‹ Ce que je tiens à direChapitre 14 sur 32 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Alexandre Dumas fils à Nenilly. — Le père Dumas arrive de rs'aples. — Admiration de Dumas père pour Dumas fils. — Culte de Dumas fils pour son père. — Alexandre Dumas fils inconnu. — L'insuccès de l'Ami des Femmes.

— Tristesse de Dumas fils. — Le père Dumas chez ui

— Son dernier louis.

Pendant une période assez longue, et dont je ne saurais, de mémoire, fixer la durée, la maison de la rue de Longchamp avait chaque jour pour visiteur Alexandre Dumas fils. Et c'est là que j'ai eu, pour la première fois, l'occasion de le rencontrer. 11 traversait alors l'une des crises les plus terribles de sa vie. Bien qu'il fût d'une robuste constitution, comparable à celle de son père, bà'a, charpenté en athlète, fort comme un lutteur de champ de foire, expert en tous les exercices physiques, nageur dont les exploits étaient passés parmi ses amis à l'état de récit légendaire, Dumas fils, vaincu parles excès de travail, avait été attaqué par cette maladie bizarre qu'on appelle maladie noire. Pour lutter contre elle, il s'était astreint à un isolement relatif, en une villa de

Neuilly-sur-Seine, voisine d'un appartement qu'occupait sa mère. On ne le voyait plus nulle part, et lui, si mondain et si accueillant d'habitude, évitait tout contact avec qui que ce fût. D'abord sous le manteau, puis, d'une façon presque ouverte, on répandit le bruit qu'il était devenu fou. Les mieux intentionnés se contentaient de dire qu'il n'était pas fou. mais simplement « vidé ». Dumas était trop pénétrant et trop fin pour n'avoir pas la sensation de ce qui se répétait en arrière de lui, et il en éprouvait une angoisse navrante.

Il était troublé par le doute de sa propre raison. Il se défiait des jugements qu'il portait sur ses travaux; il travaillait quand même. Il s'épargnait néanmoins en évitant toute conversation fatigante ou quelque peu irritante.

La seule personne qu'il vît en dehors de sa mère c'était Gautier. Très souvent, presque tous les jours même, Dumas fils, en costume du matin, et souvent même en pantoufles, remontait de quelques mètres l'avenue de Neuilly, et, arrivait, en voisin, rue de Longchamp. Là, il était d'usage de ne point se déranger pour le recevoir. Il entrait dans le salon, ouvrait le piano, et, pour le plus grand bonheur du chat nommé Zizi, mélomane passionné, il tapotait d'un seul doigt .4. u clair de la lune, les Papas et les mamans ou la Casquette au père Bugeaud. Ça voulait dire : « Dumas est là ». On finissait ce qu'on avait commencé, et on descendait ensuite pour lui tenir compagnie. Parfois il débarquait à l'heure du déjeuner; ayant déjeuné lui-même, il s'asseyait à côté de la table et causait avec Gautier et les siens. Et, — vous pouvez m'en croire, — lorsque ces deux

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hommes-là échangeaient des idées, cela méritait qu'on les entendit.

Le seul grand désaccord qui existât entre eux n'était pas moins intéressant. C'était plaisir de les écouter. Gautier était l'hugolâtre quand même que tous savez, et Dumas fils n'aimait guère l'œuvre de Tictor Hugo, il lui préférait ouvertement celle de Musset. Au fond, il en voulait à Hugo de la place, trop grande, à son avis, qu'on lui faisait eu égard ù celle qu'on faisait au père Dumas . Il ne manquait jamais une occasion de signaler l'incontestable stupidité de la plupart des fables sur lesquelles Hugo avait échafaudé ses œuvres de théâtre. Quoiqu'il fût souvent très artiste, selon sa manière personnelle, dans sa prose, Dumas fils n'avait pas le sens de la beauté lyrique. Jamais je ne l'ai entendu, lui qui trouvait tout admirable dans l'œuvre de son père, parler de certaines scènes en vers, écrites par Alexandre Dumas, et qui, en certains endroits, sont d'une superbe envolée.

Dumas fils travaillait alors à deux ouvrages : L'Ami des femmes, et l'Affaire Clemenceau.

On s'est parfois étonné de l'extraordinaire différence qui existe entre la belle écriture (j'entends par là le style) de V Affaire Clemenceau et le style souvent trop lâché de tous les romans d'Alexandre Dumas fils. C'est juste, mais on ignore que Y Affaire Clemenceau a été écrite, pour ainsi dire, sous la surveillance littéraire de Théophile Gautier. Au contact journalier de ce grand écrivain qu'il traitait avec la déférence d'un élève pour son maître, Dumas fils avait appris, un peu mieux chaque jour, combien est niais ce mépris des belles formes littéraires

<iu'affectent trop souvent des gens incapables d'y parvenir.

Les visites de Dumas n'avaient lieu le plus généralement que le matin; mais il y eut une fois une exception. Tout dormait dans la maison, où volontiers on se couchait à des heures qui eussent édifié les poules, quand, vers onze heures on entendit un carillon capable de fêler la sonnette.

On se lève. On se met à la fenêtre en vêtement de nuit, et l'on aperçoit deux gaillards de six pieds de haut, et larges en conséquence, qui se profilaient dans l'ombre de la rue mal éclairée. On s'explique, c'étaient Dumas père et Dumas fils.

« Mais nous sommes tous couchés! leur crie-t-on.

— Eh bien, il faut tous vous lever, leur cria la

bonne grosse voix du père Dumas. En voilà des

paresseux! Tel que vous ne me voyez pas j'arrive

de Naples. Est-ce que je me couche? Allons, houste!

et tout le monde debout ! ! ! »

Et Gautier de lui répondre : « Du moment où c'est toi qui l'ordonnes et que tu arrives de Naples il n'y a rien à répliquer. »

Sur quoi il enfile son fameux pantalon de velours qui lui tombait toujours sur les talons et endosse sa vareuse rouge par-dessus sa chemise de nuit ; les femmes s'introduisent dans leur robe de chambre, mettent, ou ne mettent pas, leurs bas, [dans leurs pantoufles, et, bientôt, Gautier et sa famille et les deux Dumas se trouvent, tant bien que mal, installés dans le salon éclairé par des lumignons de fortune. Voyant cela, le grand Dumas leur dit n'être venu que pour un instant, n'ayant pas eu la patience d'attendre au lendemain pour voir son vieux cama-

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rade. Mais voici que, bientôt, l'auteur de Maupin, des Jeunes France et autres choses cocasses et le colosse de gaieté appelé Dumas se laissent aller à leur verve, et, leur gaieté gagnant Dumas fils, celui-ci entre en plein dans la partie. Et cela alla tant et si bien que sur les quatre heures du matin, tout le monde tombait de fatigue d'avoir trop ri et que Gautier, prenant son courage à deux mains, finit par flanquer les deux Dumas à la porte . Ils traversèrent dans la nuit noire l'avenue de Neuilly, et si quelques rôdeurs les avaient rencontrés, ils auraient eu affaire à deux mousquetaires dont l'un était le père et l'autre le frère de Porthos lui-même.

Le père Dumas, qui avait alors environ soixante ans et qui venait de faire d'un trait la route de Naplcs à Paris, avait bien le droit de se reposer à quatre heures du matin. Il n'en eut pas même l'idée.

« Alex, mon ami, fit-il, dès qu'il fut entré, veuxtu me dire où il y a ici une lampe?

— Pourquoi faire une lampe?

— Pour l'allumer. Je vais me mettre à travailler. » Et le grand Dumas alluma la lampe, passé quatre

heures du matin, s'installa tranquillement et s'attela à sa besogne cependant que son fils complètement éreinté s'en allait dormir.

Rien n'était plus touchant que l'admiration qu'avaient l'un pour l'autre ce père etce fils. La fierté qu'avait le père Dumas pour celui qu'il appelait son « meilleur ouvrage » ne pouvait être comparée qu'à la religion que professait Dumas fils, pour le génie du père Dumas.

Il faut avoir vu le père Dumas un jour de première représentation d'une œuvre de son fils pour

avoir l'idée de l'enfantine et naïve fierté qu'il en avait.

A la première des Idées de Madame Aubraj-. le père Dumas occupait la loge de balcon du milieu dans la salle du Gymnase. Il avait arboré pour la circonstance, en plus delà redingote réglementaire, un admirable gilet de piqué blanc ; son gros ventre d'homme plus grand et plus gros que nature en semblait plus volumineux encore, la blancheur du gilet rendait plus noir encore le noir de la redingote et plus foncé encore le violet, prune de Monsieur, des deux mains, des deux bonnes grosses mains appuyées sur le ventre blanc, et plus violette cette figure de bon vieux mulà'.re qui se détachait sur le fond de toilettes claires des jeunes femmes qui constituaient l'état-major habituel du père Dumas.

Comme pour compléter ce violent effet de couleur, le père Dumas avait posé sur le bord de velours rouge de la loge, juste devant lui, un énorme bouquet de fleurs entouré de papier blanc. Et tout le long de la pièce, il applaudissait, riait et poussait «li^ exclamations, rappelait les acteurs, faisait une vie de tous les diables, et avec une telle conviction et une telle sincérité, qu'il était comparable à un gamin de dix-huit ans qui assiste à la première pièce de son papa.

Quand le succès battit son plein, quand au milieu des acclamations on vint annoncer le nom de l'auteur, alors le père Dumas, prenant son bouquet dans la main, se leva, sa grosse tête touchant le plafond de la loge, il se pencha légèrement en avant et, de droite, et de gauche, et de partout, il se mit à saluer l'assistance, faisant, son bouquet dans la

main gauche, le geste d'envoyer des baisers aux clames.

Et je n'ai pas trouvé cela très ridicule,

comme a dit le bon Coppée.

Et personne n'avait non plus trouvé cela ridicule, tant c'était touchant. Le géant avait l'air de proclamer : « Vous savez, c'est mon garçon qui a fait cette pièce-là. Est-elle assez admirable, sa pièce! Dites! »

A ce moment il causait, à son garçon, un grand chagrin. Il s'était amouraché d'une acrobate américaine appelée Isaacs Addah Menken, et la drôlesse, qui ne craignait point les utiles réclames, était parvenue à obtenir du père Dumas, qu'il se laissât photographier avec elle-même assise sur ses genoux, dans le costume, ou plutôt dans l'absence de costume, qu'elle portait habituellement quand elle galopait attachée au dos d'un cheval, qualifié — bien à tort — de sauvage. Elle avait traité avec des photographes pour propager ce portrait-réclame.

Par crainte de se trouver en aussi mauvaise compagnie, Dumas fils ne mettait plus le pied dans le petit appartement habité par son père boulevard Haussmann.

Il en souffrait beaucoup. Jamais il ne se serait permis d'adresser à son père une parole qui eût pu lui sembler inconvenante. Il avait appris l'admiration à l'école de son propre père. Hormis Victor Hugo qui se préférait à tout autre, et de toutes façons tous tant qu'ils furent, les grands romantiques étaient liés par un échange de sincère afiection et de bienveillance réciproque. Ce que chacun faisait de beau était

un sujet de joie pour chacun des autres. Tous communiaient sur l'autel d'un même dieu, qui pourtant n'était comme eux qu'un être en chair et en os et familièrement visible pour eux tous. Tous se croyaient infiniment petits à côté de ce dieu qui était pour eux le Dieu Hugo; et au souvenir de Hugo tout ce qu'ils pouvaient avoir d'orgueil ou de vanité s'évaporait comme par enchantement.

Parlant un jour de son théâtre, Alexandre Dumas, le père, me disait : « Ah! si j'avais su faire des vers comme Hugo, quel homme j'aurais été! » Et, à ce moment-là il avait l'air d'un homme qui ne se souvient même pas d'être ce grand homme qui, pendant des siècles encore, fera l'admiration du genre humain. On a prétendu qu'il n'était qu'un amuseur, et il avait fini par le croire lui-même. Il était si bon enfant et il s'était tant de fois amusé d'amuser les autres, qu'il avait fini par se prendre lui-même à ses propres fictions. Lorsqu'il était dans la salle, il s'amusait de ses pièces comme s'il était le spectateur de la quatrième galerie.

Mais au fin fond de son âme, la plus grande de ses admirations (Hugo étant mis hors de pair) était pour son fils. Il admirait également en lui l'homme et l'œuvre. Et s'il l'aimait il n'était pas le seul.

Je crois qu'il n'est nul personnage du xixe siècle qui soit plus mal connu personnellement que ne le fut Dumas fils. D'aucuns s'acharnaient — et non pas toujours sans quelque malveillante intention — à établir une comparaison entre lui et son père, aussi bien au point de vue littéraire qu'au point de vue de l'homme privé. De là, bien des paroles et bien <les écrits venimeux ou ineptes.

Si jetais obligé d'établir un parallèle entre euxT ma formule serait : « Dumas fils était les racines d'un arbre géant dont son aïeul le général avait été le tronc rugueux et grossier et dont son père aurait été le feuillage éblouissant et formidable. »

Je m'aperçois en écrivant ceci que je me rencontre avec cette définition de Dumas fils : « Mon père, c'est un grand enfant que j'ai eu en venant au monde. »

Ce grand enfant avait la bonté exubérante ; « son garçon», tout au contraire, avait la bonté discrète» concentrée, cachée. Le père attendait le plus souvent qu'on lui demandât un service ; le fils allait audevant des gens qui pouvaient avoir besoin de lui. Il payait largement de sa personne et plus largement encore de sa poche. Il lui était fort désagréable qu'on révélât ses bonnes actions. On n'apprenait en général le bien qu'il avait fait que par l'acharnement des ingratitudes qu'il avait semées tout autour de lui. Il n'avait là-dessus aucune illusion : «Ce que je demande aux gens que j'ai pu obliger, me disait-il un jour, c'est de me le pardonner. Je ne leur demandepas de reconnaissance. Ils ne m'en doivent aucune, car j'ai agi par amitié pour eux, et pour me libérer de la peine que j'éprouvais à les voir dans l'embarras. Moi, je ne les aime pas moins pour cela, et je ne trouve pas gentil qu'ils passent sur l'autre trottoir quand ils m'aperçoivent dans la rue, alors que cela me ferait si grand plaisir de causer un brin avec eux. »

Il comprenait, il pardonnait toutes les ingratitudes ; il ne devenait implacable que lorsque ses obligés manquaient de respect à son père.

CE QUE JE TIENS A DIRE io/fc

Ayant rencontré dans un salon l'un de ces ingrats, qui venait à lui la main tendue, il répondit à son avance en reculant sa main et en accompagnant son geste de ces simples paroles :

« Oh ! c'est inutile. Il n'y a plus rien dedans. »

J'ai souvent entendu crier contre les achats de tableaux que fit Dumas fils, je n'ai jamais entendu personne citer le nombre des ouvrages achetés par lui pour tirer des gens de la misère et qui ne valaient ni ne valurent jamais un prix quelconque. J'ai connu de braves artistes, tels que Henri Gros, qui aimaient à citer à tout venant les procédés, à leur égard, de Dumas, qui augmentait, doublait au besoin le prix demandé par eux pour leurs travaux. Et le cas de Henri ne fut pas isolé, j'en connais plusieurs autres, en tout semblables, et de bien d'autre sorte encore. Combien de fois l'ai-je vu partir pour prendre quelque repos à Puys, en emportant les manuscrits d'un tas de jeunes gens qu'il ne connaissait pas et qui lui demandaient des conseils ! Il dépensait un temps et une peine considérable, à lire ces ouvrages, fastidieux pour la plupart, puis il se fatiguait à écrire ses observations et ses avis. Rentré à Paris, il perdait des heures en causeries avec les jeunes écrivains dont les essais lui paraissaient intéressants. Pour d'aucuns dont les œuvres lui paraissaient dignes d'être représentées, il faisait des démarches auprès des directeurs de théâtre. Quand l'œuvre en valait la peine il y apportait une part de collaboration toujours anonyme et gratuite.

Il aidait volontiers le premier venu. C'était par bonté pure, et d'un mouvement naturel. Pourtant il

n'aimait pas tout le monde. Oh, non! Quand il aimait les gens il les aimait bien, et, si l'occasion vous est donnée de rencontrer quelques-uns de ceux qui lui ont voué leur affection, vous aurez plaisir à en connaître la solidité.

Si habitué qu'il fût à toutes les formes de l'oubli et de l'ingratitude, les diverses manifestations dont elles accompagnèrent l'insuccès de Y Ami des femmes l'avaient blessé jusqu'au fond de l'âme. Dans les couloirs et à la sortie du Gymnase on rencontrait une foule de gens qui déclaraient la pièce idiote, assommante, obscure; les plus bienveillants disaient que c'était l'œuvre d'un malade, et racontaient que ce pauvre Dumas fils, — un si charmant garçon ! — qui avait eu tant de talent autrefois — était encore mal guéri dune maladie noire qui l'avait pour ainsi dire ravagé, qu'il allait mieux, qu'il finirait peut être par se remonter, qu'il s'était trompé cette fois-ci, qu'il ne s'en était pas rendu compte, que s'il avait écouté ses vrais amis il aurait laissé la pièce dans un coin. Et tant de gens avant la pièce, avaient dit cela que tout le monde avait fini par le croire, et, ce qui était plus cruel encore, par inspirer à Dumas fils luimême des doutes poignants.

Ce dont il souffrait le plus, c'était du soin qu'avaient certaines gens de ses amis à ne jamais parler de l'Ami des Femmes.

Or il avait eu la délicate attention de m'envoyer spontanément une place pour cette première tant attendue et j'avais eu l'heureuse chance d'admirer la profondeur de certains effets qui faisaient grogner la plupart des spectateurs. Ayant rencontré

•umas à l'Hôtel des Ventes, je lui dis l'impression ue j'avais éprouvée et comment et pourquoi je avais compris. Je crois que c'est à partir de cette încontre fortuite que commença, et définitivement, se produire le sentiment de bienveillance et d'aftecon dont Dumas fils chercha toujours à me donner es preuves. Guettant l'occasion de me les donner,

me donna pendant bien des années la douceur 3 l'aimer beaucoup et celle de voir, par les gentilsses qu'il me prodigua, qu'il avait quelque peu amitié pour moi, et aussi le plaisir de l'entendre irler à cœur ouvert et de lui parler de même, aiguillais volontiers la conversation vers les souînirs du père Dumas et le peu que j'en avais me rvait à réveiller les siens.

J'avais été amené chez le père Dumas par Nina, l'il considérait comme une sorte de petit oiseau milier, de petit être enthousiaste, sincère, délieusement compréhensif. Or, un jour que je me ouvais en tête à tête avec lui dans le petit apparteent qu'il occupait en 1869, à l'étage supérieur d'un îmeuble du boulevard Malesherbes, bordant le arc Monceau, il se laissa aller, contrairement à »n habitude, à parler de ses déboires et des gens îi 1 avaient trop exploité. Et sa conclusion avait é celle-ci :

« A l'heure actuelle, je dois encore 3o.ooo francs,

quand je les aurai payés, j'ajouterai un volume à es Mémoires. Et c'est là-dedans qu'on pourra )prendre tous les moyens par lesquels un homme ;ut avoir été volé. »

Ne devait-il que ces 3o.ooo francs? Rien n'est oins certain. Les paya-t-il? Rien n'est moins

prouvé. Toujours est-il qu'au cours de la guerre di 1870. il arriva un beau jour à Puys, près Diepp» chez son fils — qui me conta cette histoire en riposte avec celle des Mémoires projetés par son père.

« Mon garçon, dit-il simplement dès son entré* je viens mourir chez toi ! »

On lui fit en hâte préparer un lit installé dans une grande chambre du rez-de-chaussée, toute pleine de lumière, meublée de pitchpin verni aux teintes fraîches, et lambrissée du même bois. Il se déshabilla tranquillement, lentement, comme un homme calme qui sent que le vêtement qu'il quitte^ il ne le remettra plus jamais; comme un homme qui entre doucement et de soi-même dans l'éternel repos.

Sur le dossier de la chaise voisine [du lit, il aval posé son vaste gilet et, dès qu'il fut seul à seul avec sou lils, il l'interpella ainsi :

« Alexandre, regarde donc combien il me res» dans mon gilet et dans mon porte-monnaie.

— Père, il te reste vingt francs. »

Alors, tranquille, le père Dumas :

« Tu vois, mon garçon, tout le monde a dit que j'étais un prodigue et tu as même fait une pièce là-dessus. Ehjbien, tu vois que ce n'était pas vrai Tu as pu lire dans mes Mémoires que quand je suifl arrivé à Paris, je n'avais qu'un louis dans roi poche. Eh bien, tu vois, mon ami, il y est encore.!

Dumas fils avait gardé à Puys la chambre mon tuaire de son- père sans en déplacer un meuble. Est-elle encore telle quelle? Je me plais à l'espérer.

Non seulement Dumas laissait un unique louii

ce qui: je tiens a dire 197

mais il laissait encore des affaires fort embrouillées et à tel point que son fils écrivait à Robelin qui, croyant à l'existence d'un actif quelconque, réclamait une créance déjà fort ancienne : « Je n'ai hérité que de dettes »; et, de sa poche, il remboursa Robelin qu'il savait désintéressé et pas riche.

Peut-être était-il désireux de donner à comprendre discrètement à Robelin sa reconnaissance pour ce qu'il avait été pour sa mère au temps où Robelin secouait le trop volage Alexandre et le ramenait au logis où l'attendaient le « petit Dumas » et sa maman apeurée de l'avenir.

Dumas fils n'a pas, et à beaucoup près, laissé la fortune qu'on lui supposait, et le plus clair de son actif liquide — (je ne parle pas ici de ses droits d'auteur), — était représenté par sa maison de campagne à Marly et par les objets d'art et les meubles précieux qui garnissaient ses appartements de Marly et de Paris. Il y avait entre autres choses dans son cabinet, à Paris, une table Louis XIV sur laquelle il travaillait le plus souvent et qui fut vendue 26,000 ou 3o, 000 francs. Un jour que nous causions de Musset, il ouvrit le tiroir de ce meuble dont la clef ne le quittait jamais, et. me montrant une liasse de lettres enserrées dans le croisillon d'un ruban, il me dit que c'était toute une correspondance que Mme Sand (il disait « la mère Sand », tout comme le disait aussi Flaubert), lui avait confiée pour que jamais elle ne tombât aux mains des chercheurs de secrets intimes. Ces lettres devront-elles voir le jour dans un temps lointain? c'est ce dont je n'ai plus la notion précise. Sur cette superbe table, où livres et papiers étaient méthodiquement rangés, il y avait, presque:

au centre, un vase à fleurs cylindrique large et bas, à décor bleu et blanc, en vieille faïence de Nevers, une sorte de petit baquet, dans lequel était plantée toute une forêt de plumes d'oies serrées les unes contre les autres et dressant fièrement leurs barbes blanches légèrement fripées. Le travail fatiguait Dumas quand il n'avait pas cela devant les yeux. Chaque écrivain a ses manies; aussi personne ne s'étonnait-il de celle-là.

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