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CHAPITRE IX

Le sculpteur Déloye. — Un groupe aristocratique. — Cora Peàrl et le prince Napoléon. — Le déménagement du prince Napoléon. — Le duc d'Albe. — Ma lettre à Napoléon III. — Gautier et la reprise à'Hevnani.

Tout ce qui était du domaine de l'Art nous passionnait, et tous, ou presque tous, nous faisions ici ou Là des travaux de critique d'art et notamment des Salons, ce qui nous mêlait au monde des artistes peintres ou sculpteurs. Or, parmi les compagnons de ma première jeunesse se trouvait un sculpteur du nom de Gustave Déloye ; chez lequel j'avais l'habitude. — déplorable d'ailleurs, — d'aller perdre mon temps et de participer au besoin à un certain Dombre de charges qui n'étaient point d'un goût également parfait.

Déloye était un ancien berger des environs de Sedan, et la propriétaire du troupeau qu'il gardait l'ayant pris sous sa protection et l'ayant subventionné, avait obtenu pour lui une petite pension que la ville de Sedan lui avait servie pour qu'il vint étudier

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à Paris. Il avaitpassépar l'école des Beaux-arts, sans pouvoir y obtenir du succès. Pour grossir ses ressources, il était allé travailler au faubourg Saint- Antoine : il y pratiqua la sculpture sur bois, et le mondé qu'il y fréquenta greffa sur ses gestes de paysan une* sorte de bagout entrelardé de jargon des ateliers de l'Ecole et de ceux des ateliers du faubourg. Le» deux choses mêlées donnaient à la personne de Déloyej une allure particulière. Il était advenu, tant par la force des circonstances accessoires que par les manières liantes du particulier, et bien aussi un peu par la commodité qu'on avait à se rencontrer dans son atelier assez vaste et situé dans un quartier du centre de Paris, il était advenu, dis-je, que le domi-3 cile de Déloye était un lieu de ralliement.

Déloye possédait à un degré rare les qualités maitresses de l'arriviste. Il recherchait toutes les occar sions de faire des portraits de femmes ayant dan» leur milieu une influence utile; c'est ainsi qu'il était parvenu à faire le buste d'une chanteuse d'opérettes qui vivait avec un très haut fonctionnaire russe, le prince Lob..., devenu plus tard l'un des ministres du Tzar. Déloye avait été pris en amitié par ce haut personnage, à cause de l'art qu'il avait de faire ou» de réciter des charges d'atelier et de se montrer en société plus voyou que nature, plus voyou même que la cantatrice en question, laquelle, pour le plus grand orgueil de son cosaque d'amant, savait être, sans aucun effort, tout naturellement, par esprit de race, par le fait de son éducation première! la femme la plus mal élevée de Paris. Elle n'y avait donc aucun mérite, tandis que son partner savait n'être pas plus goujat que tant d'autres,

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quand le besoin de se tenir convenablement l'y forçait.

Dans cette société de princes où le petit paysan ardennais faisait florès, on rencontrait un autre prince gros, grand, joufflu, gras, blond, lourd, les mains épaisses, le menton double, le prince Lubomirsky. Il parlait avec un accent moscovite qui semblait imiter celui des acteurs du Palais-Royal ; il affichait de grandes prétentions à la littérature française et les aggravait par la publication intermittente de romans, qui paraissaient chez Dentu, l'éditeur de romans alors à la mode. Tout, et jusqu'à l'assonance boursouflée de son nom de Lubomirsky concourait à le définir. En sa qualité de gendelettre, il s'était affilié aux gens qui fréquentaient les cafés et les cercles réputés littéraires, et Aurélien Scholl, toujours en quête de quelque bonne tète de Turc, avait flairé en lui un joyeux type à fréquenter pour s'en amuser. Il le traitait en bon camarade, le tutoyait, et, bien entendu, se faisait tutoyer par lui. Du jour où il tutoyait Scholl et réciproquement, Lubomirsky se considéra comme un auteur français, d'un talent dûment consacré.

Il tirait profit de cette qualité spéciale pour prétendre à une place à part dans le monde de viveurs où il aimait à fréquenter. Une chose seulement le chiffonnait. Cet animal de Scholl dont chacun guettait les bons mots lui avait dit un jour en plein Tortoni, en manière de critique de sa littérature : « Tu nés pas lu, tu n'es pas beau, es-tu seulement Mirsky? » La plaisanterie fit rire, elle avait été faite devant un nombreux auditoire qui en avait ri.

Lubo avait fait chorus avec l'assemblée ; mais son rire était du plus beau jaune.

Parmi les amis du prince Lo *** et de Lubomirsky et aussi de la chanteuse au parler grossier, se rencontrait l'un des plus riches propriétaires de l'Europe, le comte Potocki, et le groupe était complété par deux très jeunes gens, fort élégants, fort beaux l'un et l'autre, les deux frères Espeleta, Espagnols ou Mexicains, qui étaient au mieux avec l'entourage intime de l'Impératrice et faisaient partie de cette petite cour espagnole qui lui était particulière. Un jour viendra peut-être où quelque historien, heureux dans ses fouilles et dans ses recherches, trouvera la trace des agissements de cette petite cour occulte qui servit de lien entre l'impératrice Eugénie et la reine d'Espagne exilée Isabelle. C'est probablement là-dedans, c'est peut-être, en mettant à nu les dessous de ce sous-sol de l'histoire, qu'on retrouvera le secret de la guerre du Mexique. L'étude approfondie de ce petit monde pourra — j'en ai comme un vague pressentiment — expliquer certains gestes avant- coureurs des intrigues diplomatiques qui, tournant à l'imbroglio, amenèrent la guerre de 1870.

Dans cette cour occulte, les frères Espeleta semblent avoir joué l'un des premiers rôles. En tout cas, il est incontestable que leurs intérêts et leurs agissements ont été directement et formellement liés aux affaires du Mexique. C'était d'ailleurs de charmants garçons dont j'ai gardé à titre privé le meilleur souvenir. L'un [d'eux, Antonio, était un escrimeur hors de pair et, malgré son aspect grêle, l'un des hommes le plus colossalement forts de Paris. Qualité qui lui avait attiré la sympathie de

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bien des gens et la grande amitié de Scholl toujours passionné de sport. Les amis du prince Lob*** venaient, je ne sais pas encore trop pourquoi, (était-ce à cause des modèles, je ne l'ai jamais cru et je ne le crois pas encore) perdre un peu de leur temps dans l'atelier de la rue de la Tour d'Auvergne. Le prince Lo***, personnage diplomatique, n'y venait guère. A ce moment-là Déloye faisait une petite statue en état de nudité absolue et complète d'après la célèbre hétaïre Cora Pearl, qui était, au dire de son sculpteur, l'un des plus beaux modèles que jamais on ait vus. Elle venait poser deux ou trois fois par semaine et, bien entendu, ces jours-là nous n'avions point accès dans l'atelier, car elle était le plus souvent accompagnée par son protecteur, Monseigneur Jérôme Napoléon Bonaparte, neveu du grand Empereur, celui-là même qui disait d'un air méprisant en parlant des autres Bonaparte : « Ils n'ont rien de lui, moi, j'ai le masque. » Cette statuette de Cora Pearl commandée par Jérôme Bonaparte fut exposée au salon de 1868 ou de 1869, (je ne sais plus exactement,) sous le vocable de Hébé. Une coupe qu'elle tenait à la main justifiait cette appellation. Il en fut fait un marbre très soigné et de très belle qualité. Déloye ne manqua point de dire et de faire dire que son Hébé si parfaite de forme était, de la nuque au talon, l'effigie exacte de damoiselle Cora Pearl exécutée pour la plus grande gloire d'icelle et pour le plus grand orgueil de son Altesse impériale.

S'il faut en croire la parole de Déloye le prince Napoléon n'a jamais payé les quelques milliers de francs formant le prix convenu pour ce marbre.

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Je n'ai jamais vu chez Déloye, Cora Pearl, même habillée, ni son impérial compagnon, mais j'ai vu le prince Napoléon ailleurs, et une fois dans de conditions inoubliables.

Chacun sait qu'il avait reçu de son cousin Napoléon III, le grade de général de division, et que, à ce titre, il avait été d'abord en Grimée où il n'avait pas joué un rôle militaire bien brillant. Il était de même allé en Italie où l'Empereur lui avait confié le commandement de tout un corps d'armée, le cinquième corps (les méchantes langues disaient la cinquième roue du carrosse.) Là, il avait eu l'occasion de prouver une fois de plus qu'il ne suffit pas d'être le neveu du général Bonaparte pour savoir commander une armée, même quand on n'a jamais appris. Enfin, quand arriva la guerre de 1870, il s'en fut rejoindre l'Empereur et, bien entendu, à titre de général de division; mais il n'apparaît pas, de prime abord, qu'on lui eût confié un rôle militaire bien déterminé. Là serait, dans une certaine, dans une faible mesure, une atténuation au petit incident dont j'ai été témoin. A linstar de son oncle quittant l'Egypte ou fuyant Moscou pour courir là où étaient ses intérêts particuliers, à l'instar de son cousin Pierre à la Zaatcha, au souvenir de son propre retour de Crimée, le prince Napoléon, voyant que les choses tournaient mal et exigeaient, pour les gens soucieux de leur avenir, de saines précautions, s'était hâtivement absenté de l'armée du Rhin. Et, le lendemain du désastre de Mac-Mahon, chacun put voir au Palais-Royal, dans la cour vis-à-vis la galerie des proues, une grande voiture du garde-meuble, et, auprès de cette voiture allant et venant parmi les

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employés du garde-meuble et les déménageurs, le prince Jérôme Napoléon Bonaparte. Il n'était pas, bien entendu, dans son uniforme de général de division et il avait laissé à domicile son grand cordon de la légion d'honneur; il était tout bonnement en jaquette, tout simplement coifïé d'un chapeau à haute forme en feutre gris aux bords larges, — quelque chose d'analogUe à un grandissement du chapeau gris de 1814, qu'on voit exposé au Musée des Invalides.

Il allait et venait, il animait les déménageurs et il s'occupait de voir si tout était bien emballé et si on ne cassait rien.

Pendant ce temps-là les pauvres diables se faisaient tuer pour le salut de la dynastie. Je ne crois pas que la statuette de Cora Pearl était dans ce qu'il a emporté, car elle a figuré à la vente après décès de Déloye. Elle a appartenu pendant bien des années au commissaire-priseur Chevalier et a été vendue un prix assez élevé après le décès de cet officier ministériel.

La deuxième fois que j'ai vu le Prince, c'était en 1872 ou i8;3; il faisait les cent pas, rue de Longchamp à Neuilly, devant l'entrée d'une masure habitée par de pauvres gens.

Les bons voisins à qui je demandais ce que faisait là ce gros homme à la tenue fort négligée me racontèrent que c'était un tj'pe qui venait là pour une femme dont il avait des enfants. Gela m'a paru pour le moins étrange. Tout ce que je sais de certain, c'est que je l'ai rencontré plusieurs fois en ce même lieu faisant les cent pas devant la même entrée de la même masure.

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J'ai connu plus particulièrement la sœur du prince Napoléon, la princesse Mathilde. Je l'aimais beaucoup et me propose d'en parler ailleurs assez longuement, et j'en aurai fini avec les relations privées <pae j'ai eues avec la famille impériale quand j'aurai essayé de tracer la silhouette du propre beau-frère de l'Impératrice Eugénie, le duc d'Albe, tel que je l'ai vu par une belle après-midi de printemps, rue de la Tour d'Auvergne, dans l'atelier de Déloye.

Je ne crois pas que jamais un homme issu dune famille historique ait jamais aussi parfaitement que lui résumé en son physique tous les caractères de sa race. C'était comme la résurrection terrible d'un portrait de Velasquez. Il était très grand, il avait le nez busqué, les abattis longs et lourds et tels qu'en a ce Philippe IV, dont il ne différait que par une certaine •épaisseur des muscles. Venu chez Déloye avec les frères Espeleta et Lubomirsky, il était, contrairement à l'attitude de ses compagnons, taciturne, non pas à la façon hautaine et noble des hôtes de l'Escurial, mais vulgairement, lourdement, avec l'aspect des gens que la noce abrulit. Il était, pour tout dire sans ambages, mal dessaoulé et, ses jambes lui ayant refusé le service, il s'était affalé sur une sorte de canapé-lit pliant destiné aux séances des modèles. Il avait allongé sur ce meuble mal équilibré une jambe, puis l'autre, puis il avait laissé choir sur le dossier sa tête énorme au menton carré très court, un menton de fauve. Il fit un geste tout en sommeillant, et sa grosse tête d'Holopherne resta suspendue dans le vide. Gela ne le réveilla pas. Du jour où j'ai vu en cette posture cet homme, toutes les choses terribles qui encombrent les annales de l'Espagne

me parurent autant de choses naturelles, normales, et que nulle puissance humaine n'aurait pu éviter ni modérer.

Une circonstance imprévue me mit un beau matin — et Dieu sait si je pouvais m'y attendre — en relations, somme toute, directes avec un autre autre membre de la famille impériale. Vous allez voir si celui-là était un personnage d'importance.

Ce matin-là, ouvrant mon journal, je lis une information par laquelle il était dit que Gautier venait de tomber gravement malade. Toute besogne cessante, je cours à Neuilly, j'y entre tout ému, je franchis la porte de la salle à manger, et, à ma grande stupéfaction et à ma grande joie, je vois Gautier, assis et en train de déjeuner. A l'explication que je lui demande il me répondit :

« Tu vois, je me livre à des exercices de pugilat avec ce roastbeef et je crois que je vais avoir le dessus. On va te mettre ton couvert et nous allons voir quel est le plus malade de nous deux. »

Et là-dessus on se met à déjeuner bien tranquillement. Nous en étions au café lorsque retentit un coup de sonnette autoritaire et péremptoire. Zoé, la moins âgée des sœurs de Gautier, se lève et va ouvrir, puis nous la voyons apparaître les bras agités, et d'une voix émue, presque tremblante, elle prononce ces mots : « Théo, c'est un domestique de l'Empereur! »

Et Gautier que rien n'étonnait répondit :

« Qu'est-ce qu'il me veut, le domestique de l'Empereur? »

Et Zoé se ressaisissant petit à petit : « Il dit

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qu'il vient prendre de tes nouvelles parce que tu es malade.

— Réponds-lui que je me porte très bien et que ma maladie est un canard lâché par les journaux. »

Quelqu'un — et je ne suis pas sûr que ce ne soit pas moi — émit cet avis qu'il serait plus correct de répondre par écrit à S. M. Napoléon III (dans l'intimité on l'appelait Ernest pour en parler mieux à son aise); et voilà Gautier, au bruit du cloc. cloc de ses pantoufles, montant jusqu'à sa chambre où étaient son encrier et son pupitre — celui-là même sur lequel j'écris en ce moment.

Il était là-haut depuis longtemps et on se demandait ce qu'il pouvait y faire lorsqu'on l'entendit criant à pleine voix :« Eh, oh! Eh, oh! Viens un peu. » Il m'appelait comme un désespéré. Je monte en hâte et il me dit simplement ceci : « Je n'en sors pas. je ne sais pas comment écrire ces choses-là. Dis-moi donc comment il faut rédiger ma petite affaire. »

J'ai eu un soubresaut en entendant cette requête. Eh quoi ! il me demandait comment on écrivait à l'Empereur! Je lui fis remarquer que si je répondais pour mon compte personnel, j'écrirais des choses à me faire envoyer à Cayenne ; mais il me paraissait tellement ennuyé et si fort embarrassé que j'imaginai le boniment que j'écrirais si j'étais à sa place, et docilement, et gravement, il écrivit sous ma dictée, cette lettre qui doit se trouver à l'heure présente dans les collections d'autographes de Chantilly (fonds Lovenjoul). Je la sais à peu près par cœur. Elle était conçue, sauf légère erreur, en ces termes :

« Monsieur Théophile Gautier, très touché de la sollicitude bienveillante de S. M. l'Empereur, est heureux de lui annoncer qu'il est et a toujours été en parfaite santé . »

(Signé) : « Théophile Gautier. »

Je ne suis pas encore certain que mon invention était protocolaire, et son signataire qui n'était pas courtisan n'a jamais pensé qu'elle pût ne point l'être. Mais ce qui était moins protocolaire encore que le texte «'était le carré de papier sur lequel il était écrit, et qui consistait en la moitié d'une feuille de papier à lettre acheté chez un papetier de Neuilly.

Ma lettre à Napoléon III eut un sort curieux. Elle fut volée par des amateurs d'autographes explorant les cartons d'archives des Tuileries, et il advint que, y a quelques années, je l'aperçus à l'Hôtel Drouot dans la vitrine d'une vente publique.

Je crois bien me rappeler qu'elle a été achetée par Lovenjoul.

Ah! il n'était guère courtisan, mon patron, et j'en connais plus d'un, parmi ceux qui parlent toujours de fierté et d'indépendance, dont l'actif ne comporte pas les actes d'indépendance et de fierté qu'il savait accomplir tranquillement, sans aller ensuite dans tous les journaux pour y faire proclamer qu'il était un gaillard tout d'une pièce.

Aucun homme, à ma connaissance, n'a respecté, avec autant de simplicité dans la bravoure, les hommes ou les choses en qui il croyait et qu'il aimait, ni avec plus d'abnégation les causes dont il estimait devoir rester le champion.

Un jour, il plut à je ne sais quel ministre calotin,

■vers la fin du règne de Louis-Philippe, d'interdire la publication de la Larme du diable. A la prière de son éditeur, Gautier alla au ministère où vainement il s'efforça d'expliquer à l'Excellence en question l'innocuité de la Larme du diable et l'inutilité de son interdiction. Le ministre s'entêta et Gautier en le quittant lui dit ces simples mots : « L'œuvre existe et peu importe l'accident qui lui arrive aujourd'hui. Quand vous serez tombé, elle reparaîtra. »

Longtemps après cette petite scène, je fus témoin de quelque chose d'analogue ou tout au moins d'une partie de ce quelque chose. C'était tout à la fin de l'Empire, lors de la reprise à' Hernani. Et comme j'étais allé à Neuilly le lundi qui suivait, je fus accueilli par les exclamations joyeuses du maître de céans : « Tiens, me dit-il, voici la lettre que je viens de recevoir, Elle est d'un jeune homme, sans doute. Je ne le connais pas, mais il me traite de lâche, de salaud et de cochon. Ah! c'est un brave garçon, celui-là! « Je lui demandai l'explication de ses propos, en apparence incohérents et il poursuivit : « Mon feuilleton sur Hernani n'a pas paru ce matin, alors ce bon jeune homme pense que j'ai trahi le père Hugo; il le dit comme je l'aurais dit si j'avais été à sa place. Comme je suis heureux de voir qu'il y a encore des jeunes gens qui ont quelque chose dans le cœur ! Il aura demain satisfaction en lisant mon feuilleton et je crois qu'il est bien. »

Or, voici ce qui s'était passé. Gautier avait fait son feuilleton sur Hernani sans se préoccuper ni de rien, ni de personne qui touchât à la politique. Il n'ignorait point la haine féroce de l'Empereur et de ses acolytes contre l'auteur des Châtiments ; il n'igno-

rait pas non plus que la reprise d'IIernani n'avait été tolérée par le gouvernement impérial que dans l'espoir d'une chute. Il était trop bien informe pour ne pas savoir qu'il avait été difficile à Vacqueriect à Meurice de recruter une petite troupe de jeunes gens prêts à défendre la pièce contre les cabales espérées, et aussi contre les gens prêts à faire chorus avec ces cabales, des jeunes gens prêts, enfin, à se faire casser les os comme aux beaux jours de i83o.

Je ne crois pas exagérer en affirmant que nous n'étions pas une trentaine de bons bougres à trois poils, éparpillés dans la salle. Tous ou presque tous faisaient partie de ce groupe que Vacquerie aimait à fréquenter et que j'ai, ici, surnommé la bande à Nina.

Pendant la scène des portraits, il y eut un commencement de rouspétance. Quelques esthètes chevelus se soulevant en chœur et montrant les crocs suffirent pour remettre les mécontents dans la bonne voie. Un tas de « nains informes », comme dit Hugo, étaient venus au Théâtre-Français, blaguer Hernani; mais notre attitude à la scène des portraits leur avait fait comprendre que s'ils essayaient de s'en offrir la fantaisie, nous leur jetterions des petits bancs à la figure et nous l'eussions fait! La beauté d1 Hernani se chargea toute seule, du reste, de les museler. Us n'osèrent presque plus sourire à la scène du cor, qui pourtant, malgré tout le respect que l'on doit à Victor Hugo, est une invention fort ridicule.

Le succès d'Hernanî avait été une désillusion pour la cour impériale ; les plus ardents parmi les

bonapartistes y voyaient, dans le triomphe de l'auteur des Châtiments, une sorte d'injure adressée à Napoléon III.

Le feuilleton qu'allait faire en de telles circonstances le premier lieutenant de Victor Hugo — réputé alors et bien injustement, grand ami des Tuileries — intriguait fort les gens des deux partis. Les fonctionnaires du Journal officiel dépendant du Ministère n'en étaient pas seulement curieux ; ils étaient inquiets. Or, ayant lu sur épreuves le feuilleton de Gautier qui n'était qu'un éloge passionné à'Hernani, ils furent pris de la peur de s'attirer « des affaires » et décidèrent de ne laisser paraître l'article qu'après en avoir conféré avec le ministre.

Xe trouvant pas son feuilleton à sa place ordinaire le lundi matin, Gautier court à l'Officiel pour y connaître l'explication de ce contretemps; les fonctionnaires expliquent leurs scrupules ; il réclame ses épreuves en disant : « C'est moi qui vais aller voir le ministre. » Et tout aussitôt, il rédige une lettre, il la place soigneusement sous enveloppe et la fourre dans sa poche.

Arrivé devant le ministre,, il lui expose, en peu de mots la situation, puis il conclut : « Veuillez lire ces épreuves, mais notez bien que j'ai la conviction de n'y avoir pas mis un mot que je n'aurais pas dû y mettre. Je suis tout prêt à écouter par pure déférence, vos observations, mais j'ai résolu que mon feuilleton paraîtra sans que j'en déplace une virgule, ou qu'il ne paraîtra pas. » Puis, prenant l'enveloppe qu'il avait dans sa poche, il ajouta : « Voici d'une part mon feuilleton. Voici d'autre part ma démission. Choisissez. »

Le ministre alors rejeta toute l'aventure sur les excès de zèle de ses subordonnés. L'ordre d'imprimer fut donné instantanément; après quoi Gautier, qui une demi-heure avant avait offert sans concession possible sa démission, passa à la caisse pour toucher le montant du feuilleton. Si petite que fût la somme, elle lui était indispensable pour soutenir les dépenses urgentes de la maison. Au moment où il avait offert sa démission il ne s'était pas demandé comment il gagnerait sa vie le lendemain si elle était acceptée.

Un trait complète encore pour moi cette édifiante histoire. J'avais déjeuné avec Gautier, alors que sa résolution était prise ; nous étions revenus ensemble sur l'omnibus, puis je l'avais accompagné jusqu'au quai Voltaire et, à aucun moment, il ne m'avait rien dit de ce qu'il comptait faire. Jusqu'ici rien de bien étonnant, mais m'ayant mis alors au courant des difficultés qu'il rencontrait il ne m'en a raconté la solution que plusieurs mois, plusieurs années peutêtre, après les faits accomplis.

En revanche lorsque, au moment de la guerre, Vacquerie et Meurice, alors « du côté du manche », vinrent lui demander un article sur les Châtiments, il leur répondit par le refus le plus net. Tel était ce courtisan. Et pourtant il s'en faut de tout qu'il ait été insociable ou misanthrope.

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