par des exemples, je citerai le cas d'un des rédacteurs de notre Rappel : Albert Baume, fils d'un représentant du peuple en 1848, qui avait fondé à Toulon un journal intitulé : Le Rappel de la Provence. Il m'avait prié de m'occuper de recruter des rédacteurs bénévoles, travaillant gratuitement, en attendant que le journal eût de quoi vivre, et je n'avais pas eu grand'peine à obtenir des adhésions effectives. En outre, je bouchais les trous chaque fois que les collaborateurs faisaient défaut. Un beau jour nous apprenons — 'sans grand étonnement, du reste — que le brave Albert Baume venait d'être appréhendé à Toulon par la gendarmerie, et, de brigade en brigade, conduit à Draguignant à pied, les menottes aux poignets. Le crime qui lui était reproché consistait en un article de deux cents à trois cents lignes comportant contre Emile Ollivier une fantaisie aigre. Il n'en était pas l'auteur et on ne pouvait lui en attribuer la paternité, il était signé en toutes lettres de mon nom, mon prénom compris.

On avait bien eu garde de poursuivre l'auteur à Paris, mais, dans ce Var, encore tout frémissant du souvenir des massacres et des déportations de i85i, on croyait utile de montrer qu'on recommencerait au besoin.

Nul de nous n'a été étonné lorsqu'on a trouvé le nom de plusieurs des nôtres inscrit sur les papiers des Tuileries, contenant le travail préparatoire de la liste des proscriptions éventuelles.

Tous, nous ignorions en nous levant, chaque matin, si nous ne coucherions pas le soir àMazas. L'ensemble de nos groupes était devenu une force qu'il faudrait briser ou subir. De cette force, on eut la mesure en une circonstance mémorable. Nousmêmes nous n'en supposions pas toute la puissance.

On avait célébré avec éclat, en décembre 1867, l'anniversaire de la mort de Baudin, et le gouvernement comptait, pour le 4 décembre 1868, sur une manifestation qu'il pourrait exploiter et étouffer.

Nous avions flairé le piège. Alors tous nos journaux donnèrent à leur clientèle la consigne de ne pas sortir de chez soi. « Laisser la place vide » était le mot d'ordre. S'il est vrai que soulever un peuple n'est pas toujours chose facile, obtenir de lui l'immobilité en ses crises de colère, l'est bien moins encore. A notre plus grand étonnement, d'ailleurs, nous sommes parvenus à obtenir du peuple de Paris cet acte de domination de soi-même.

Le Ministre de l'Intérieur, un tout petit homme très rageur, appelé Pinard, qui comptait sur « une journée », avait groupé toutes ses forces policières devant le cimetière Montmartre, avec ordre d'empêcher toute tentative de manifestation. Or il advint

que, en fait de manifestation, ses agents ne virent que d'inoflensifs enterrements, pareils à ceux de tous les jours, les hommes traînant la jambe derrière le char et les femmes fatiguées tamponnant avec leur mouchoir leurs yeux humides des larmes versées.

Depuis huit heures du matin jusqu'à cinq heures du soir, la petite armée du « petit Pinard » se contenta de battre la semelle. A cinq heures, le scandale attendu se produisit. Un moutard, un musicien ambulant de quinze ans, se mit à jouer sur son violon la scie populaire :

Gari...baldi,... ce héros plein de charme, Disait... un jour... de pluie... à Pallaviccini... etc.

Et comme un brigadier de sergent de ville se croyant bafoué voulait faire taire le violoniste, celui-ci, un tantinet blagueur — peut-être, — prononça ces sages paroles :

« Puisque vous n'avez personne à arrêter, arrêtezvous les uns les autres. »

Ce sur quoi il fut appréhendé, et, comme on eût dit chez Bobèche ou dans le Tintamarre : Le sien sous le bras, il fut mis au violon.

Le fiasco du gouvernement fut le lendemain l'objet dune sorte de fou rire universel, et tel que Pinard dut démissionner dans les quarantehuit heures.

Le ridicule et le petit violoneux l'avaient jeté par terre. Ce jour-là fut démontré que la fameuse charge d'atelier du graveur sur bois Pothey intitulée « La Muette » pouvait avoir un sens que le blagueur

féroce qui l'avait inventée n'avait pas lui-même soupçonné. J'aimerais à la transcrire, cette charge, malheureusement Pothey seul au monde fut jamais capable de la formuler congrûment. Tout en lui concourait à en faire quelque chose d'unique.

Pothey était un gaillard de haute taille, bien bâti, large d'épaules, tout en muscles, la tête exagérément grosse, couverte dune abondante toison noire frisée en tire-bouchons, une sorte de perruque de Méduse pour rire, qui frétillait sur un front socratique. Elle projetait son ombre sur une paire d'yeux très noirs et très remuants et pétillants de drôlerie en pince-sans-rire, embusqués derrière des lunettes à fortes branches noires en fer rouillé.

Henry Monnier a fait à la mine de plomb très noire et très grasse, un portrait de Pothey qui est un chef-d'œuvre d'esprit ; il est d'un dessin digne des maîtres. Je ne suis pas bien certain que la scie à laquelle Pothey a dû sa célébrité ait été imprimée. Elle vous mettait, pour ainsi dire, aux prises avec la société secrète dont des affiliés étaient partout et nulle part. Leur but on l'ignorait, leurs moyens nul ne les connaissait, ils étaient tous étrangers les uns aux autres, aucun signe ne les distinguait. Et là était le danger, tant et si bien que quand Pothey, de sa voix persuasive et caverneuse, avait terminé son boniment, ses auditeurs se regardaient mutuellement avec défiance.

Pothey, graveur sur bois de son métier, avait pour inséparable le caricaturiste Durandeau qui lui-même marchait rarement sans son ami Carjat, dessinateur de talent, poète non dénué de mérite et qui n'était guère connu du public que comme pho-

tographe, ce dont il éprouvait un vif chagrin. 11 avait fondé un journal purement littéraire intitulé Le Boulevard et dans lequel, alternant avec Durandeau et quelquefois avec le grand Daumier, il faisait des charges — et d'excellentes charges, même — des écrivains et des artistes en vue. Quand on revoit les textes du Boulevard on y retrouve les noms de la plupart des écrivains de notre époque, presque tous jeunes alors — l'aîné du groupe était Théodore de Banville — et qui, depuis lors, ont illustré les lettres.

Le point de rassemblement des collaborateurs de Carjat était le café de Madrid, boulevard Montmartre. C'est dans ce simple débit de limonade que s'ébauchaient les plus rudes combats qui aient été livrés contre le second Empire. Aujourd'hui que les moindres coups de crayon, les moindres coups de pinceau de Daumier se paient des prix énormes, on se fait difficilement l'idée de la place infime que le grand homme occupait dans l'esprit de la plupart de ses contemporains. Pour eux, Daumier, c'était un bonhomme qui travaillait dans le Charivari et autres feuilles pour rire. Au café de Madrid c'était le maître sans égal.

Il était de taille moyenne, trapu; sa face avait des arêtes précises, tout y était d'un dessin carré, elle était entourée d'une mentonnière de favoris et couronnée d'une belle chevelure grise, rare sur l'occiput, abondante vers la nuque.

Lorsqu'il arrivait au café de Madrid, Daumier aurait pu s'y consoler de l'incompréhensible injustice du gros public s'il avait eu la notion précise de sa valeur, mais rien n'indique qu'il l'ait jamais eue. Au café de Madrid, ceux qui ne comprenaient pas

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l'artiste génial vénéraient le lutteur politique sans peur et sans reproche qu'il était et qu'il avait toujours été.

Dans le bataillon de républicains d'avant -garde prêts à tout contre Napoléon III, il 'n'y avait guère que des vieux revenants de Cayenne ou de Lambessa tels Delescluze, Pascal Duprat, Félix Pyat, parfois Ranc et tant d'autres, et de braves jeunes gens prêts à entrer dans la carrière, même quand leurs aînés y seraient encore. D'hommes d'âge intermédiaire, il n'y en avait pour ainsi dire point, hormis des descendants de proscrits, entre autres Cournet et, sauf erreur, Razoua. Les journaux auxquels ils collaboraient avaient nom Le Rappel, Le Réveil, la Marseillaise, la Cloche. C'étaient, avec des méthodes diverses, autant de feuilles de haute lutte. Toute idée d'intérêt, toute pensée d'affaires y étaient inconnues de leurs rédacteurs et souvent de leurs éditeurs.

Les noms de nombre d'habitués du café de Madrid figurent dans l'histoire de la Commune, beaucoup ont connu la prison et le bagne, et même le poteau d'exécution et les mitraillades en masse de la semaine sanglante de mai 1871, mais c'est à grand1 peine que je pourrais trouver sur leur liste des hommes à qui je pourrais attribuer une vilenie personnelle, une affaire d'argent malpropre.

Les habitués du café de Madrid étaient, sauf quelques exceptions, gens de bonne compagnie, mais il y avait quelques exceptions tel Théodore Pelloquet. Catulle Mendès a trop bien portraicturé ce fantoche dans son drame Glatigny pour que j'en reparle après lui. Ce critique d'art était un journaliste plutôt verbal, et s'il avait été suivi d'un sténo-

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graphe, la littérature française aurait pu s'enorgueillir de pages incomparables.

De tous les fidèles habitués de Madrid, le plus fidèle assurément était le chansonnier Gustave Mathieu, dont vous pouvez voir le buste sur la grand'place de Bois-le-Roi. Exubérant, la barbe teinte d'une teinture à bon marché, (qui passait successivement du noir au rouge et du rouge au vert olive), la figure haute en couleur, parlant très fort d'une voix pénétrante. Fidèle aux causeries du café durant l'hiver, Gustave Mathieu, quand venaient les beaux jours, allait rejoindre dans la forêt de Fontainebleau Daubigny, Corot, Rousseau,. Millet.

On se plaisait à citer ses reparties souvent très féroces. Il m'en revient en ce moment une qui fournit la caractéristique de ses boutades : Il avait pour voisine une femme qui l'horripilait, elle venait chez lui malgré lui et en dépit d'une réputation plus que déplorable. A bout de patience il la chassa en ces termes : « Allez-vous en, madame ! retirez- vous ! Sortez, vous dis-je ! Votre présence ici fait grossir le numéro de ma maison ! »

Je ne connais, de Gustave Mathieu, qu'un seul volume, des poèmes champêtres, dont quelques-uns sont de tout premier ordre et valent les meilleurs de Pierre Dupont. Son œuvre préférée était une chanson politique Monsieur Gocléru. C'était une satire passionnée contre Napoléon [III. De sa voix puissante Mathieu la récitait partout où il passait, et toujours avec le même accent de colère qui la rendait plus puissante encore.

Le café de Madrid était plus particulièrement

politique ; néanmoins, des lettrés, des artistes révolutionnaires en art s'y retrouvaient chaque soir. Baudelaire encore très contesté y arrivait vers cinq heures, toujours grave, tout de noir habillé, et le plus souvent llanqué du bibliophile Charles Asselineau, auteur d'une série fort bien documentée d'études sur les livres romantiques. Asselineau ressemblait à Baudelaire, il avait adopté la même cravate blanche qui augmentait encore son air de ressemblance.

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