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CHAPITRE X

Auguste de Châtillou. — Un précurseur des poètes réalistes. L architecte Charles Robelin. — Le collaborateur de Victor Hugo. — Les deux avares. — Les cages à mouches de Robelin.

Ce qu'on appelle vulgairement les relations mondaines était odieux à Gautier. A part ses amis très intimes, on ne voyait guère chez lui que le défilé rapide des artistes qui venaient lui demander quelques conseils, ou des jeunes poètes qui lui apportaient leurs livres ou lui signalaient leurs travaux.

Contrairement aux arrivistes d'en haut, il se gar dait bien de créer autour de sa personne une de cesj clientèles qui font la popularité des gens déjà célèbres par leurs œuvres. Jamais, au grand jamais, il n'hésitait à dire sa façon de penser aux gens qu'il] voyait se lancer dans la carrière des arts ou desj lettres, et en qui il voyait des chances certaines d'in-J succès. Flatter la vanité d'un imprudent ou d'un inca-i pable qui venait placer son avenir, sous son égide

CE QUE JE TIENS A DIRE IjS

lui apparaissait comme la pire des mauvaises actions.

La tranquillité de son chez soi lui était chère entre toutes choses. Il s'en exprimait en ces termes : « Ceux qui viennent me voir me font honneur, ceux qui ne viennent pas me font plaisir » .

Il demeurait sous-entendu que cette déclaration ne concernait point le petit nombre des amis dont la venue lui était toujours agréable.

Tous n'étaient point des gens célèbres. Parmi les familiers les plus fidèles, il y avait deux camarades de jeunesse, deux bons types tout à fait intéressants ; l'un était Auguste de Chatillon, peintre et poète; l'autre était l'architecte Charles Robelin.

Tous deux avaient conservé la foi romantique. Leurs âmes étaient tout entières des âmes de i83o. Depuis i83o elles n'avaient jamais dévié, elles étaient demeurées intactes. Le plus curieux peut-être — j'y pense aujourd'hui pour la première fois — c'est que ces deux échantillons tout à fait topiques des produits de second ordre de la « boutique romantique » (comme disait Musset) n'étaient pas particulièrement camarades entre eux.

Il s'en fallait de tout, que, comme peintre, Auguste de Chatillon fût dénué de talent. Et à Neuilly même le portrait de Théophile Gautier, que celui-ci avait placé parmi ses beaux tableaux, en faisait foi. Mais Auguste de Chatillon était un malchançard ou peut-être avait-il quelque défaut qui avait gâché sa carrière, à tel point qu'il en était réduit à vivre très pauvrement dans un très humble logis situé en haut de la butte Montmartre.

Les habitants de cette province, — car Mont-

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martre en 1 864-65 était considéré comme un lieu fort lointain, — saluaient très respectueusement ce petit vieux fort modestement, fort proprement vêtu, le chef couvert d'un chapeau mou, sans prétention artistique, qui, le nez chaussé de vieilles lunettes de fer, faisait son marché chez les fournisseurs de son voisinage. On le regardait comme une curiosité locale. Tout ce que le vulgaire pouvait savoir de lui, c'est qu'il était l'auteur d'une des œuvres les plus populaires de ce temps, un chef-d'œuvre en son genre, du reste, intitulée : a La levrette en paletot ». Vous n'êtes peut-être pas sans l'avoir entendu citer :

Ils ont des chiens, ils leur mettent des paletots, Quand y a tant de gens sur la place Qu'ont rien à se mettre sur le dos.

Et encore ils étaient rares ceux qui en savaient aussi long sur ce vieux bonhomme.

Ce pauvre qui vivait parmi les pauvres, et comme les autres pauvres, n'avait pourtant "point fait que cette seule chanson ; il avait inventé, trop tôt sans doute, pour son bien et pour son succès personnel, cette poésie renouvelée de François Villon et il' Agrippa d'Aubigné et que nous avons vu triompher trente ans plus tard avec la Chanson des gueux de Richepin et la Muse à Bibi d'André Gill, et plus tard, enfin, avec les chansons de Bruant et les Soliloques du Pauvre de Jehan Rictus.

Ce n'est pas d'hier qu'on a écrit que les livres ont leur destinée ; la destinée des livres d'Auguste de Chàtillon fut de demeurer malgré leurs très réelles

beautés inconnus du grand public et méconnus de la masse des lettrés. Auguste de Châtillon se consolait de ses déboires en venant passer, le plus souvent possible, quelques heures avec son illustre camarade, en qui il trouvait un sincère admirateur et qui avait fait le possible et de son mieux pour que lui fût faite la place à laquelle il avait droit. Il était touchant de voir la déférence de Châtillon pour l'ami plus heureux que lui et qu'il savait lui être de tout supérieur; l'attitude de Gautier qui s'efforçait de rendre à Châtillon la certitude de sa propre valeur et la confiance en soi-même n'était pas moins touchante. Survenait-il un visiteur qui n'avait pas la notion de la valeur de Châtillon que, toujours, Gautier finissait par s'arranger pour que Châtillon, tout en causant, récitât au nouveau venu quelque fragment de l'un ou de l'autre de ses plus beaux poèmes aux accents populaires, absolument réalistes où se reflète avec une intensité extraordinaire les épreuves des humbles, soit parmi les artisans des faubourgs, soit parmi les travailleurs de la glèbe.

Et, si vous croyez que j'exagère ici l'admiration que l'auteur des Emaux et Camées professait pour l'œuvre de Châtillon et, si vous en éprouvez quelque doute il vous suffira pour les lever, de demander à la Bibliothèque nationale les Poésies d'Auguste de Châtillon car, ailleurs que là. je ne crois pas qu'on en puisse retrouver la trace. Vous aurez alors le plaisir de découvrir un grand poète, inconnu parce qu'il est né avant son heure, et vous me remercierez d'avoir exhumé le souvenir de ce petit vieux proprement vêtu, à la fois illustre

par une chanson, et ignoré pour tout le reste de son œuvre en bien des parties tout à fait supérieures. Pour lui un déjeuner rue de Longchamps était en même temps qu'une aubaine vulgaire, la consolation et le réconfort de sa vieillesse.

Un jour viendra où quelque nouveau Monselet, dénichant un nouveau groupe d'oubliés ou de dédaignés , réinventera Auguste de Chatillon pour la plus grande joie des lettrés et pour le plus délicat profit des lettres. Il rendra à la circulation bien des belles pièces de vers jusqu'ici perdues dans le néant de l'oubli.

J'en arrive maintenant à Charles Robelin. Celuilà était un architecte très savant, un véritable artiste, parfaitement dédaigneux non seulement de la gloire mais du qu'en dira-t-on? Jamais il n'avait cherché à faire parler de lui, encore qu'il eût à son actif des travaux dont un arriviste eût tiré largement parti pour 'parvenir à la célébrité. C'est en effet, Charles Robelin qui a restauré et reconstitué la Basilique de Saint-Denis. Cela, c'est déjà quelque chose, que je sache. C'est lui qui transforma la cathédrale de Reims lors des fêtes mémorables du sacre de Charles X. Il y a mieux : Charles Robelin a établi — (il était alors tout jeune) — toute la documentation architectonographique et archéologique sur laquelle Victor Hugo a écrit son « Notre-Dame de Paris ». Dans ce travail énorme, dont Victor Hugo a été le génial metteur en œuvre, Hugo n'a jamais, que je sache, signalé publiquement la part qui en revenait à son collaborateur.

Robelinresta jusqu'au dernier moment le meilleur et le plus intime ami de Victor Hugo. Il était l'un

des trop rares individus qui eussent jamais eu et conservé vis-à-vis du grand homme leur liberté d'allure et leur complète franchise de parole. Il en usait avec une familiarité pleine de tact, et très déférente quand même. Comme il avait vu naître les enfants et avait vécu de la vie quotidienne de la famille, il ne se gênait point pour dire aux fils, à l'occasion, et énergiquement, quand besoin était, sa façon de juger leur conduite.

Il avait un culte particulier pour Mme Victor Hugo qui l'aimait beaucoup ; aussi je me souviens de l'état d'exaspération dans lequel il était contre Charles Hugo au lendemain de la mort de Mme Victor Hugo dont il était allé chercher le cercueil en Belgique pour le ramener en France. Victor Hugo et son fils aine, François- Victor, qui n'avaient jamais depuis l'exil franchi la frontière de France, s'arrêtèrent à la Douane belge et Charles fit de même. Mais son cas était tout le contraire de celui de son frère et celui de son père. Il avait, lui, depuis longtemps rompu le pacte d'exil ; il était venu d'une façon continue à Paris, pour y faire, comme on dit vulgairement, la noce. Laisser le cercueil de sa mère rentrer en France tout seul, pouvait sembler un beau geste de mélodrame, d'un certain effet romantique sur le gros du public. C'était assez i83o et, Victor Hugo ne s'en montrant pas autrement mécontent, François, très respectueux, en concluait que cela devait être bien ainsi puisque son père le trouvait bien. Mais Robelin. qui n'était pas homme à chercher les effets de scène, eut un mouvement de révolte, lorsque, ayant demandé à Charles de monter en wagon avec lui, Charles eut l'aplomb de répondre qu'il était un

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proscrit. Alors Robelin, en pleine gare, sur le quaiT à haute et intelligible voix, traita Charles de « cochon », de « lâche », de « cabotin ». Telle était l'autorité que Robelin exerçait sur toute la famille que ni François, ni son père, ni même Charles, personne, n'osa lui riposter. Bien entendu Charles ne céda pas. Il ne tint aucune rigueur à Robelin, au vieil ami de son père.

Quand Victor Hugo, après la guerre, fut revenu à Paris, Robelin eut naturellement chaque jour son couvert mis chez le grand poète. Il n'était jamais invité, l'étant toujours. C'était chose amusante de voir ce vieux bonhomme — (car il était de l'âge de Victor Hugo) — toujours vêtu d'habits usés et démodés parmi les plus jolies femmes de Paris, en toilettes brillantes, pour la plupart.

Robelin n'était pourtant pas un pauvre, il s'en fallait même de beaucoup ; il était propriétaire de plusieurs villas à Neuilly et de plusieurs maisons à Ne vers ainsi que d'une belle maison, à Paris même, mais il était d'une avarice extraordinaire.

Il y aurait eu un bien joli vaudeville à faire sous le titre « Les deux avares » et qui aurait fait pendant au vaudeville appelé « Les deux sourds » si on avait voulu mettre à la scène Robelin et Hugo. Robelin était assurément le plus avare des deux. Jamais il ne prenait de voitures ni d'omnibus ; Victor Hugo en prenait. Robelin, à soixante-quinze ans, revenait de Paris à Neuilly à pied pour économiser les six sous du transport. En un jour d'abandon, d'oubli de soi-même, Robelin entra dans la boutique de confections pour hommes intitulée « La Redingote grise », son fournisseur habituel. Un gilet de piqué

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multicolore le séduisit : on lui en demanda trois francs, il en parut suffoqué ; on finit par transiger avec lui : il donna un acompte d'un franc cinquante avec promesse de rapporter le reste le mois suivant. Cela lui évitait la douleur de débourser trois francs à la fois.

Mais ce qui distinguait l'avare Robelin de l'avare Victor Hugo, c'était un vice caché existant chez Robelin, et dont futindemme son illustre ami. Celuilà même qui se refusait un gilet de trois francs et un omnibus de six sous, était incapable de refuser un billet de cinq cents francs ou plus à un ami dans l'embarras.

C'est ainsi qu'il rendit service à des gens, que lui, très fin, savait parfaitement capables de blaguer son avarice. C'est notamment d'ailleurs à l'une de ces personnes-là que je dois l'anecdote du gilet payé en deux fois. Elle ne s'est pas fait faute de bafouer Robelin par ailleurs, ce qui lui attira de la part du petit-fils de Robelin une réclamation qui n'avait rien de flatteur pour elle.

Comme il se cachait de rien laisser savoir du bien qu'il faisait, les gens qui en bénéficiaient avaient beau jeu à se montrer ingrats de la pire façon. Ils usaient envers lui de cette sorte de sans-gêne dont les gens dits du monde n'usent que trop souvent avec les vieux sans élégance et sans prestige et blottis dans leur petit coin.

Ceux-là même n'ignoraient point qu'il était un artiste très remarquable, un érudit de la grande espèce, et ils n'avaient pas lieu de le tenir pour ce personnage ridicule qui, dans Les Français peints par eux-mêmes, est si joliment dépeint sous la quali-

fication de Y Ami des Artistes. S'il eut le culte de la supériorité des autres, et le don d'oublier sa propre valeur, il n'en restait pas moins, comme architecte, l'auteur d'oeuvres des plus remarquables.

Quand il mourut, à quatre-vingt-treize ans, on put constater qu'il ne laissait aucune fortune et que ses biens s'étaient trouvés mangés par lui, petit à petit, au profit d' autrui.

A Saint-James il habitait l'une des maisons bâties par lui-même et qui toutes étaient plus inhabitables les unes que les autres. Il cherchait toujours à les louer et ne trouvait que rarement les naïfs qui auraient l'audace de tenter de s'y loger et, pour le taquiner. Gautier, lui demandait souvent :

« Eh bien ! Robelin, as-tu enfin loué tes cages à mouches? » Robelin se lamentait alors sur ses devoirs de propriétaire et Gautier s'amusait à lui enfoncer le fer dans la plaie, en relevant tous les inconvénients des « Gages à mouches ». Or, en i86~r c'est-à-dire l'année de l'Exposition Universelle de Paris où tous les propriétaires de la banlieue trouvaient preneurs pour leurs immeubles, il advint que Robelin seul ne parvint point à en trouver pour les siens. Alors il disparut de Neuilly sans dire où il allait, et au bout de quelques jours il reparut tout guilleret chez Gautier. Il avait eu une idée dont il ne souffla mot à personne; et j'ai été l'auditeur de ce dialogue :

« Où étais-tu donc passé depuis huit jours, à fugace Robelin? Te serais-tu fait enlever par quelque princesse?

— J'arrive de Nevers.

— Quoi faire, bon Dieu! à Nevers, toi, l'ennemi

des voyages en général et des frais de route en particulier?

— Je suis allé à Nevers pour augmenter mes locataires.

— Et sous quel prétexte augmenter ces bourgeois, ô vautour à tête blanche?

— Eh bien, et l'Exposition de Paris, donc! Tu comptes donc cela pour rien?

— Dame, à Nevers, cela me semble que...

— Ils se sont laissé augmenter.

— Robelin, tu as du génie comme Balzac. »

Ne pouvant caser ses maisonnettes, il donna en dot à sa fille qui épousait un chef de bataillon de voltigeurs de la garde, deux ou trois de ces cambuses évaluées, comme de juste, au contrat d'après la valeur du loyer qu'il leur attribuait. Et, pour qu'on n'avilît le prix de ses maisons avoisinantes, il se réservait le droit de gérer les maisons qu'il avait données en dot à sa fille.

Et ainsi se trouvait justifiée la valeur qu'il avait attribuée à ces immeubles donnés en dot, puisqu'il ne consentait aucune location au-dessous du chiffre prévu dans les conventions du contrat de mariage.

Conclusion : il ne louait rien du tout et sa fille n'avait pas un sou de revenus du fait des cages à mouches.

Et c'est ainsi qu'il avait su réaliser le problème du « sans dot » de son aïeul Harpagon.

A l'heure où j'écris ceci, la fille de Robelin est encore vivante, elle habite encore l'une des cages à mouches et sa petite-fille en habite une autre. Toutes ces villas sont telles qu'au temps jadis.

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