‹ Ce que je tiens à direChapitre 11 sur 32 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

la fondation du Petit Journal. — Polydore Millaud et ses premiers cent francs. — L'ami Montréal. — Horribles détails! — Feringhea a parlé.' Nous mangeons ïropmann. — Le bazar Montmartre. — Le « Grand Théâtre Parisien. » Les divers journaux du père Millaud. — Ceux que nous cuisinions avec Albert Millaud. — Le journal Y Histoire. — L'élection Auguste Barbier à lAcadémie française et l'échec de Gautier. — Le logis d'Auguste Barbier. — Histoire des ïambes, — La lin d'Auguste Barbier. — Un article sur Henri Regnault.

Nous n'étions des gens de café et de flânerie qu'aux heures de récréation et encore venions-nous là pour remuer des idées et pour nous documenter bien plus que pour nous distraire.

Beaucoup parmi nous gagnaient leur vie en travaillant à la confection du Dictionnaire Larousse ; tous, à peu près, nous besognions dans divers journaux non politiques, et l'invention du journal à un sou nous permettait de caser notre copie. La première expérience de cette presse d'un type tout nouveau date de la fondation du Petit Journal. Elle est

<lue à un personnage tout à fait extraordinaire, Polydore Millaud.

Tout homme, à un moment imprévu, a un geste ou une parole qui le définissent à tout jamais. Pour le bien connaître, il suffit de guetter ce geste ou cette parole. Tout Millaud tient, selon moi du moins, dans un dialogue qu'il eut avec Eugène Chavette. Chavette ayant traité avec lui je ne sais quelle opération et ayant jugé, à tort ou à raison, que Millaud « l'aurait roulé », va le trouver et commence à lui reprocher très vivement d'avoir agi de la sorte avec lui, « un ami de toujours ».

Et Millaud de lui répondre : « Chavette, vous n'êtes qu'un enfant. Retenez bien ceci: En affaires il n'y a pas d'amitié; en amitié, il n'y a pas d'affaires. »

Et il ajouta : « Et maintenant, si je puis vous rendre un service, ne vous gênez pas, c'est accordé d'avance. » Sur quoi Millaud donna à Chavette, à titre d'ami, le double de ce que Chavette aurait pu lui réclamer à titre de client.

Autant et peut-être plus qu'Emile de Girardin, Millaud a droit à une très grande place dans l'histoire de la presse française, et par conséquent dans l'histoire de l'esprit public en France. A l'heure où il tenta de créer le journal à un sou, les journalistes les moins timorés et les plus compétents se refusaient à croire à la possibilité d'une telle entreprise.

Mais Millaud avait, par ailleurs, osé les choses les plus étonnantes en apparence, et y avait réussi. Il continuait. Arrivé du midi en compagnie de deux autres méridionaux dénommés l'un Solar, l'autre Mirés, il était, comme ses deux camarades, du reste, sans un sou. Sans plus s'en effaroucher, il fonda une

maison de banque. Il s'arrangea, Dieu sait comment, pour louer un appartement de trois pièces, et fit installer dans la pièce d'entrée une cloison vitrée munie d'un 'guichet mobile, à vitrages opaques où étaient peints ces mots : Caisse a, Caisse b. Le dépoli des carreaux empêchait de voir ce qui se passait derrière eux. Les portes des autres pièces, donnant sur l'entrée, étaient munies de plaques de cuivre portant, l'une, Direction, l'autre Secbétariat. Par des annonces savamment rédigées, on avisait le public de l'ouverture d'une souscription à une aflaire quelconque, au titre bien choisi. Des gens venaient pour se renseigner, on les faisait attendre dans la pièce aux deux guichets et on les abrutissait par le tintamarre des écus, qu'on comptait sans relâche, et dont on emplissait indéfiniment des sacs» Les clients entendaient sans voir mais prenaient bien vite confiance; ils souscrivaient alors chacun selon ses ressources. Or, derrière ces guichets impénétrables, il y avait eu le premier jour deux hommes payés à trois francs pour compter sans cesse chacun la même pile de cent francs, soit deux cents francs, A cette première heure c'était tout le capital de Millaud.

Quand le premier client sérieux eut versé quelques centaines de francs, on augmenta le nombre de gens qui comptaient et recomptaient les écus. Quand il y en eut pour mille francs, ils firent un bruit assourdissant. La confiance des gogos augmentait avec l'intensité de leur tapage, et le tapage grossissait à mesure que de nouveaux écus permettaient de l'augmenter.

Et telle fut l'origine de la fortune de Polydore Mil-

laud et, par contre-coup, l'origine du Petit Journal. Millaud ne s'en cachait pas. Tout au contraire, il aimait à conter, tout en la mimant de la façon la plus gaie, cette petite comédie financière à laquelle il devait son premier débrouillage dans la vie.

Si Millaud s'en était tenu au Petit Journal, dont il était, à l'origine, le seul et unique propriétaire, il eût laissé après lui une fortune énorme, mais il était, comme on dit, incapable de se tenir tranquille. Chaque jour, une autre combinaison le passionnait et l'entraînait. Tout d'abord il avait adjoint à son journal, dont les bureaux se trouvaient à l'angle du boulevard et de la rue Richelieu, une boutique de librairie qui, en elle-même, était plutôt une assez piteuse, affaire, mais qui, toutefois, constituait une force de publicité au profit du Petit Journal. Il avait confié la direction de cette boutique à un jeune homme plein d'esprit et d'imagination ayant nom Montréal, celui-là même qui, par la suite, et pendant plus de trente ans, fournit chaque année au public parisien les plus brillantes des revues de fin d'année.

Millaud aimait beaucoup Montréal parce qu'il était un grand inventeur de réclames originales, cocasses et imprévues. Plus Montréal était extravagant en ses réclames, plus Millaud était content. Cependant un jour, la fantaisie du bon Montréal alla plus loin que son patron ne l'eût souhaité. Une dépêche ayant annoncé l'exécution d'un assassin nommé Jacques Latour, Millaud avait recommandé à Montréal de soigner particulièrement la publicité que l'événement comportait. Alors celui-ci, de ses propres mains, dessina une énorme pancarte sur

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laquelle, en lettres typographiques noires, était écrit :

« C'est aujourd'hui qu'on exécute Jacques Latour. »

puis, au-dessous de ces lignes et avec la plus belle encre rouge qu'il ait pu découvrir, et en lettres dont les traits droits étaient remplacés par des chapelets de larmes de sang, il avait ajouté : « Horribles

détails!!! »

Un peu partout, soulignant l'horreur de la pancarte figuraient, en forme d'énormes larmes de sang, des points d'exclamation.

L'effet recommandé par Millaud se trouva dépasser toutes les espérances, même celles de Montréal. A peine la pancarte était-elle collée à la vitre de la boutique qu'un attroupement encombrait le coin du boulevard et de la rue de Richelieu. Le public pouffait de rire ; les agents qui avaient pour devoir de rétablir la circulation ne parvenaient plus à contenir la foule. Et ils riaient avec elle. Enfin, l'un d'eux, moins intelligent ou moins hilare que les autres sans doute, entra dans la boutique et pria Montréal d'enlever sa pancarte. Celui-ci riposta que l'objet était à l'intérieur de sa vitrine et n'avait rien de séditieux. On alla chercher le commissaire, etr non sans regret, Montréal finit par céder.

Quand, dans l'après-midi, Millaud entra dans sa librairie, il était d'assez méchante humeur, et, avec cet accent méridional qui doublait le comique de tout ce qu'il disait de drôle, il glapit :

« Eh quoi, monsieur Montréal, on me dit qu'il y a eu ici du scandale, du tapage? Il ne faut pas décela, monsieur Montréal.

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— Mais, monsieur Millaud, lui répliqua Montréal, vous m'avez dit de faire une affiche qui « tire l'œil ».

Et tout en parlant, il exhibait son affiche.

A la vue de ce chef-d'œuvre, l'âme de bluffeur de Millaud s'épanouit et il eut ce cri d'admiration : « C'est superbe ! c'est superbe ! »

Et sans s'interrompre Montréal poursuivait :

« Vous m'avez dit : une affiche qui tire l'œil, qui attire le public... »

Et Millaud, qui s'était ressaisi, de reglapir en l'interrompant :

« Qui tire l'œil! Oui, monsieur Montréal; qui attire le public, oui, monsieur Montréal! Mais pas les sergents de ville ! . . . »

Une autre fois, alors que le Petit Journal lançait son fameux roman sur Les Thugs, ouvrage de René de Pont-Jest, Montréal, sur l'ordre du patron, composa une énorme affiche, admirable d'incohérence et d'autant plus incompréhensible qu'elle était en caractères sanscrits. Les attroupements devant la librairie étaient copieux mais ils ne faisaient point de scandale cette fois. Dans l'aprèsmidi, à son heure habituelle, Millaud arrive en vue de sa boutique ayant à ses côtés l'auteur du roman; et, très fier, il lui montre de loin la pancarte. Il s'attendait à des compliments, ce furent des jurons qu'il entendit. « Ah ! sacré tonnerre de Dieu ! de tonnerre de Dieu ! de tonnerre sacré du nom de Dieu!!! criait Pont-Jest.

— Eh! qu'est-ce qu'il y a, Pont-Jest? balbutiait Millaud, interloqué.

— Il y a, tonnerre de Dieu ! il y a que la pancarte

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-est pendue à l'envers ! Les caractères sanscrits sont la tête en bas, les pieds en l'air! Il faut la retourner. Nom de Dieu ! »

Alors Millaud, très digne et très calme, pour la première fois de sa vie, peut-être, dit :

« Oh! non, Pont-Jest, il ne faut pas la retourner. I Elle est à l'envers ? tant mieux, Pont-Jest. C'est bien plus indien comme ça. »

Et ainsi fut fait. Les Thugs ou terreur de Vlnde I furent annoncés, par une affiche accrochée tête- ] bêche qui n'en fit que mieux monter la vente et I dans des proportions inespérées, tellement grandes que Ponson du Terrail, qui venait de quitter le Petit Journal pour le Petit Moniteur où il publiait Rocambole, le fameux Rocambole, se trouva dans la nécessité de mélanger des histoires de Thugs aux histoires de Rocambole ; il dut amener son héros à Londres où il se trouva affilié aux étrangleurs hindous ou anglais qui, à cette date, terrorisaient l'Angleterre.

Alors une lutte de réclame s'établit, homérique, entre le Petit Moniteur et le Petit Journal où le chef des Thugs Feringhea intriguait chaque jour un peu plus les lecteurs par ses allures mystérieuses.

Qu' allait-il dire enfin? Qu'allait-il ne pas dire? Toutes les concierges de Paris et toutes les portières de province se le demandaient avec anxiété.

Enfin le Petit Journal prit une décision héroïque. Feringhea révéla ses secrets. Et le père Millaud, qui comptait beaucoup sur ce coup de théâtre, de demander à Montréal, de l'aider à trouver une réclame irrésistible. Celui-ci, toujours simpliste et

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génial rédigea, une affiche conçue en trois mots : Feringhea a parlé !

Et les étrangleurs bâtards de Rocambole rentrèrent du coup dans le néant.

Pendant bien des années, deux exclamations pour ainsi dire proverbiales subsistèrent dans les journaux et dans les causeries de bonne humeur et, actuellement, elles n'ont pas encore totalement disparu. A savoir : Horribles détails! et Feringhea a parlé.

Si quelque maniaque, chercheur de dictons populaires, a eu l'idée d'en connaître l'origine certaine, il ne sera pas fâché de la trouver ici affirmée par l'un des complices habituels de Montréal.

De toutes les réclames qui firent la fortune du Petit Journal et qui établirent par conséquent celle de cette presse à un sou, dont l'influence sur le public français a été si puissante, depuis plus d'un <lemi-siècle, la plus belle réclame lui fut faite, et bien involontairement, je vous l'assure, par l'excellent Tropmann, ce féroce imbécile qui avait tué et enseveli neuf personnes pour voler les papiers de leur héritage. Pendant longtemps nous avons pu dire au Petit Journal que c'était Tropmann qui nous avait nourris. Nous avions même le droit d'ajouter que nous avons mangé Tropmann.

Non point que nous soyons devenus les adeptes de feu J. M. Ganne, avocat, homme doux, inséparable de son parapluie et qui prêchait la cause de la Philanthropophagie universelle en cas d'absolue nécessité. Nous avions tout simplement mangé Tropmann dans un banquet de cent quatre-vingts personnes qui

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eut lieu chez Lemardelay, rue Richelieu. Là tous les collaborateurs du Petit Journal, depuis les imprimeurs les plus humbles jusqu'aux rédacteurs les plus célèbres, furent réunis par Millaud pour fêter le premier tirage à cent mille exemplaires, c'est-àdire le plus gros chiffre de tirage dont jamais jusqu'alors aucun journal français eût approché.

En fait Tropmann avait été découvert tout à fait accidentellement par l'un de nous, Georges Stenne, un bon et brave garçon d'Alsacien, qui, en causant avec une femme de son pays, tenancière d'une brasserie de la rue Grange-Batelière, avait trouvé la trace de Tropmann ; ce fut là ce qui permit de l'arrêter au moment où il allait s'embarquer pour l'Amérique. La découverte de Stenne et l'article qui en était résulté avaient révolutionné Paris. Il était signé du pseudonyme commun à nous tous : « Thomas Gricum ». Puis, chaque jour, l'un après l'autre, nous fabriquions un nouveau Thomas Grimm — ayant pour sujet Tropmann. Et c'est grâce à cette série de boniments plus palpitants d'intérêt les uns que les autres, mais non point vierge d'invention^ que, de jour en jour, le tirage monta jusqu'au chiffre fantastique de cent mille exemplaires, que Millaud lui-même, capable de toutes lesimaginations, n'eût pas osé imaginer. Il ne se méprenait du reste pas sur le danger de ce trop grand succès spontané. Il en avait peur, et un jour où j'étais allé lui proposer un sujet d'article il m'avait répondu :

« Mais, mon pauvre ami. il n'y a plus rien à faire, Tropmann a gâté le métier. On ne peut plus raconter des crimes ; il faudrait en commettre soi-même ; et encore je ne suis pas sûr que cela suffirait.»

Je le revois comme s'il était devant mes yeux, cet excellent père Millaud, et tel qu'il était au moment où il soupirait en disant que... « Tropmann avait gâté le métier ». En ce temps-là, il était déjà très malade, ets'il parlaittoujoursavec la même volubilité, ce n'était plus qu'avec une voix faible, couverte, éteinte. Il était dans son cabinet de travail vn son superbe hôtel de la rue Saint-Georges, celuilà même où s'est installée l'Université des Annales. Il avait devant lui deux grands crachoirs en argent et une sorte de grande cuvette, en argent également ; sur sa tête était posé un bonnet grec en velours foncé tout couvert de broderies d'or. Une vaste robe de chambre également en velours, attachée par un double rang de brandebourgs et d'olives en tresse d'or, l'enveloppait tout entier et rehaussait l'éclat de pantoufles de cuir foncé brodé d'or. Cet homme, naturellement simple, pas vaniteux pour un sou, et d'une bienveillance peu commune, n'était content que lorsqu'il était au milieu de choses en or ou tout au moins dorées. C'est ainsi qu'il avait un salon très vaste, meublé de sièges de forme empire dont les bois, — si j'ose ainsi parler — étaient de bronze doré.

Ce Millaud , qui arborait des goûts de dentiste de vaudeville, n'en était pas moins une sorte de puissance publique. Peu d'hommes ont fait autant d'ingrats et peu d'hommes ont laissé derrière eux moins d'ennemis.

Il avait, parait-il, en affaires des procédés qui ne plaisaient pas à tout le monde. Ce qu'ils valaient, je l'ignore. Tout ce que j'en sais, c'est qu'ils l'ont forcé à mettre son Petit Journal en actions, et qu'il

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est mort sans fortune. 11 est vrai de dire quil avait entrepris les opérations les plus diverses et les plus baroques. Il avait fondé boulevard Montmartre une façon de bazar, et, sous la gare du chemin de fer de Vincennes, il avait fait construire un théâtre .

A la tête du bazar, il avait placé le camarade Montréal. Vous voyez d'ici le sérieux commerçant qu'il pouvait être et comme il était taillé pour vendre les marchandises de toutes les espèces. Le bon vouloir ne lui faisait pas défaut, mais il n'avait pas la vocation. Il prenait tout par le côté comique. Il y avait, entre autres marchandises, des modèles d'aquariums contenant de petites tortues d'eau, et Montréal essayait d'intéresser à leur sort les rares clients qui passaient par le bazar. Il les leur offrait comme tortues apprivoisées et savantes ; j'en rougis encore en l'avouant ici : souvent je l'aidais dans ses démonstrations renouvelées de celles de l'homme aux rats.

On nous écoutait et on n'achetait jamais les tortues. Alors Montréal jeta son dévolu sur le rayon des Beaux-Arts. Il s'était même mis en tête de vendre un affreux tableau représentant un gros chien, et chaque fois qu'un client entrait accompagné de son cabot, quelles quefussent la taille et la race de la bête il s'époumonait à démontrer que son tableau pouvait tenir lieu de portrait dudit cabot. Je rougis encore ici en avouant que je le secondais de mon mieux.

Ce portrait de chien, c'était le Cachemire XBT de Labiche. Seulement on ne le vendait pas.

Au bout de quelques mois un établissement de

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bouillon — ô symbole ! — remplaça ce bazar mal gardé.

Dans l'encastrement des arcades de la ligne de Vincennes, vis-à-vis de la rue à laquelle on a donné depuis lors le nom de rue Millaud — notre patron avait fait construire un théâtre qu'il avait intitulé Grand théâtre parisien — destiné au public populaire du faubourg Saint- Antoine.

Les places ordinaires étaient qualifiées non de fauteuils ou de stalles mais de confortables, et les places de luxe, de « grands confortables ».

Au Grand théâtre Parisien on jouait tantôt le drame, tantôt l'opérette ; le public était généralement bon enfant et surtout enthousiaste. Je l'ai vu faisant bisser le monologue de Hamlet (traduction Dumas et Meurice), ce qui, vous en conviendrez, n'est pas une preuve de bêtise de la part d'un public composé d'ouvriers et d'artisans. Les représentations étaient sans cesse troublées par le bruit des sifflets des trains qui passaient au-dessus de la salle de théâtre, ce qui ne laissait point que de désorienter les acteurs qui n'étaient pas avertis de ce léger inconvénient.

De même que le bazar, le théâtre ne réussit pas. Il fut remplacé non par un bouillon, mais par un beuglant, et les trains de Vincennes continuent encore, à l'heure présente, je crois, à siffler les artistes qui y opèrent.

Girardin prétendait avoir une idée par jour.

Millaud avait une idée de journal par jour. Il avait même projeté un journal sans aucune rédaction d'aucune sorte, sans rien de rien, hormis une liste de noms pris au hasard. Pour une foule de

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personnes, calculait-il, le comble du bonheur étant devoir leur nom imprimé, on vendrait des journaux en masse à la foule des gens qui voudraient voir si leurs noms ne s'y trouveraient pas. A tout instant il revenait sur cette idée. N'avoir pas réalisé son projet de Journal- Liste a été l'un de ses gros regrets.

Au fond c'était là une idée d'un publiciste philosophe qui connaît bien — trop bien peut-être — son public.

Avec les bénéfices du Petit Journal, Millaud fonda un autre journal qui contrastait en tous points avec son frère aîné. Autant celui-ci était boutiquier, petit peuple et concierge, c'est-à-dire bon pour tout le monde, ou à peu près, autant l'autre était parisien, boulevardier, chic. C'était une publication analogue au Figaro de Villemessant, mais, ce n'en était point l'imitation.

L'inimitable Millaud entendait n'imiter personne.

Le Soleil était éblouissant de fantaisie, étourdissant d'esprit, vraiment littéraire. Ses principaux rédacteurs étaient des écrivains les plus brillants de l'époque, tels : Rochefort, Monselet, Scholl et tutti quanti, sous la direction de Sarcey qui, lui-même, y jouait fort bien sa partie. J'ai encore présente à l'esprit une parodie de la Légende des Siècles, où Sarcey, prenant à la blague les procédés de Victor Hugo, avait, malgré lui, — le moins poète des écrivains, — abouti à un bon et beau morceau de poésie. A cette époque, Sarcey ne comprenait pas encore Victor Hugo. Plus tard il finit par le comprendre et par l'admirer passionnément. Mais Victor Hugo

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ne lui avait jamais pardonné les coups de plume qu'il en avait reçus.

J'ai été témoin de la rancune que Victor Hugo avait guidée contre ce brave Sarcey. Elle fut par Hugo même, formulée en ma présence. C'était avenue Frochot, chez Meurice, pendant le siège. Sarcey venait de publier un article largement admiratif, mais non exempt de ces réserves que, fidèle disciple de l'Ecole Normale, il tenait pour le suprême devoir de son sacerdoce de critique littéraire.

Victor Hugo, ayant lu cet article, prit s'a grande voix, — sa voix spéciale par lui réservée à dire ce qu'on jappelle des choses et dit : — « Je veux bien que M. Sarcey dise : Victor Hugo est un imbécile, cela est son affaire. Qu'il le dise! Mais qu'il écrive : Ceci est bien — ceci est mal. — Un bon point pour ceci à M. Victor Hugo. — Un mauvais point pour cela à M. Victor Hugo. Ce sont là choses qu'il n'a pas à faire et je ne les lui permets pas. »

Je ne crois point devoir parler longuement de divers recueils parus sous les auspices du Petit Journal tels que la Gazette de Hollande et la Nouvelle Né- * mesis qui eurent une courte existence. Elles étaient la chose particulière d'Albert Millaud, fils de Polydore Millaud, et nous les cuisinions à trois : Albert Millaud, Abel d'Avrecourt et votre serviteur. Souvent le docteur Rengade nous donnait un coup de main. Le Journal Illustré, alors fort malade, était soigné par les mêmes quatre bons marmitons, et, à défaut de le faire revivre, ils l'empêchèrent de mourir tout à fait. Tant et si bien que d'autres, plus heureux que nous, plus habiles sans doute, lui ont plus tard rendu sa force première.

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Mais tout cela était sans intérêt à côté du plus remarquable des journaux dérivés du Petit Journal. Millaud l'eût volontiers intitulé le Grand Journal si ce titre n'eût été déjà pris par un succédané du Figaro. Avec sa modestie habituelle notre patron n'hésita pas à le dénommer L'Histoire. On n'eût pu dire si c'était un journal politique, car, en fait d'articles politiques, on n'y trouvait guère que les comptes rendus des séances du Parlement. Comme la superficie à noircir était considérable, ces comptes rendus étaient imprimés en très gros caractères, avec les qualités appartenant à chaque interlocuteur si insignifiantes que fussent leurs paroles. Elles étaient libellées au complet et en lettres majuscules, et disposées en lignes séparées. Exemple :

Son Excellence Monsieur le Ministre Secrétaire d'État a la Justice et aux Cultes, Garde des Sceaux.

Oui! parfaitement! et tout le temps comme ça.

Ce n'était pas toujours nécessaire ce qu'on lisait là; mais ça tenait de la place.

Le rédacteur en chef de Y Histoire était Odysse Barot. un petit homme ridé, rasé, remuant, au crâne plat, en plan incliné, aux cheveux plats, aux yeux bridés. Il ressemblait à Emile de Girardin, autant par nature que par le soin qu'il avait à se faire une tête girardinesque ; peut-être bien était-ce pour consolider le dire des gens qui le supposaient bâtard du grand journaliste, dont il fut d'ailleurs le collaborateur assidu.

Si au physique il ressemblait à Girardin, il lui

ressemblait bien plus encore au moral; Girardin, plus malin que Odysse Barot, a échappé à maintes mésaventures que Barot n'a que trop connues.

Parmi les besognes qui m'incombaient dans le journal Y Histoire figuraient les séances de l'Académie française, et c'est à cela que j'ai dû de connaître Auguste Barbier. L'élection de Barbier avait été non point un acte de justice littéraire, mais un acte de taquinerie politique commise par les académiciens, pour la plupart orléanistes ou légitimistes, contre l'Empire. Bien rares étaient au Palais Mazarin ceux qui possédaient rien de plus qu'une notion extrêmement vague du génial auteur des Ïambes et des Rimes héroïques. Seulement, quelqu'un s'était avisé de leur apprendre qu'il avait écrit lldole, qu'il était l'auteur de ce vers...

Sois maudit, ô Napoléon!

Il fut facile à ceux-là de suggérer à leurs amis l'idée de la candidature d'Auguste Barbier.

Auguste Barbier, d'abord étonné des ouvertures qui lui étaient faites, finit par se présenter aux suffrages des Immortels. A ce moment, il avait largement passé la soixantaine; c'était un petit vieux, étriqué de formes, étriqué de gestes, et, à première vue, donnant l'impression d'un bureaucrate, d'une façon de clerc d'huissier, d'un de ces clercs d'huissier qu'on voit dans les études sises au troisième étage au fond de la cour rue Saint-Martin, rue des Deux-Portes-Saint-Sauveur ou chaussée Clignancourt, d'un de ces bonshommes miteux, qui semblent avoir toujours porté des manches de lustrine et des

redingotes lustrées au frottement des tables noircies à l'encre. Il n'était point jusqu'à ses lunettes à fortes branches de fer qui ne semblassent faire partie de son être intime et avoir grandi avec lui sur son nez en bec de corbin. A l'âge où la calvitie est presque un devoir, il avait encore tous ses cheveux châtair très foncé ; ils accentuaient l'aspect d'extrême vétusté de son masque aux joues plates, flasques, flottantes. Les yeux de ce petit homme ratatiné, qui avait été à son heure l'un des plus puissants génies lyriques dont puisse être fière la littérature d'un pays, sem-1 blaient n'avoir jamais pu connaître l'effervescence de I la passion. La bouche édentée était mince et molle 1 et la forme du menton en pointe de sabot achevaient! de faire ressembler le pauvre bonhomme à un poli- J ehinelle déclassé, retrouvé parmi les invendus d'un 1 fabricant de jouets qui liquide faute de clients.

En offrant l'entrée de l'Académie à Auguste Barbier, les ennemis de l'Empire n'avaient nullement pour but de consacrer son génie, dont ils n'avaient eu cure jusque-là. Ils voulaient uniquement embêter l'empire et faire échec à la candidature de Gautier, grand ami de la princesse Mathilde.

Déjà deux fois Gautier s'était présenté et deux fois ils avaient trouvé moyen de l'éliminer.

Au fond, Théophile Gautier, personnellement, n'avait nulle envie d'être de l'Académie française En se présentant il cédait à l'insistance de Carlotta Grisi, sa belle-sœur, et à l'influence pressante de la bonne princesse.

Un très jeune ami (je ne le nommerai pas afin d'éviter tout ce qui pourrait ressembler à une prétention personnelle) ne cessait de tenter de le dis-

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suader de courir une aventure tout à fait incertaine et compliquée d'intrigues dont il était incapable. « Pourquoi faire? disait le jeune ami, qu'aurez-vous de plus quand vous aurez L'habit vert? Il me semble que le jour où on lira sur un de vos livres : « Théophile Gautier, de V Académie française » j'aurai la sensation de lire : « Le Lion du Jardin des Plantes ».

Au fond le petit jeune homme et le vieux maître pensaient la même chose.

Et c'est bien à tort que des gens se sont trop indignes contre l'Académie. Elle est moins coupable qu'on ne Ta dit. Gautier allait à elle comme un chien qu'on fouette. L'usage est que le candidat fasse des visites à ses électeurs; usage déplorable mais qu'on doit subir. Or, la vérité pure, l'entière, l'absolue vérité, c'est que Gautier ne s'est jamais résigné à faire les visites d'usage. Quand le moment de se mettre en route pour les faire arrivait, c'était chaque fois, dans la petite maison de Neuilly, la même scène comique. Il avait commandé pour une heure quelconque la voiture du loueur qui devait le conduire chez ses trente-neuf collègues éventuels. Alors, avec des ruses de malade qui ne veut pas avaler sa potion, il reculait, petit à petit, le moment du départ, et, un jour, il me livra bien involontairement le secret de ses tergiversations.

« En partant maintenant, je serais à peu près sûr de les rencontrer, tandis que dans une heure, ils seront occupés à aller chauffer leurs vieux os au soleil, sur les quais. Et avec une carte de visite, la corvée sera faite. »

De la sorte, il se tenait pour quitte envers les usages et les convenances. Il jugeait en outre inutile

d'aller chez ceux dont il n'aurait certainement pas les suffrages.

Ainsi, parlant de Montalembert, il disait : « Ce n'est pas la peine d'aller chez celui-là, il ne votera jamais pour moi; d'ailleurs, on m'a dit qu'il ne peut pas souffrir les gens qui fument. Ces plaisanterieslà me dégoûtent. J'ai connu Montalembert du temps où il fumait la pipe. »

Il se refusait à aller chez Thiers parce que ce petit bonhomme était l'incarnation du borgeois Louis-Philippe, et aussi et surtout, parce qu'il était l'un des maîtres de cet art soi-disant oratoire qui massacrait la langue française. Il ajoutait au besoin que Le Consulat et V Empire, c'était écrit « comme un cochon ».

Mais par-dessus toute chose au monde, ce qui inspirait à Gautier un profond mépris pour Thiers, c'était un souvenir de jeunesse que son âme de romantique tenait pour impardonnable :

« Que pouvait-on, disait-il, espérer d'un homme comme celui-là ? Juges-en.

« Un soir, au sortir de l'Opéra, nous étions dans une voiture, un de mes camarades, Adolphe Thiers et moi, plus une cabotine jolie et pas farouche du tout, alors revêtue de son costume de page, et que Thiers était censé accompagner. Non ! il fallait voir comment Thiers s'y prenait ! C'était idiot, c'était honteux ! Cet animal n'était pas même fichu de !! »

Et comme conclusion il déclarait qu'il n'irait pas rue Saint-Georges .

Une autre fois, comme il était malade, je lui proposais, en manière de distraction, d'aller jusqu'à

CE QUE JE TIENS A DIRE ifà

Passy bavarder un peu avec son vieux compagnon de route, Jules Janin : « D'abord, me dit-il, je n'aime pas autrement ce gros homme, je ne vais jamais cbez lui, et si j'y allais, il pourrait me soupçonner d'arrière-pensée académique. »

Quand arriva le jour de l'élection de Barbier — ou de Gautier — la princesse Mathilde n'eut pas la patience d'attendre chez elle le résultat du scrutin, et, toute Altesse impériale qu'elle fût, elle vint s'installer dans la loge du concierge de l'Institut, et là, assise sur un fauteuil ou sur une chaise, comme une simple particulière, elle apprit dès le premier moment le succès du poète qui avait le plus terriblement outragé Napoléon Ier, son oncle, et l'échec de son vieil ami Gautier.

Alors elle quitta la loge du concierge, se campa sous la voûte d'entrée du Palais et, chaque fois que passait devant elle un de ceux qu'elle croyait avoir voté pour Barbier, elle lui lançait à pleine voix cette injure : « Cochon ! ! ! »

Le soir même, comme je parlais à Gautier de son échec, il me répondit très simplement par ces mots, où je le retrouve tout entier :

«J'aurais mieux aimé passer puisque j'étais en question, mais ce qui m' arrive est un tout petit malheur, car, vois-tu, l'Académie s'est largement honorée en accueillant un poète tel qu'Auguste Barbier. Il a été à son heure l'un des grands génies de notre époque. »

Les gens qui ne savent pas ce que sont la Justice et la Modestie ont là une leçon dont ils auront raison de profiter.

Je possède une lettre de Barbier qui, comme

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exemple de modestie, peut prendre place à côté de la parole de Gautier.

Le hasard de la composition du bureau de l'Académie, en désignant Sylvestre de Sacy pour répondre au discours de réception de Barbier sous la coupole, avait joué à l'Académie un assez vilain tour.

Elle allait entendre, malgré elle, la défense des Bonaparte, car Sylvestre de Sacy, fervent orléaniste devenu impérialiste fervent, se trouvait, par la force de ses palinodies, obligé de se mettre du côté de Napoléon III et" de son auguste famille, et en particulier du côté de l'Impératrice Eugénie. Il leur devait bien cela. Il connaissait tous les petits chemins qui conduisaient à tous les profits qu'un courtisan habile à faire le pauvre peut espérer.

Comme, répondant au discours, très fier et très digne, prononcé par Barbier, de Sacy avait expectoré tout ce qui pouvait être entré de fiel dans son àme de dévot, j'usai de cette bonne chance que m'offrait mon service au journal L'Histoire de pouvoir en dire ma façon de penser. La largeur du néant existant entre l'œuvre de Sacy et celle du poète qu'il honorait de ses injures, je me fis un malin plaisir d'ajouter à la gloire purement littéraire de Barbier en citant une anecdote que j'avais recueillie de la bouche de l'un des amis de Gustave Lambert — du capitaine Lambert, — comme l'appelait alors la voix populaire. Quel était cet ami ? je ne m'en souviens plus exactement; c'était Henri Regnault ou c'était Henri Cazalis. C'était peut-être un de nos amis communs du nom d'Octave Pavy. Histoire de prouver qu'un grand poète comme lui pouvait créer l'âme

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des actes héroïques, je ne manquai donc pas d'enrichir mon apologie de Barbier de l'anecdote que voici :

Gustave Lambert, en route vers le Pôle Nord, s'avançait dans les steppes de glace, il lui fallait tailler sa route à coups de pics et de pioches, et les hommes qu'il commandait étaient à bout d'espoir, usés par la lutte, déprimés par le froid. Pour un peu. ils se fussent révoltés. Gustave Lambert les rassemble, les harangue, leur parle de la grandeur, des bienfaits, de la noblesse de l'œuvre de science à laquelle ils concourent ; il leur dit, lui soldat, ce qu'est la vraie gloire, non pas la gloire des conquérants qui détruisent, mais celle des hommes qui apportent aux autres hommes plus de savoir, donc plus de vie !

Mais ses compagnons sont accablés, leur patience et leur courage sont tombés, l'éloquence de leur chef ne parvient pas à les relever ! Alors, dans une crise de désespoir, Lambert entonne de toute la puissance de son âme, et comme un hymne à la grandeur suprême, cette immortelle apostrophe :

Passez, passez, monarques débonnaires Doux pasteurs de l'humanité, etc., etc.

Et tout à coup les pics et les pioches s'abattent de nouveau sur les glaçons, et, au bruit des vers de Barbier, le mur de glace qui barrait la route s'écroule comme les murs de Jéricho au son des trompettes : Pareille histoire est contée dans cette bible que le père de Sylvestre de Sacy a, paraît-il, traduite.

Les vers de Barbier taillent la route de Gustave

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Lambert, ils marchent vers le pôle nord. Ils avaient fait avancer la science d'une belle étape, ils avaient sauvé de la mort les héros qui luttaient sous les ordres de Gustave Lambert.

Jetais d'autant plus heureux de trouver l'occasion de publier cette histoire, que je devais quelque chose à Gustave Lambert, en compensation du fragment de billet de balayeur dont j'avais illégalement profité lors de l'ascension du ballon Le Géant, exécuté par Nadar au profit de son expédition polaire.

Ayant cité ce fait, je ne voyais rien de plus simple, pour achever l'écrasement de la vipère, que de lui jeter sur la tête l'une des œuvres inconnues d'Auguste Barbier, un morceau de premier ordre, l'admirable sonnet sur le mineur Hubert Goffin. Le lendemain de l'apparition de mon article, je recevais quatre pages d'Auguste Barbier toutes pleines de gratitude.

Et savez-vous de quoi il me remerciait le plus chaudement ? Cela était touchant de bêtise et de grandeur. Il me remerciait d'avoir cité toute entière, vous lisez bien « toute entière », une pièce de lui.

Touché des termes tout à fait bienveillants dans lesquels il avait bien voulu m'écrire, je me rendis chez lui, rue de Rivoli, non loin de l'Hôtel de Ville.

Aussitôt que j eus franchi le seuil de son logis. j'acquis, instantanément, pour ainsi dire, la notion la plus complète de la personne privée d'Auguste Barbier. L'homme était complété par son petit appartement, dont le mobilier était d'acajou, bien brillant, bien frotté, l'acajou des aïeux, garni du velours

grenat nécessaire, et que, durant de nombreuses années, les housses de coutil rayé avaient préservé des injures des fonds de culotte et des jupes de laine. Il régnait là-dedans une odeur spéciale, indéfinissable, qui tenait tout àla fois du renfermé, du chien mouillé et du chàle de vieille bonne. Spécifier une odeur est chose difficile, mais à l'analyse de celle qui vous encombrait les narines dès la pièce d'entrée, on trouvait de fausses pistes du parfum des culots de vieilles pipes et des résidus de tabac à priser. Ça sentait la vertu dans une cave. Ça sentait le vieux garçon. Ça sentait l'odeur des tables d'études de robins aux bois noircis d'encre rance !

Ah! si Taine, contrôlant sa fameuse théorie des milieux, avait voulu consentir, pour une fois, à ne pas formuler sa conclusion tout d'abord et à chercher à en établir la preuve ensuite, il eût été singulièrement embarrassé pour expliquer l'être ratatiné qui vivait enfermé dans une telle coquille et qui pourtant avait été Auguste Barbier.

Auguste Barbier semblait être, lui-même, fort étonné de sa situation nouvelle, il semblait ne pas comprendre pourquoi il avait été élu académicien. Il avait, sa vie durant, joui d'une famille pour laquelle il était resté un seigneur sans importance : et il était facile de voir que cela lui avait été un sujet de réel chagrin.

« Ah! monsieur, me dit-il, le jour où je lui rendis cette première visite, si mes parents m'avaient vu membre de l'Académie française, ils auraient fini par comprendre que j'avais fait d'utile besogne !»

Depuis qu'il avait droit à l'habit a avec du persil autour», il éprouvait, en parfait bourgeois qu'il était»

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la sensation de compter pour quelque chose. La conversation s'étant engagée sur les mélancolies de sa jeunesse méconnue il en arriva vite à parler d'un passé lointain et de l'étude de notaire dans laquelle sa famille l'avait placé.

Tous les jeunes clercs du Palais formaient une sorte de groupe corporatif, où quelques élus, tout en grossoyant des rôles pour les héritages ou sur les cessions d'immeubles, écrivaient des rôles d'un genre tout autre pour les comédiens et les comédiennes des divers petits théâtres à la mode. Chaque fois que l'on jouait quelque part une nouvelle pièce de l'un d'eux, toute la bande lui faisait cortège et se transformait en une phalange de claqueurs dont il était le capitaine et c'était, je crois, l'aventure la plus fantaisiste de sa jeunesse.

Il me parla de son premier ouvrage. C'était un roman moyenâgeux, à la manière de Notre-Damede-Paris, tirant son titre : Les Mauvais Garçons, du nom de la rue des Mauvais-Garçons — aujourd'hui rue Grégoire-de-Tours, et qui était alors, comme elle l'est demeurée, une sorte de cour des Miracles, où se réunissaient des truands et des ribaudes. Au dire de son auteur, ce roman dont on ne retrouvait déjà en 1868 aucune trace ne valait pas cher. Il n'en est pas moins devenu un document qui intéresse pour servir à l'histoire de la littérature de i83o, et c'est pourquoi je le signale aux bibliographes.

Enfin il me raconta la genèse de ses maîtresses œuvres .

Peu de temps après les journées de i83o, il avait, tout d'une coulée, écrit Y Idole et la Curée; il les avait

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écrites pour le soulagement de sa colère, et il ajoutait si peu d'importance à leur publication qu'il avait fourré ses manuscrits en vrac dans son pupitre de clerc parmi les paperasses de tabellion.

Puis, un jour, il en avait fait une copie, et l'avait déposée, à tout hasard, sous enveloppe, dans la boîte aux manuscrits de la Revue de Paris, dont le propriétaire était le fameux directeur du Constitutionnel, le docteur Véron.

Je l'ai souvent aperçu sur son balcon de cette même rue de Rivoli à l'extrémité quasiment faubourienne de laquelle était logé Barbier. Il demeurait en face le jardin des Tuileries. Le vieil homme, que les danseuses de l'Opéra avaient surnommé Mimi Véron au temps où il était directeur de l'Académie Royale de musique, exhibait là-haut sa figure toute pustuleuse, emplàtrée de pelbcules blanches et de poudre d'amidon. Là-haut il se livrait aux regards des passants durant la matinée toute entière en robe de chambre et causant avec Sophie, sa cuisinière, aussi célèbre par ses dîners que par les avis qu'elle donnait à tous les puissants du jour; avis très souvent écoutés, car elle était le bon sens en personne. Les Odes Funambulesques de Théodore Banville assurent Véron de l'immortalité. Vous connaissez sans doute l'ode qui commence ainsi :

Véron, tout plein d'insolence,

Se balance, Aussi ventru qu'un tonneau.

Et vous connaissez peut-être les Mémoires d'un bourgeois de Paris, qu'il a signés mais qu'il n'a pro-

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bablement pas écrits, car nul ne fut plus personnellement étranger aux choses de la littérature. Il en vendait des tranches, mais il la dédaignait largement.

Aussi, après avoir ouvert l'enveloppe déposée par Barbier, s'empressa-t-il de fourrer à son tour la copie dans son propre tiroir. Le hasard fit qu'il y cherchait quelque chose un jour qu'il recevait Henri de Latouche, le premier metteur en œuvre des papiers d'André Ghénier. Alors machinalement, lui tendant le manuscrit, il lui dit : « Tenez, j'ai reçu cela, je n'y connais rien, c'est votre affaire, ces histoires-là. Regardez-le et vous me direz ce que vous en pensez. »

Henri de Latouche emporta les poèmes, les lut fiévreusement et, en toute hâte, vint dire à Véron qu'il fallait les publier dans sa Revue de Paris. Et tout de suite. C'était signé du nom d'un inconnu qui n'avait point donné son adresse. Si bien que cela parut sans que Barbier pût en être averti, et à telle enseigne qu'un matin, en arrivant à l'étude, il fut reçu par une bordée de félicitations enthousiastes. Il n'y comprenait rien. Il fallut qu'on lui montrât la Reçue de Paris pour lui expliquer son cas.

Il avait presque oublié ces deux satires et voici qu'elles reparaissaient devant leur auteur portées par la plus formidable explosion d'admiration qu'il fût possible d'imaginer.

Barbier me racontait tout bonnement cela comme un bon vieux qui raconterait les histoires d'un camarade de jadis qu'il aurait perdu de vue. Et il ajoutait : « Sans Henri de Latouche mes vers seraient

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restés dans le tiroir de Véron, et je n'aurais jamais eu lidéc d'en publier d'autres. »

Depuis cette unique visite, je ne m'étais jamais permis d'aller déranger une fois de plus l'auteur des Ïambes et je n'avais eu aucune occasion de le rencontrer, lorsque, au printemps i8;j i, passant sous les arcades de la rue de Rivoli, je me trouvai face à lace avec lui.

Il marchait en soufflant et ses deux joues maigres et flasques formaient à chaque tour de respiration, d'abord deux petits demi-ballonnets, deux petites ventouses, ensuite deux petites cuvettes de peau flottant sur les os.

Pour tout autre que pour moi, il devait sembler ridicule. Je l'abordai respectueusement pour m'informer de sa santé; alors, du ton le plus naturel du monde, ce vieillard chétif ayant pour lui la consécration officielle de son génie et de sa gloire, ce petit homme falot me conta, avec une sublime naïveté, qu'il n'allait plus très bien, qu'il se sentait poussif, qu'il était mal remis d'une mauvaise bronchite contractée pendant son service de garde nationale dans les nuits de froid sur les fortifications, décidément trop dures pour ses soixante-dix ans. Eh bien ! vous me croirez si vous voulez, mais à cette minute-là, il m'est apparu très grand, très grand, très noble, très puissant, auréolé d'une indéfinissable et suprême beauté.

Et. le regardant, tout ému, mes yeux retrouvèrent le souvenir d'un autre vieillard, un humble, un sans-nom, un n'importe qui, dont j'ai toujours tout ignoré, et que j'avais aperçu un soir, à la nuit tombante, rue de Valois pendant le siège. Il s'ef-

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forçait de suivre l'escouade dont il faisait partie et, dans le brouillard, je ne voyais que sa silhouette en ombres chinoises gris sur gris. Elle avait des oscillations comiques.

Entraîné par la curiosité, je pressai le pas pour examiner ce personnage aux allures de pantin qui dansait en essayant de courir.

Arrivé près de lui, je constatai qu'il était, lui aussi, pour le moins septuagénaire, et que s'il dansait en essayant de courir, c'est que, vieux soldat volontaire, il avait une jambe de bois.

Je ne sais comment les générations qui sont jeunes aujourd'hui sauront comprendre la grandeur de la génération qui les a précédés, mais je leur souhaite la joie de vénérer des vieux comme je vénère encore le vieil inconnu, l'homme à la jambe de bois, et comme je vénère encore Auguste Barbier.

Sous cette même arcade de la rue de Rivoli, Barbier me parlait avec désespoir des événements de la Commune. Les communards avaient perquisitionné chez lui, ils avaient emmené sa vieille bonne ! Et alors la voix du lutteur de i83o tremblait en disant : « Ah! les misérables, ! ils ont tué la République. »

J'ai revu Barbier encore une fois. C'était dans le parc de Fontainebleau : il était, comme toujours, seul. Il soufflait de plus en plus péniblement dans les deux petites ventouses qui lui servaient de joues, et. comme pour parachever le ridicule de sa physionomie, une paire de lunettes bleues cachait le peu d'éclat quesesyeux conservaient encore. J'avais avec moi mon fils, un très jeune enfant, et je voulus

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qu'il gardât, si vague fût-il, le souvenir d'Auguste Barbier. Après l'échange de quelques mots de politesse, je constatai que le pauvre vieux homme était de plus en plus affaissé et de plus en plus insignifiant !

Cette apparition date des derniers mois de sa vie. Sa mort a passé presque inaperçue. Le conseil municipal républicain de Paris n'a pas encore, après quarante années, trouvé le moyen de donner le nom de ce père de la République à l'une des voies de la capitale. A [dus forte raison, nul n'a jamais songé à placer son effligie nulle part au monde, pas même parmi ceux-là qui sont morts au service de la patrie. Et c'est pourtant de la bronchite contractée aux remparts qu'il est mort.

La mort de Barbier ne me causa aucun chagrin. Je le connaissais fort peu et ne l'avais rencontré que lorsque, depuis longtemps, il ne restait plus rien du poète qu'il avait été.

Tout autre fut pour moi la mort de Henri Regnault. Je ne m'en suis jamais consolé.

Quand on retourne par la pensée vers les temps lointains et disparus, on éprouve une sensation analogue à celle d'un homme qui s'en reviendrait dans un pays jadis par lui habité, et qui, depuis son départ, serait devenu un désert. Il y marcherait sur un tapis de végétations mortes ; les arbres au-dessus de sa tête, se rejoignant en berceau, lui sembleraient former la voûte d'une crypte. Au contact de ses pas, les feuilles que le soleil et la lumière ont préservées de la destruction finale qui les rend à la terre, les rares feuilles encore vivantes se soulèveraient et la petite brise qui naîtrait de leur

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mouvement animerait le cortège des autres feuilles endormies. Et le vent, petit à petit, gagnant prise sur elles, les entraîneraient dans une ronde d'une envolée pareille à celle des oiseaux migrateurs.

Alors le promeneur solitaire, parmi cette résurrection des choses abolies, entendrait et verrait le fantôme de ses amitiés disparues . Et elles lui parleraient comme au temps jadis. Je les entends, moi, qui lisent à haute voix les paroles plus ou moins dénuées d'intérêt que je griffonnais dans le journal géant de Millaud l'Histoire. Elles ne signifient rien que pour moi seul, mais je les vois se soulevant autour de moi, parmi tant de grimoires retournés au néant. J'entends ce qu'elles redisent pour moi seul.

Je n'en avais plus aucune souvenance, je n'en possédais pas la moindre trace et je n'avais jamais eu la curiosité de les retrouver. Et voici qu'à l'heure du souvenir d'aucunes seprennent à voleter devant moi sur la route de ma pensée. Et ce sont celles que je consacrais longuement à Henri Regnault.

Le rédacteur en chef du journal avait été un peu interloqué par la grande abondance de ma copie sur l'envoi de Regnault au salon. « Ce Regnault doit être un de vos bons amis ? m'avait-il dit.

— C'est vrai, lui avais-je répondu, mais ce n'est pas une raison pour ne pas le traiter comme un grand artiste qu'il est déjà et comme une des plus hautes personnalités de l'art français de demain. »

Et l'article passa tel quel.

Quand je rencontre un portrait de Henri Regnault en uniforme de garde national, j'ai chaque fois l'envie féroce de le détruire, car chacun sert une

fois de plus à présenter un Regnault qui n'est pas le vrai. Car. enfin, ce n'est pas un mérite bien extraordinaire que celui d'avoir été, comme tant d'autres, tué à l'ennemi ! On serait mal venu à glorifier spécialement celui qui s'y est fait tuer bêtement ainsi que se lit tuer notre adorable petit Riqui. comme nous l'appelions. Nulle mort ne fut ni plus déraisonnable, ni plus inutile, j'oserai presque dire : ni plus coupable que la sienne.

Un soir, Emmanuel des Essarts m'avait dit : « Regnault vient d'arriver avec Clairin chez qui il demeurera. » Le lendemain, j'étais rue de Rome, et par le petit escalier indépendant qui conduit au deuxième étage, j'arrivais à la chambre à deux lits qui était celle de Regnault et de Clairin. Regnault se trouvait dispensé par la loi militaire en sa qualité de premier grand prix de Rome; mais à l'annonce du premier désastre, son geste fut d'accourir en toute hâte pour prendre comme tout le monde son poste de combat. Nul ne lui eût fait l'injure de ne point trouver cela tout naturel, mais, par une sorte de prescience, mon premier mouvement en le voyant fut la peur des imprudences dont il était coutumier et je m'en ouvris franchement à lui.

m Que tu reviennes, ça va de soi, et que tu fasses comme tout le monde, ce n'est que le devoir strict de chacun, mais, pour l'amour de Dieu, je t'en supplie, ne fais pas de bêtises; ne te fourre pas par témérité ou par emballement dans des dangers stériles. » Et il me répondit: « N'aie pas peur; je ferai ce qu'il y aura à faire et je ne ferai pas de bêtises. » Ceci se passait en septembre. Le 19 janvier suivant, à Buzenval, Regnault, désobéissant à

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Tordre de ses chefs, continuait « à vider sa cartouchière » — et une balle imbécile lui fracassait la tête

Pauvre petit Riqui !

En dehors de ce monde littéraire et politique où Ton vivait en pleine fièvre et en pleine bataille, soit chez Nina, soit au journal, nous n'avions peur ni les uns ni les autres, ni de la bonne gaîté, ni de la fantaisie.

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