CHAPITRE XII
Les vieilles amitiés. — Le capitaine Ripaille. — Quelques outrages destinés à Bergerat. — Notre fabrique de mots d'esprit. — Catastrophe. — Les Traqueurs. — Lavigne et Pierre Bonaparte. — La colonie de 1 enclos des Terues. — Théodore Barrière. — Deux premières à Cluny. — Conséquences inattendues d'un feuilleton.
De l'Alexandre Dumas du temps où il achevait l'Ami des femmes et élaborait son roman Y Affaire Clemenceau )usqxi auDumsiS fils assistant aux répétitions de cette même Affaire Clemenceau devenue une pièce de théâtre, la route est directe et courte et je m'y engage de bon cœur car j'y retrouve l'auteur de l'adaptation théâtrale, Armand d'Artois- Encore un, celui-là, qui a conservé le culte de Dumas fils, et si vous voulez savoir comment ce Dumas fils, tant détesté de ceux qui ne l'ont pas connu, était profondément aimé de ceux qui avaient éprouvé sa bienveillance et son affection, allez à la Bibliothèque Mazarine, trouver d'Artois et amenez-le & parler de son illustre collaborateur, l'un des meilleurs compagnons de ma fantaisiste jeunesse.
Nous formions un petit groupe '.composé de ci ou six ou six jeunes gens liés par des affinités di la vie eut bientôt fait des amitiés qui ne se so: jamais démenties. Le plus instruit d'entre no l'un des mieux doués, était Ernest Lavigne, tra fuge de l'Eeole normale supérieure et qui avait p. féré au professorat officiel les aléas de la d'homme de lettres. Mais il n'avait pas moins p duit une magistrale traduction de Lucrèce, en t» de laquelle un de ses condisciples, André, récemment sorti de Polytechnique, avait placé une préface scientifique, tout à fait originale, où il montrait la valeur de Lucrèce au regard de la science moderne. Lavigne, en bon normalien qu'il était, donnait, pour vivre, des leçons de tous les genres. Il faisait notamment un cours de morale dans un pensionnat de demoiselles, à Batignolles, et comme il avait tout au plus vingt-cinq ans, et comme il était le plus prodigieux mystificateur que j'aie jamais connu, je me demande, encore aujourd'hui, ce qu'il pouvait bien enseigner à ces jeunes personnes.
Il nous avait été amené par son fidèle Labadens Georges Charpentier, fils de l'éditeur Charpentier à qui son père avait fermé la porte de sa maison, le laissant sans un sol dessus le pavé de Paris, et tirant le diable par la queue. Il rédigeait des faits divers au Journal des Débats où la sollicitude de son cousin Edmond Yilletard, l'auteur du Testament de César Girodot, l'avait fait admettre.
Puis venait une paire de camarades, Armand d'Artois (déjà nommé), et Albert Bizouard.
D'Artois était employé au ministère de l'Instruction publique, Bizouard l'était à la préfecture de po-
ce. Ils collaboraient sans relâche à des pièces de héâtre. Leur début fut un grand drame intitulé le Capitaine Ripaille quifut joué au théâtre Beaumarchais dont le propriétaire s'appelait Daiglemont: il ivait acheté le théâtre afin de pouvoir jouer des rôles qu'aucun directeur ne lui eût confiés. Il louchait, il parlait comme cha et même comme kchsja et sa gloire était de pouvoir jouer plus vite et plus ■longtemps que quiconque.
«Oui. monsieur, vociférait-il, oui, moskjieu.cheize actes de chuite dans la même kchoirée, che n'est pas votre moksjieur Mélingue qui en aurait fait autant! Et cha a fini avant minuit ! »
Jamais on n'a autant ri qu'à la première de ce drame pathétique où des seigneurs Henri III poursuivaient la jeune fille intéressante qui, pour son malheur, portait le nom de Blanche ; ce nom, la prononciation du terre-neuve de la pièce, l'incomparable Daiglemont, le trancheformait en une onomatopée que la lettre moulée ne chaurait traduire. Le fou-rire avait fini par gagner Bizouard lui-même alors que d'Artois déchirait des douzaines de paires de gants. Il est vrai d'ajouter que d'Artois était bien décidé à faire, comme on dit, du théâtre, tandis que son copain se destinait à des besognes courantes de lettres, sans autres prétentions que d'y gagner auelque argent; ce à quoi il a gentiment réussi et sans aucun bruit inutile. De même d'Artois s'est fait une réputation des plus enviables parmi les dramaturges qui savent bien faire leur affaire.
Le plus jeune d'entre nous était Emile Bergerat; il était aussi celui dont les débuts avaient été les plus heureux, caria Comédie-Française avait joué
un acte [en vers de lui, intitulé Une Amie, alorsqu il avait à peine dix-neuf ans. Madeleine Brohan s'était intéressée à lui, et sa sœur, dont la vue faiblissait de la façon la plus inquiétante, avait eu ridéeingénieuse et bonne de le prendre pour lecteur. Il ne conserva pas cette petite situation. Comment?" Je n'ai jamais pensé à le savoir. Il était en réalité le seul d'entre nous qui fût sans ressources autres que celles, et combien maigres, qu'il pouvait de loin en loin tirer de sa copie. Au fond il n'y avait parmi nous que lui seul qui fût un bohème authentique.
Il s'en est une première fois, il y a une trentaine d'années, confessé timidement au début d'un livre intitulé Le Faublas malgré lui, où nous figurons tous sous des pseudonymes divers, qui sauvegardent notre respectability.
Sur ses vieux jours, il eut la fantaisie d'y revenir et dune façon tout à fait amusante pour les gens que ses plaisanteries amusent, et il écrivit un livre oùr cette fois, il nous nommait tous en toutes lettres. Emporté par ses habitudes de fantaisiste il nous raconte avec force broderies, avec force oublis, voulus ou involontaires, avec un luxe d'inexactitude et une puissance d'invention, dont nous seuls connaissons la mesure. D'aucunes m'avaient, l'avouerai-jer fortement agacé et je me sentais d'autant plus à l'aise pour les redresser que, pour mon propre compte, j'ai partout dans ce livre été plutôt traité en bon camarade.
Toutefois j'ai une vengeance personnelle à assouvir contre cet animal de Bergerat. Et je vais l'assouvir.
Ah. ignoble Bergerat ! ah ! immonde chameau ! tu as
CK QUE JE TIENS A DIRE 2û3
dans tes Souvenirs eul'audacede dévoiler publiquement la négligence de ma tenue et ma passion exagérée pour les pantoufles. Ah! tuas, de la sorte, compromis la considération très distinguée que me manifestaient mon voisin du cinquième étage et son vieux sœur, quand ils me rencontraient dans mon escalier. Maintenant, grâce à cette scie que tu m'as montée, ils ne passent pas auprès de moi sans inspecter mes chaussures. Et le plus cruel est que, pour ne point sembler un gentlemen indésirable, je me résigne à porter des souliers. A quoi me sert, en compensation de cette tare pantouflographique la réputation enviable et désormais fallacieuse, vu mon âge, dont tu m'as, par ailleurs, gratifié, en contant que je jonglais, sans serrer les dents, avec des voitures à bras chargées de meubles et que je portais seul, et jusque dans les chambres de bonnes, des pianos (TÉrard, avec M. Érard lui-même qui, tout en montant les étages à cheval sur le clavier, continuait à frapper à tour de bras les touches en jouant le Chant des traqueurs, paroles et musique de toi-même?
Ah! oui, je vais l'assouvir, ma vengeance! Je vais la savourer. Je vais te déshonorer à jamais devant des personnes qui te prennent aujourd'hui pour un monsieur très bien.
Au temps de mes pantoufles et de mes exploits musculaires, tu logeais au rez-de-chaussée d'une maisonnette de l'Enclos des Ternes, et comme, une nuit, tu rentrais en fiacre, tu crus devoir, vu l'heure tardive, inviter, en bon garçon, le cocher à goûter quelques liquides que tu possédais dans ton armoire. Le cocher accepta, mais ayant jaugé d'un seul coup d'œil le radeau de la Méduse, où il venait d'entrer :
t204 CE QUE JE TIENS A DIRE
«Vous n'avez pas l'air trop heureux, jeune homme? insinua-t-il.
— Il y a des jours, oui ; il y a des jours non. Ça va et ça vient; souvent ça ne marche pas fort.
— Entre nous, jeune homme, combien devez-vous?» Epouvanté par ton ignorance du nombre des
termes dûs par toi, tu ne lui répondis pas.
Il comprit ta pudeur et dit :
« Vous è\es un bon zig! eh bien, quand vous voudrez déménager à la cloche de bois, vous n'aurez qu'à me faire signe et je viendrai à cette heure-ci. Tenez, voilà mon numéro . »
Je pourrais ajouter — ô Bergerat ! — que tu usas <le cette offre un tant soit peu canaille. Ah ! triste bougre! puisque tu as voué à la risée publique, mes chères, mes délicieuses pantoufles, je pourrais ajouter, ô sextuple navire du désert, que tu as accepté l'offre du cocher. Malheureusement pour moi, je n'ai ni le don de l'inexactitude, ni le fanatisme de la fantaisie exacerbée. Il me faut donc reconnaître que tu n'as jamais revu ton ami nocturne. Si je dois en croire toi-même cela a porté malheur à tes frusques qui ont connu les affres des commandements et les tristesses de la saisie mobilière .
Et maintenant — à supposer que ce que j'écris ici soit plus lu que... Bomirsky déjà connu — et maintenant, dis-je, vieillard sinistre, essaye de sortir dans ton quartier, observe tes voisins et tu constateras qu'il ne reste plus désormais en eux rien de l'apparente considération...
Considération, considération
Ma seule passion, ma seule passion,
(Camille Doucet.)
...très distinguée qu'ils feignaient d'avoir pour toi.
Au beau temps de notre bohème, nous cuisinions en commun, de l'esprit, des bons mots et le reste. Nous en inventions soit ensemble, soit en bricolant chacun de son côté et on groupait le tout. Tl y avait là un petit travail que nous exécutions en commun dans le jardinet abandonné qui faisait face au logis de Bergerat. Nous siégions au centre d'une pelouse pelée, assis en rond dans la vasque de zinc d'un bassin gondolé par la sécheresse.
Bergerat, placier incomparable, se chargeait de faire passer nos produits dans les divers journaux et, naturellement, c'était à lui qu'incombait le soin de toucher le montant de ce qui revenait à chacun de nous en paiement de nos élucubrations notoirement stupides pour la plupart. Nous avions à peu près tous le vivre et le couvert assuré et Bergerat n'avait ni l'un ni l'autre; il différait, jusqu'à une date inconnue alors, et qui est demeurée inconnue depuis lors, l'heure des légitimes répartitions en espèces. Au fond, c'était bien naturel, ça ne nous a ruinés ni les uns ni les autres, et cela a sauvé plus d'une fois l'un de nous d'un trop mauvais quart d'heure. D'ailleurs, cela ne lui a jamais rapporté grand'chose.
Nous dînions tous ensemble une fois par semaine chez un « chand d'vin » voisin du cimetière Montmartre, dénommé Boujois. Par précaution, avant que d'y entrer, on procédait à la revue générale des capitaux disponibles, et l'on établissait le menu selon le total de ces capitaux; réserve étant faite pour les suppléments à craindre.
Tout en mangeant et en bavardant, nous estimâmes qu'une société comme la nôtre devait avoir des
statuts. On les élabora et notre but étant surtout de nous enrichir la plume à la main, la société reçut tout d'abord le titre médiocrement ingénieux et nullement distingué de : Traqueuvs d'os.
J'accuse hautement Bergerat de l'avoir inventé.
De ces statuts laborieusement rédigés, l'article XI dont je suis l'auteur a seul survécu. Il était ainsi conçu :
« Article XL — Les articles I à X inclus étant également idiots et superflus Tont et demeurent nuls. »
Il fut adopté à l'unanimité — plus une voix, saul erreur. Notre petit trafic de fariboles pour journaux variés eût sans doute duré longtemps, sans une mésaventure qui l'interrompit brusquement :
Un député nommé Noubel avait été invalidé pour corruption électorale, et, spécialement pour avoir abusé de sa grande fortune en faisant installer à ses frais des water-closets dans les diverses écoles primaires de son arrondissement. Là-dessus nous fabriquons pour le journal le Gaulois, toute une série de plaisanteries imbécilement cambronéiformes. Le Gaulois n'étant pas encore reconnu l'arbitre des élégances, il les inséra sous ce titre flamboyant : Noubels a la main, demi-calembour remplaçant la rubrique « Nouvelles à la main » qu'il imprimait chaque jour.
Le soir, enchantés de notre belle récolte, nous étions, dans le petit jardin de l'enclos des Ternes, et comme toujours, selon notre habitude, vu la rareté des sièges, assis en rond sur le fond de zinc d'un bassin veuf de son eau et de ses poissons rouges, encastré dans une petite pelouse toute pelée.
Nous mijotions d'autres triomphes, lorsque nous fûmes troublés par une tempête d'éclats de rire. Non seulement elle violait le mur — de notre vie privée, mais, derrière ce mur — qui, d'ailleurs était une haie — les affreux bourgeois qui nous tenaient lieu de voisins, lisaient à haute et intelligible voix nos Xoubels à la main. Ils s'esclaffaient, ces odieux bourgeois ! Alors la honte nous prit et un peu aussi la colère. Vrai! il nous fallut de terribles efforts de volonté et de distinction provisoire pour ne pas entonner en chœur, Traqueurs, paroles et musique d'Emile Bergerat, ce dont les bourgeois d'à côté eussent été lamentablement scandalisés.
Par bonheur, il n'y avait pas de piano dans le bassin de zinc. Mais, à partir de ce soir-là, nous n'eûmes plus le même cœur à l'ouvrage.
Notre compagnie était agrémentée de personnes de sexe contraire dont une seule, la bonne amie de Charpentier, 'avait droit de prendre part à nos agapes chez Boujois. Elle était un bon camarade qui. par delà les années, est restée notre bon camarade à tous, même à Charpentier. Lavigne, pour sa part, avait confié son cœur d'oiseau à une blanchisseuse établie dans la cité Bergère ; c'est là qu'il donnait ses rendez-vous privés. Il venait d'entrer à la rédaction de la Marseillaise, le journal de Henri Rochefort, et il écrivait dans l'arrière-boutique de sa connaissance. Ses articles étaient parmi les plus tapageurs de ce journal qui fut l'un des plus violents de ce qu'on a appelé la période héroïque de la presse française.
C*est dans l'échoppe de cette blanchisseuse, entre l'heure d'une leçon d'histoire dans une institution
de jeunes gens, et celle d'un cours de morale dans un pensionnat de jeunes filles, que Lavigne écrivit sous l'œil attendri des repasseuses le fameux article sur les frères et les sœurs de Napoléon Ier, qui déchaîna l'affaire Pierre Bonaparte.
Ce fut une très grosse histoire et très curieuse et à laquelle nous avons pris les uns ou les autres quelque part. Je ne puis m'y arrêter ici sans rompre le fils de mon discours.
L'Enclos des Ternes, résidence de d'Artois d'abord, puis résidence de Bergerat, siège prmci-;| pal de notre entreprise de calembredaines, recelait I alors toute une colonie de gens de lettres dont le plusjj célèbre était Théodore Barrière. Cet auteur drama-îl tique en vogue était bien le type le plus parfait du ]| grincheux et du lunatique. Il ronchonnait après tout.| et après tout le monde, mais comme, au demeurant, ]j nous savions tous que ce nerveux était parfaite-jj ment bon et ser viable, nous avions plaisir à l'abor-jj der quand par chance il était abordable.
Son aspect physique décelait la vérité sur toute saj personne. Merveilleusement pris dans sa petite taille ! élégante et souple, nerveuse, il était d'une légèreté | d'allure extraordinaire. Au repos il ne cessait de 3 tordre et de mordre sa fine petite moustache noire; etj ses yeux très noirs, très vifs et très malins s'ef-j forçaient en vain de lui prêter un air méchant. Les documents graphiques qui donnent l'idée la plus juste de l'auteur des Faux Bons hommes sont au total les charges de Durandeau ou celles de Carjat.
La bête noire de Barrière, c'était Sardou. Les succès de Sardou l'exaspéraient d'autant plus que, un peu comme tous ses confrères, il retrouvait dans
les pièces de Sardou des morceaux un peu beaucoup trop proches parents de ses propres ouvrages. Son animosité contre Sardou était telle que, si un comédien avait du succès dans une pièce de Sardou, il le rayait de la liste de ceux auxquels il donnerait des rôles dans les siennes. Toute part faite à son ronchonnage, et en dehors de cette phobie spéciale, il était le plus désintéressé et le plus bienveillant des hommes. Mais il lui fallait, partout où il en trouvait l'occasion, exhaler sa colère contre celui dont les plagiats le révoltaient, même quand d'autres que lui en étaient les victimes.
C'est ainsi que au lendemain de la première représentation d'une comédie de Sardou au Gymnase, je l'aperçus, au café situé au coin du boulevard et de la rue Vivienne, assis à l'angle de la salle, en tête à tête avec un petit verre de fine Champagne. Il avait un peu plus qu'à son habitude des petits airs rageurs. Survint un monsieur désireux défaire savoir à la galerie qu'il avait pu assister à la première de Sardou et qui, tout haut, vantait la pièce : « Et ce troisième acte, mon cher ! Et la scène du piano ! C'est charmant ! et c'est exquis, et c'est trouvé ! et c'est fouillé !
« Dans les poches ! ! » riposta du fond de la salle une voix sèche, violente, et qui lançait son exclamation, comme si elle lançait une balle dans la figure du monsieur.
Le monsieur se retourna vivement et apercevant la figure de lieutenant de cavalerie légère de l'homme au petit verre de fine Champagne, il s'arrêta net.
Cette fois, Barrière avait tout le droit pour lui,
Sardou lui avait « emprunté » toute une scène du Piano de Berthe, un petit chef-d'œuvre trop oublié.
Presque face à face avec la très modeste villa [de Barrière et dans la même allée demeurait un mulâtre, ami intime d'Emmanuel des Essarts et de moi-même, Séveriano de Hérédia, avec qui j'étais censé travailler à quelque chose. Mais à quoi ? Je veux que le loup me croque si je ne puis en avoir la plus vague notion. On devait toujours s'y mettre et l'on ne s'y mettait aucunement. Séveriano de Heredia, qui se trouva devenir par la suite l'un des plus terribles bourreaux d'ouvrage qui aient existé, était, en son jeune temps doué pour le farniente. Il semblait avoir pris à cœur de prouver la justesse d'une opinion émise par un autre habitant de cet enclos des Ternes, si fertile en originaux, un créole du nom de Lherminier. S'il ne reste pas une ligne signée par ce Lherminier, il en existe en revanche plus d'une, et des meilleures, dans les œuvres des gens qui l'ont feuilleté durant trente années et se sont approprié ses formules éblouissantes et ses inimitables paradoxes. Un jour que nous nous acharnions après lui pour le supplier de vaincre sa paresse : « Les paésseux, riposta-t-il, avec son accent martiniquais qui ne prononçait jamais les r, heu-eusement que je suis paésseux ! Voyez-vous, ché ami, et etenez bien ça : les paésseux, ché ami, les paésseux, c'est la ésè-ve de la Fance. »
Il vécut et mourut dans et par la paresse.
Herédia était au fond plus flâneur que paresseux, à telle enseigne qu'il étudiait à fond les matières les plus diverses, et que, quand l'ambition de participer à la vie publique lui vint, il y entra armé d'un
and savoir et comme un homme rompu aux sognes les plus ardues. Et c'est ainsi que ce type la ésè-ve de la France, dès qu'il eut commencé à nner de sa personne dans la bataille pour la fontion de la République, devint successivement mseiller municipal de Paris et bientôt président u Conseil, ce qui constituait alors une autorité ont le Conseil municipal actuel n'a plus même la otion. Puis il fut envoyé par les électeurs de Paris la Chambre des députés et ce fut à qui le chargeait des travaux parlementaires les plus ardus, ce [ui ne l'empêchait pas de s'adonner sans trêve à la ondation delà plupart des grandes mutualités dont, iu temps où il était encore embrigadé dans cette réserve de la France » dont parlait Lherminier. il ivait examiné à fond tous les modes d'existence.
En 1888, ce même paésseux fut le seul homme de on parti qui eût le courage d'accepter un porte: euille dans le cabinet Rouvier dont la tâche tait de déraciner le boulangisme en pleine floaison.
A.u temps où il habitait l'enclos des Ternes. Hérédia y occupait un charmant hôtel agrémenté d'un petit jardin et vivait là en rentier très aisé qu'il était et, bien entendu, sans se mêler en rien aux fantaisies variées dont notre sextuor ne se faisait pas faute, tout en se débrouillant chacun de son mieux pour se tirer d'affaires.
L'auteur d'Ours et Fours préludait déjà à cet art de pomponner ses ours, et d'éclairer ses fours. dont il s'est, depuis lors, tant et spirituellement vanté. Il avait fait recevoir au théâtre de Cluny, dirigé en 1869 et 1870 par Larochelle, homme fort
aimable, fort intelligent et qui avait fait de ce p( théâtre quelque chose de comparable au théât Antoine, une pièce intitulée Père et Mari. avait eu le talent d'obtenir de Larochelle. qi complétât le spectacle par une sorte de fantais vaudevillesque intitulée la Folie persécutrice doHj Georges Charpentier était l'auteur. Il n'est pas btfl soin de dire que nous étions tous solides au posai pour les soutenir au soir de la première. Tout si passa le mieux du monde.
Le lendemain de cette petite solennité, de peu d'intérêt en soi. je demandai à Gautier de voultiB bien consacrer son feuilleton du lundi suivant à Père et Mari et à la Folie persécutrice ; je lui explwj quai qu'il rendrait par là un grand service à Bett gerat, dont il ne soupçonnait pas l'existence, et 11 Georges Charpentier, alors en mauvais termes aveJJ son père qui le laissait dans une situation très din fieile.
Je n'ai pas besoin de vous dire que je m'étafl abstenu de réciter à Gautier les triolets, drôles sans doute, irrespectueux pour sur, que l'auteurde Père et Mari débitait devant qui voulait les entendre." Us n'ont point, que je sache, été imprimés. Et pour cause. En voici un fragment que je retrouve à peu près intact dans un recoin de ma vieille cervelle, j
L'Empire a trois poètes gais :
Belmontet, Gautier et Banville.
L'Empire a trois poètes gais.
Ils ne sont jamais fatigués Egayant la cour et la ville.
L'Empire a trois poètes gais :
CE QUE JE TIENS A DIRE 2l3
Belmontet, Gautier et Banville.
Banville, Belmontet, Gautier
Ces trois tout ne font qu'un entier...
Et ainsi de suite.
Je n'ai pas à vous présenter le vénérable Belmontet, le poète bonapartiste célèbre par ce seul vers :
Le vrai feu d'artifice est d'être magnanime,
ni à insister sur l'incongruité du parallèle entre lui et le poète de la Comédie de la mort, qui d'ailleurs eût peut-être été le premier à en rire s'il avait trouvé les vers bien faits et tant par gentillesse pour moi que par affection pour Georges qu'il avait vu naître, il m'eût accordé quand même ce que je lui demandais.
Je lui fournis les éléments de son feuilleton et il n'eut plus qu'à l'écrire.
Au lendemain de ce feuilleton, Georges Charpentier était réconcilié avec son père.
Dans Père et Mari, il y avait une situation qu rappelait à Gautier ses propres chagrins et c'est dans le feuilleton qu'il fit sur cette pièce que — singulière coïncidence — il écrivit cette phrase : « On devrait mourir le jour où l'on marie ses enfants».
Pouvait-il prévoir qu'un jour viendrait où l'auteur de la pièce que jusqu'alors il ignorait absolument, épouserait sa seconde fille? Evénement d'autant plus invraisemblable que ce jeune auteur n'était point, — ah! mais point du tout —
2l4 CE QUE JE TIENS A DIRE
ce qu'on appelle un bon parti. 11 n'avait pas un sol vaillant; tout au contraire, (s'il faut tenir pour vrais ses dires,) il n'eût pu déménager son mobilier et ses hardes qu'avec le concours de son fidèle ami le cocher de fiacre nocturne, digne précurseur de Maxime Lisbonne et de M. Cochon, l'antipropriétairiste. Au jour de son mariage, il n'était pas beaucoup plus connu qu'au temps, — très rapproché d'ailleurs, — où nous faisions notre besogne commune en son jardinet de l'enclos des Ternes, allongés dans le bassin de zinc, sans eau ni poissons rouges. Il n'avait rien pour lui: donc, pas assez pour deux personnes, et surtout si l'autre personne n'avait aucune dot qui permît d'attendre des jours mieux argentés. Et tel fut le cas.
Ce même feuilleton, en réconciliant Georges Charpentier et son père, homme absolument supérieur, mais quinteux, eut pour conséquence indirecte, au décès du père Charpentier, la reprise par le fils de sa célèbre maison d'édition, qu'il avait fondée, et mon association avec Charpentier pour la direction de la Bibliothèque Charpentier, où, dès le premier avril 1872, nous avons commencé à vivre ces années de travail, d'affection et de concorde, telles, que lorsque pour des raisons d'affairesjtrès simples nous dûmes nous quitter, nous avions l'un et l'autre des larmes dans les yeux.
La représentation des deux pièces de nos copains à Cluny avait eu lieu au commencement de juin 1870 et nous étions alors loin de penser que des événements extraordinaires allaient nous jeter tous dans la plus terrible bagarre qui fut jamais. Cependant, nous traversions une époque des plus agitées. Plu-
sieurs d'entre nous se trouvaient mêlés à la plus ardente lutte contre l'empire — et j'étais de ceux-là. Nous vivions dans un état de fièvre continuelle et de danger permanent. On traitait de coquins les gens — et j'étais l'un d'eux — qui écrivaient que l'empire ne saurait se soutenir que par une guerre. Mais, si pessimistes que nos fussions, nous no pouvions nous résigner à croire qu'une monstruosité pareille pût s'accomplir.
Et il en fut ainsi cependant.
Lorsque vinrent les désastres, l'ère des paroles fut close, le temps des actes était révolu.