‹ Ce que je tiens à direChapitre 9 sur 32 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Le Château de la Misère. — L'embryon de Fracasse. — Un poète né sur le trône de Ccndrillon. — Retour de Neuilly. — Tribulations judiciaires d'un lettré chinois. — Un début de Gambelta. — Déménagement vaudevillesque. — Un feuilleton mélancolique.

Maintes et maintes fois j'avais entendu Zoé répéter, d'un air malin, à son frère :

« Et puis d'abord, toi, tu es né sur un trône. »

A la Un, je voulus avoir l'explication de ce : « toi, tu es né sur un trône ». Alors la prolixe Zoé me déballa tout un stock de vieux souvenirs plus emmêlés que les cheveux de sa tignasse grise, et dans lesquels Lili, quoique toujours vague et sublunaire. s'efforçait de passer le démêloir, si j'ose ainsi parler, de sa calme raison.

Leur arrière-grand'père, une façon de géant basané et chevelu à la façon du grand Dumas et, comme lui grand chasseur devant l'Eternel, était de son état, receveur des gabelles en Avignon. 11 aisait si bien rentrer l'argent du pauvre monde

dans les caisses du Gouvernement que ses maîtres, en i742i au moment où il y pensait le moins, lui décernèrent des lettres de noblesse et le titre de chevalier en récompense de services qui n'avaient rien de chevaleresque.

Ce bon géant était trop bon sujet du roi pour s'esclaffer de rire devant une politesse de sa Majesté, mais il eut peine à tenir son sérieux, lorsqu'il reçut l'ordre de se composer des armoiries. Il se tira du moins d'aflaire le plus spirituellement du monde. Il dessina sur son écu, (deux en haut, une en bas), trois belles fleurs de soucis qu'il revêtit de poudre d'or, il les sépara par un chevron, poudré d'or également. En homme d'esprit qu'il était, il y inscrivit cette devise : « J'ai soucj* d'or ». t Le brevet définitif existe encore entre les mains du docteur Paul Théophile Gautier.

Il est fort probable que sans ce titre nobiliaire. Pierre Gautier, fils d'Henri et père de Théophile Gautier, n'eût probablement point épousé la très noble damoiselle de Poudeins, apparentée aux meilleures familles de ,1a Ghalosse — région béarnaise qui confine au pays basque — , et en particulier à la famille de Montesquiou.

Les mariés, aussitôt après leur noce, partirent à la façon de ce temps-là, le marié à califourchon sur un cheval, la mariée en croupe sur la même bête . Ils se rendirent montés de la sorte au château d'Artagnan, qui avait été le logis préféré du maréchal Pierre de Montesquiou d'Artagnan. Ce domaine appartient encore de nos jours au poète Robert de Montesquiou qui l'a fait réparer au début du xx° siècle.

Mais lorsque, en 1810, Pierre Gautier et sa jeune femme y arrivèrent pour y passer leur lune de miel, les dégâts que la Révolution y avait faits n'étaient pas réparés : il était dans un état des plus lamentables. Il était semblable à ce Château de la Misère, qu'on voit au chapitre premier du Capitaine Fracasse. Les jeunes mariés y passèrent quelque temps, en attendant qu il plût à l'administration des Finances de leur assurer le poste définitif qui leur était promis. Tarbes leur fut enfin dévolu. Au moment de se rendre à ce poste, il ne pour vait plus être question de voyage à cheval, car la jeune madame Gautier était dans une position que les gens distingués, qualifient d'intéressante. Elle eut pour conséquence la naissance de Théophile Gautier. Il est donc, par cela, bien établi qu'il a été conçu en ce château dont les Mémoires du fameux d'Artagnan ont illustré le nom, et que les Trois mousquetaires du grand Dumas ont rendu légendaire.

Arrivés à Tarbes. les jeunes gens s'installèrent dans une petite rue, en une maison garnie de très peu de meubles. Cette maison subsistait telle quelle lorsque je l'ai vue vers 1878; Gautier, qui l'avait revue en 1868, en a fait une description assez détaillée. On s'était établi là, en attendant une installation: on y campait plutôt qu'on n'y logeait, caries chambres contenaient, outre le mobilier du loueur, une foule d'objets hétéroclites provenant des locataires précédents, qui n'étaient autres qu'une troupe de comédiens ambulants de passage à Tarbes. Aussi indigents et aussi mal outillés que ceux du Capitaine Fracasse, ils traînaient après eux, leurs

costumes, leurs décors, leurs meubles, leurs accessoires. Ces pauvres bougres jouaient des pièces tirées des contes de Perrault ou d'autres féeries semblables et, notamment, une adaptation de Cendrillon. Gomme dans Fracasse, la malchance ne les avait pas lâchés un seul instant.

A Tarbes, où ils n'avaient pas pu payer leur propriétaire il leur avait fallu, en attendant des jours meilleurs, lui laisser en gage une partie de leur matériel. Parmi les accessoires de théâtre restés ainsi en souffrance se trouvait le trône de Cendrillon.

Or, dans la nuit du 3o août 1811, vers les deux heures du matin, Mme Pierre Gautier, en proie aux douleurs de l'enfantement les plus violentes, et ne sachant plus ni où s'accrocher, ni où s'abriter, se réfugia sur le trône de Cendrillon, s'y cramponnant de toutes ses forces, et c'est sur ce trône qu'elle mit au monde un gros garçon qui fut dénommé Théophile .

Et voilà comment celui qui fut conçu dans le château de d'Artagnan, pareil au château de la Misère, et qui devait écrire un jour Fracasse, salua de son premier cri les épaves du chariot de Thespis. Son premier regard s'arrêta sur les objets fallacieux peints à la détrempe, enluminés et pailletés d'or faux qui encombraient sa chambre natale. Et voici pourquoi sa sœur lui répétait : « Et d'abord, toi, tu es né sur un trône! » Je trouve l'anecdote jolie, telle que je l'ai reçue. Je ne puis concevoir aucune image qui synthétisât mieux la vie de cet homme, qui toute entière fut celle de Cendrillon. Il se sacrifia pour tous, il peina

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pour tous, il se fit avec un complet oubli de soi l'artisan du repos de tous ceux qui vivaient autour de lui, et, au besoin, sur lui. Il eut même à un certain moment le petit carrosse attelé de souris — c'étaient en réalité deux tout petits poneys ; — mais il ne put faute d'argent les garder que fort peu de temps. Il les regretta toujours. Et si, comme Cendrillon, il entra quelquefois dans le logis des Princes, ce ne fut jamais pour y rester au delà de quelques instants, dans un bal, entre deux besognes ardues que le besoin de vivre et de faire vivre les siens lui imposait à toute minute.

Seul à travailler pour tous, il ne fut à aucun moment exempt de ce qu'il appelait « tourner sa meule ».

La situation créée par son départ ne pouvait s'éterniser et le jour vint où il put rejoindre la maison d'où Mme Ernesta Grisi venait de sortir.

Le va-et-vient de ma villégiature à Neuilly fait que j'ai assisté sans le vouloir au déménagement d'Ernesta. Je passais rue de Longchamp, à l'instant où démarrait le chariot des déménageurs. Un canapé, les pieds pendants dans le vide, y était attaché, et, avec une drôlerie carnavalesque, un jeune Chinois en robe de soie noire brochée, chaussé de soie et de liège, coiffé de satin noir avec des boutons de verroterie rouge, s'y prélassait étendu de tout son long. Sa longue natte noire battait l'air à chaque cahot de la voiture. Celui-là, c'était mon excellent ami Tin- Tsien-Lin, lettré chinois de son état.

Tout-Paris a connu ce lettré qu'on appelait communément le Chinois de Théophile Gautier. Il était venu de Macao, on ne sait ni pourquoi, ni comment?

Son aspect pittoresque lui avait conquis le bon accueil de l'auteur du Pavillon sur l'Eau, auquel, en un langage rudimentaire, une sorte de français de petit nègre, il contait des chinoiseries intéressantes et récitait des fables charmantes dont il se disait l'auteur. Il se déclarait persécuté par l'unique professeur de chinois alors connu en France, Stanislas Julien, professeur au Collège de France, qui, s'il fallait en croire la plaisanterie courante, n'avait à son cours qu'un seul élève toujours variable et qui toujours était le cocher du fiacre qui l'amenait au Collège de France?

Tin qui était le roi des menteurs propageait volontiers cette histoire. Il affirmait en outre que Stanislas Julien, ne sachant point le chinois, l'employait à faire son travail, moyennant une rétribution dérisoire, et que, de plus, dès qu'une visite apparaissait il l'invitait à disparaître ; il le faisait passer, selon le dire de Tin, pour son domestique. En plus de cette situation peu lucrative, Tin donnait des leçons de chinois. Il n'avait qu'un seul élève, lui aussi, et c'était un Turc.

Le croirait-on? ce Chinois pauvre était dans son quartier le bourreau des coeurs, tant et si bien qu'il lui en arriva malheur. — Comme il avait séduit la femme, laide et rouge, d'un tailleur de son voisinage, le mari avait requis le commissaire de police et les deux coupables avaient été traduits en correctionnelle. Quand vint pour eux le moment de s'expliquer, Tin dit ceci au tribunal :

« Moi, dormir tranquille, chambre. Alors, moi, entends pan, pan. Va ouvrir. — Qui là? Il répond : — Commissaire ! — Comment commissaire ? . . . Enfin,

lui dire : — Tin, chambre; femme, bonne de Tin, Tin, son lit, femme, son lit. Voilà, monsieur Commissaire. Comprends-tu, juge? »

La magistrature garda son sérieux, le ministère public se mordit les lèvres, et, aussitôt après lui, un jeune avocat maigre se leva et d'une voix puissante et d'un geste harmonieux il prit la défense de Tin- Ling, lettré chinois. Cet avocat que l'on ne rencontrait jamais au palais, avait pour signe particulier un œil de verre. Cela plaisait à sa belle humeur de plaider cette affaire, digne de Guignol. Ce fut son premier début. Son deuxième début fut le procès Baudin. C'était Gambetta.

Mais ce malheureux Tin était voué aux aventures judiciaires, nées d'histoires de femmes. Cela me valut le plaisir de le voir, orné de deux municipaux, assis sur le banc des accusés, à la cour d'assises. Cette fois, il était accusé de bigamie. Ce Céleste bigame amusait les autres auditeurs, mais il ne s'amusait pas quand même. Son cas était celui-ci : Il s'était marié en France, je ne sais trop avec qui, alors qu'il était, prétendait-on, déjà marié à Macao. Le parquet de la Seine croyait établir là un cas de bigamie, et Tin entendait expliquer, au point de vue du droit chinois, la non-valeur légale en France de son mariage en Chine.

Son amie et élève Judith Gautier vint expliquer au jury la législation du mariage en Chine. Alors, de même que dans l'un des chefs-d'œuvre de Labiche où Lhéritier jouait — et comment! ! — le rôle d'un juge, le président des assises se régala de la retenir le plus longtemps qu'il put à la barre. Ce en quoi il n'avait pas tort, le malin ! Le procureur requit,

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bien entendu, sans perdre son sérieux et Pierre- Elzéar Bonnier, poète lyrique à ses heures et avocat par intermittence — car tout devait être fantaisiste en ce procès criminel — plaida si bien que nous eûmes tous peur qu'il fît condamner son inoffensif client. Tin fut néanmoins acquitté.

Il y avait cependant dans ce procès grotesque quelque chose de singulièrement grave. Tin avait été marié à Macao, par des missionnaires qui l'avaient converti, et la poursuite avait été intentée à leur instigation. La condamnation de Tin aurait été pour eux de la plus haute importance, car elle aurait créé une jurisprudence en vertu de laquelle ils auraient été assimilés à des officiers de l'état civil français.

Il s'était trouvé en France un procureur impérial, et toute une chambre des mises en accusation pour entendre des Jésuites portugais, pour emprisonner préventivement et pour traduire cet homme inoffensif en Cour d'Assises.

Tel fut le cas, à mon avis fort intéressant, du Chinois de Théophile Gautier, accusé de bigamie.

La voiture de déménagement derrière laquelle Tin était allongé, étendu sur un canapé, en fourragère, traversa tout Neuilly, puis tout Paris, de la porte Maillot à la porte de Vincennes, et chemina dans la direction de Yilliers-sur-Marne, cependant que. en sens inverse, un fiacre descendant des hauteurs de Montrouge se dirigeait vers la rue de Longchamp, et y ramenait le maître du logis. Il n'y ramenait intactes ni sa santé, ui sa gaieté. Il n'y retrouverait plus son enfant aimée, j'allais écrire préférée, dont il était fier, et dont la rêverie aux

allures de somnolence confinait le génie. Il ne la re verrait plus, car il lui avait interdit de franchir sa porte; il lui avait défendu d'user de son nom pour signer ses écrits. Il restait l'homme qui, dans une lettre adressée à ses sœurs, en décembre i858, avait écrit ceci :

« Je suis comme le sauvage attaché au poteau, chacun le pique pour lui arracher un cri, un frémissement, mais il reste immobile, personne n'a la satisfaction de l'entendre geindre. »

Jamais, en effet, une parole amère n'était prononcée par lui contre la disparue. Il rentrait au logis accompagné de ses deux vieilles sœurs, il y retrouvait l'enfant en qui sa tendresse sentait une nouvelle Gordelia. Et qui fut telle.

Les années pouvaient paraître avoir atténué son mal ; il n'en était rien. Là où nul ne pouvait en pénétrer le sens, il lui arriva de laisser échapper sa pensée. Dans un feuilleton de juin 1870 rendant compte d'une pièce jouée au théâtre Gluny, il écrivait cette phrase : « On devrait mourir le jour où Ion marie ses enfants. »

Ce feuilleton de théâtre avait été écrit sur ma demande et sur mes notes afin de rendre service à deux de mes camarades qui avaient grand besoin qu'on leur tendît la perche. L'un était Georges Charpentier qu'il connaissait depuis son enfance, l'autre était Bergerat dont, à cette époque, il ne soupçonnait pas même l'existence .

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