‹ Ce que je tiens à direChapitre 16 sur 32 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Mes aventures de guerre. — Au fort de Rosny. — Combat dans la neige. — Retour de Gautier à Paris. — « On bat maman. » — Carlotta Grisi. — La mansarde de la rue de Beaune. — Dernière soirée avec Henri Regnault. — Gautier gravement malade. — Le froid et la faim.

Au lendemain de la défaite de Mac-Mahon, usant de la publicité de La Cloche, journal dirigé par Louis Ulbach et auquel je fournissais trois ou quatre articles politiques par semaine, je tentai de former un corps franc, et, tout naturellement, je m'inscrivis en tête de la liste des engagements. Je suis encore ému lorsque je pense aux braves gens qui vinrent à moi en cette occurrence. C'est à cette date du il août 18^0 que commence ce que mon vieil ami Anatole France a appelé mes aventures de guerre.

Parlant de moi, il en a dit ceci :

« J'espère qu'il écrira ses aventures de guerre. Elles sont héroï-comiques. Je ne saurais point les conter. Ce serait trop long. »

Et c'est justement parce que « ce serait trop long » que je ne les veux point conter à cette place. Leur poids ferait dévier toute la charpente du petit édifice que je tente de construire à l'heure présente. J'y reviendrai, en toute liberté, dans un autre livre, frère de celui-ci, sans souci de serrer mon texte jusqu'à l'étrangler. Là je leur ferai, parmi bien d'autres récits très différents, la place à laquelle elles ont droit. J'y montrerai, telles que je les ai vues, certaines personnalités historiques, dont quelquesunes sont de première importance, dussé-je les mettre en complète opposition avec les personnages que la légende leur fait jouer d'après les témoignages d'eux-mêmes sur eux-mêmes qu'ils ont formulés, écrits bien moins pour renseigner l'histoire que pour masquer leurs fautes.

Un jour viendra, — et peut-être plus prochain que tous nous le souhaiterions, — où il sera salutaire de les démasquer.

Je dirai alors quels gens j'ai rencontrés dès les premiers jours d'épreuve et quels furent nos déboires au moment de partir en campagne ; puis je montrerai ce que fut la formation de la légion d'artillerie de Schœlcher dans laquelle j'ai servi et ce que fut notre vénéré colonel.

Je serai heureux de parler des jours où notre étoile nous conduisit au fort de Rosny et nous mit au service de la marine. J'ai des bouffées d'involontaire fierté en me reportant à ce soir où dans l'obscurité de la nuit d'hiver et parmi les « bastingages » criblés de trous profonds et semés de débris d'affûts nous entendîmes la voix du lieutenant de vaisseau Bionne, qui disait :

2l8 CE QUE JE TIENS A DIRE

« Quand vous êtes entrés ici, nous avons fait la grimace. Mais nous venons de vous voir au feu. Désormais il n'y a plus pour nous de différence entre vous et nos matelots. »

Et ce fut tout le discours.

C'est qu'on ne phrasait guère « chez nous » car désormais ce fut « chez nous ». Mais on y admirait, on y adorait ces chefs bons, braves, familiers et sévères, qui étaient l'amiral Saisset, l'amiral Mallet, le capitaine de frégate Guibaud, le lieutenant de vaisseau Bionne. On ne faisait qu'un tout avec ces matelots, épiques et anonymes, en l'âme desquels vivait et vibrait toute la patrie et qui nous avaient fait lhonneur de nous accueillir comme leurs égaux, comme leurs frères.

La vie m'a fourni l'occasion de reprendre contact avec Bionne et avec Guibaud et ils sont restés jusqu'à leur dernière heure à la meilleure place parmi les plus chers de mes amis. J'ai rencontré de ci, de là, au cours de villégiatures au bord de la mer des camarades de ce temps-là et je vous assure que ce fut de part et d'autre une joie de se retrouver. Jamais je ne suis allé dans un port sans chercher à savoir s'il ne s'y trouverait point quelques-uns d'entre eux, et quand, après dix ans d'oubli, me promenant à Saint-Jacut de la Mer, je me trouvai sur la falaise face à face avec l'un deux, un humble pécheur, occupé à soigner un petit lopin de terre, nous nous sommes reconnus et nous nous sommes sautés au cou comme deux enfants.

Oui, je le sais, ma meilleure amie, ma plus chère camarade, Mme Dalou, me l'a dit souvent : «je suis une vieille culotte de peau ». Je le sais, tout cela,

•c'est coco, c'est vieux jeu, c'est pompier. Mais croyez-m'en, cela avait du bon et c'est resté bon.

Et quand l'heure en sera venue, je vous montrerai que la bonne humeur n'y perdait point ses droits et que ce n'était jamais ni tragique, ni même solennel. C'était souvent d'une franche et folle gaieté.

Ainsi, vous le voyez vous-même, France a raison; je ne puis tout conter aujourd'hui; ce serait en effet, trop long. Je vous demande seulement de m'accorder le plaisir de revivre en la décrivant, la plus puissante sensation d'Art, belle de toute sa beauté propre, beauté unique, que la grandeur des idées qui planaient sur elle enveloppait d'une émotion qu'aucun art ne saurait remplacer. Elle a fait vibrer tout mon être. C'est à la guerre que je la dois.

Car, vous qui n'avez jamais connu cela, si géniale que puisse être votre imagination, vous ne saurez jamais ce que, dans l'état d'àme où nous étions, furent pour nous nos belles nuits de combat dans la neige, batteries contre batteries: splendeur et symphonie d'un orchestre de Titans enragés, inoubliables beautés de la nature, brutalisée par les cris et par les lumières de la bataille.

Toujours ces combats d'artillerie, si peu intéressants dans la. journée, étaient, lorsqu'il faisait nuit, la plus admirable chose qu'il eût été à des hommes et de contempler et d'entendre.

De part et d'autre, les canons de divers calibres et de divers métaux, ayant chacun sa sonorité propre, sonnaient cette triple sonnerie, du coup qui paît, de l'explosion de l'étoupille qui éclate, de la colonne d'air qui rentre brutalement dans l'âme de la pièco. Les répétitions et les ricochets d'échos, frap-

pant divers points de l'horizon, doublaient, rapprochaient ces triples bruits. Puis, à chaque extrémité de la trajectoire, après le long sifflement de l'obus en marche, l'éternuement phénoménal et'diabolique du projectile qui éclate en arrivant, accouplait aux autres sons des sons nouveaux. Et l'écho de cet écho, proche ou lointain, toujours puissant, tantôt sec, tantôt prolongé, profond, sombre ou criard, semblait la reprise et la réponse d'une symphonie cyclopéenne, pareille à celle que les héros d'Homère entendaient dans les moments où Jupiter secouait ses foudres sur le monde épouvanté.

Et c'était là, avec ses multiples voix, d'acier, de fonte ou de bronze, une musique d'une harmonie féroce, infiniment variée en ses ^façons diverses de hurler la terreur. Ici c'était le grognement majestueux, calme et lourd du gros canon de bronze ; là, les colères aigres et criardes des canons de fonte ; là, le braillement, la pétarade de l'obus qui s'éparpille avec des cris de révolte. Et tout cela formait un orchestre de Titans. Nos oreilles, habituées à cet orchestre, assourdissant pour d'autres, entendaient, dans cette lutte de bruits farouches, toute une gigantesque et formidable harmonie. Il n'était pas jusqu'au sifflement du projectile en marche, semblable à celui que fait une épingle griffant une étoffe de soie tendue, qui n'ajoutât un bruit de petit fifre à la variété de cette fanfare féroce. C'était, tout d'abord, un petit son filé, qui monte et qui descend selon la belle ligne courbe de la trajectoire, pour se transformer, au point de chute de l'obus, en quelque chose d'analogue à une envolée de bruit de cymbales. Il n'était point jusqu'au halètement du sol mis en

vibrations par les bruits et par les chutes d'obus, qui n'ajoutât un bruit de basse plein de grandeur et de vibrante émotion à ces orchestres surhumains qui, par instants, donnaient la sensation d'un concert de cloches d'enfer chantant à toute volée le glas de la fin du monde.

Devant nous, auprès de nous, et si loin que, tout autour de nous, pouvait porter notre 'regard, la campagne était infiniment blanche, couverte d'une neige épaisse, gelée, et que le clair de lune rendait semblable à toute une contrée de marbre blanc.

Par l'effet des vallonnements, par les plongées d'ombres dans les bas-fonds, par le moutonnement des blancheurs, sur la cime des bois et sur les toits des villages échelonnés, toutes les variétés du blanc s'épousaient dans cette blanche harmonie. Le blanc de la neige jouait avec le blanc des reflets de lune qui par endroits le verdissait et le bleuissait.

Et les choses s'étendaient et s'épanouissaient sur toute une contrée abandonnée dans le grand silence de l'hiver, que troublait de loin en loin le bruit léger de quelques chariots, portant des munitions, sur les hauts coteaux d'en face et faisant vibrer, dans le silence vague et lourd de la nuit, le petit tintement des chaînes de leurs sabots d'enrayage. C'était la nuit absolue dans les villages où pas une vitre, où pas une lampe ne piquait l'horizon de la moindre tache de lumière.

Puis, tout à coup, dans le silence profond et majestueux qui dormait sur la neige, la voix calme et grave d'un canon se faisait entendre. La petite lumière de l'étoupille, alerte comme une frottée d'allumette, lançait un éclair bref, si bien que dans

cette nuit, on eût dit un très petit phare tournant^ démasqué tout à coup. Alors, — surprise délicieuse pour le rêveur — de-ci, de-là, sur les collines et dans la campagne révélée durant une demi- seconde puis retombée tout aussitôt dans la nuit, une petite tache teintait la neige. On eut dit une tache de sang très pâle ou plutôt la tache rosée qui apparaît à fleur d'une peau très blanche et très fine qui vient d'être légèrement froissée. La tache s'élargissait, se multipliait, et c'étaient sur les divers coteaux, blancs comme un archipel, de petites îles roses, qu'on eût dites tombées spontanément du ciel, comme tombent les pétales qu'on jette au jour de la Fête-Dieu, sur les nappes blanches. Puis chacune de ces petites taches roses s'élargissait en pâlissant puis se résorbait. Elles paraissaient de plus en plus rouges, à mesure qu'elles se faisaient plus menues et finissaient par devenir un tout petit point de feu. Puis, brusquement, disparaissaient. Tout rentrait dans le silence profond de la nuit d'hiver: tout redevenait partout uniformément blanc, uniformément calme. Et cela durait jusqu'au moment où la voix du canon hurlant une fois de plus, et où les reflets de létoupille renaissant sur les coteaux leurs reflets tachaient encore une fois la neige, comme si quelque génie de l'au-delà avait fait surgir toute une roseraie fleurissant des champs de marbre deParos.

Ah ! je vous en réponds, comme musique, comme décor, comme féerie, ni le théâtre ni aucun art ne pourra jamais donner nulle idée de ce que fut tout cela.

Et bien heureux est l'homme qui peut dire : « Je l'ai vu. »

Et c'était d'autant plus beau qu'en ces moments-là chacun de nous se sentait meilleur. Nous ne valions cependant pas mieux que les jeunes d'aujourd'hui. Je les ai vus récemment, ces fanfarons d'indifférence, sceptiques par niaise vanité. Dès le jour où t autre fit signe de vouloir lever la main sur notre « maman » à tous, ils ont tous, sans hâte et sans forfanterie, préparé leur sac et graissé leurs bottes.

Cela a été notre consolation et notre récompense à nous, les vieux, de voir que notre effort, si malheureux qu'il ait été, a servi d'exemple et d'espoir à ceux-là qui sont nés de nous.

Nous aussi, nous avions reçu de nos aînés de nobles exemples et il me sera bien doux de les montrer. Pour l'instant, je m'en tiendrai à ceux des deux grands hommes auprès desquels durant le siège de Paris je passais la plus large part du loisir que me laissaient et les devoirs du service militaire et le peu de travail possible en ce temps agité. C'étaient Théophile Gautier et Victor Hugo.

Comme, le 5 ou le 6 septembre, j'étais de service au poste installé dans la cour d'honneur du Palais- Royal et comme je prenais l'air devant le Palais, j'aperçus, traversant la place, Théophile Gautier que j'avais vu peu de jours auparavant partir pour Saint-Jean, près Genève, où il devait faire un long séjour avec sa fille cadette, chez sa belle-sœur Cariotta Grisi.

Stupéfait de le voir à Paris, où rien ne l'appelait et où les éventualités les plus inquiétantes étaient à craindre pour lui, je me précipitai pour lui demander, au plus vite, le pourquoi de son retour. Mais lui, bien tranquille, de me dire : « Voilà ! je suis arrivé

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ce matin. Hier la nouvelle certaine du désastre est parvenue à Genève, ça m'a donné un coup. Je suis monté seul dans ma chambre, je m'y suis promené en long et en large et je me suis posé cette question: «Voyons. Théo, si ton père était là qu'est-ce qu'il ferait à ta place ? » J'ai réfléchi et je me suis répondu : « Eh bien ! il se dépêcherait de voir là-bas, s'il n'y pourrait pas être bon à quelque chose. » Et le soir même, j'ai pris le train. »

Il faut croire que la mine que j'avais en l'écoutant était celle d'un homme qui va soulever une objection, — alors parlant avec plus de vivacité et poursuivant :

« On bat ma maman et je ne serais pas là! »

Telle est en son texte authentiqne et relatée à sa place et à sa date, cette phrase devenue historique, et que Dumas fils a sertie en cette formule de lapidaire« On bat maman! je retiens. » cette exclamation cornélienne dont Vacquerie a fait le sujet d'un de ses plus beaux poèmes. Faisant allusion au régime impérial, Gautier aboutit à ce propos : « Ce qui m'humilie le plus, c'est de penser que pendant des années j'ai pu croire à ces gens-là ! »

Ce qu'il ne me disait point, ce à quoi je ne l'ai jamais vu faire, en aucun temps, la moindre allusion, c'est qu'il rentrait à Paris n'ayant, en fonds disponibles, qu'une somme de neuf cents francs, au maximum , pour faire vivre lui et ses deux vieilles sœurs restées dans la petite maison de Xeuilly.

Le changement de gouvernement lui donnait lieu de craindre la perte de sa situation au Journal Officiel, qui était son principal et presque son unique

CE QUE JE TIENS A DIRE 2a5

moyen d'existence. Tout cela il l'avait calculé avant de quitter Saint- Jean.

Cet homme, indifférent paraît-il à tout ce qui n'était point l'extérieur des choses, avait alors oublié son âge, proche voisin de la soixantaine, et il ne s'était souvenu que de la chose publique à l'heure où le devoir était de mourir pour elle.

Et il en est mort. Il est mort de faim et de chagrin.

Il lui avait fallu abandonner cette maison si hospitalière de Saint-Jean qui était le seul lieu où il connût la douceur du repos dans le charme de se sentir en compagnie de Garlotta.

11 y aurait tout un roman à écrire pour raconter ce que fut pour Gautier, Carlotta Grisi. Il étonnerait singulièrement bien des gens qui y verraient un Gautier inconnu, un Gautier sentimental, amoureux à la façon du sonnet d'Arvers. Ce roman dont il a, sans s'en douter, laissé flâner toutes les clefs éparses parmi son œuvre, il faut bien connaître et l'œuvre et l'àme de l'auteur pour le retrouver là où il l'a caché.

Tout ce qui émanait de Carlotta Grisi lui devenait dc'-lirieux. Pour s'en rendre compte il aurait fallu être présent, le jour où me montrant une affreuse et ridicule petite statuette de plâtre placée sous un cylindre de verre, comme chez les concierges les couronnes de mariée, et qui était censée représenter Carlotta en costume de danseuse, il me disait la voix toute vibrante : « Regarde comme elle était charmante! » La réalité de cet affreux bibelot ne démentait aucune des illusions que cette médiocre effigie faisait fleurir en son esprit.

Carlotta Grisi était, malgré son âge déjà avancé, malgré ses cheveux gris presque blancs, restée tout à fait exquise. Elle avait conservé, dans ses yeux d'un bleu très doux (des yeux de violette), que l'âge avait fait plus doux encore, un charme indicible. Elle était restée fine, svelte, gracieuse, sans aucun soupçon de pose, souriante, sans rien du sourire factice des femmes de théâtre.

Elle avait tout au contraire le bon sourire d'une exquise maman pleine de tendresse, pleine de quiétude et qui a su vieillir.

Si elle posait — et peut-être posait-elle un peu, — elle posait pour la bourgeoise. Il fallait bien se garder de dire devant elle des choses qui eussent choqué Mme Joseph Prudhomme.

Elle avait placé tout son orgueil et toute sa tendresse en la personne de sa fille, âgée vers cette époque, d'environ dix-sept ans. Toute sa vie se passait en une jolie villa située à Saint-Jean, au pied du Salève. Elle avait tout oublié de ses triomphes chorégraphiques ; de son art abandonné il ne lui restait plus rien que l'extraordinaire légèreté de sa démarche.

Pour avoir la juste notion de ce qu'une femme peut mettre de grâce et de finesse dans sa démarche, il faut avoir vu marcher Carlotta. A plus forte raison était-elle inimitable lorsqu'elle dansait.

Je crois être, à l'heure actuelle, l'un des derniers qui puissent se vanter d'avoir vu danser Carlotta Grisi. Je me hâte d'ajouter qu'elle était en robe de ville, en jupe longue et valsait, sans plus de prétention, avec sa propre fille. Du jour où je l'ai vue, j'ai acquis la sensation et le sentiment de n'avoir qu'une

seule fois, dans ma vie, vu une femme valser. Je me suis souvent demandé ce que cela pouvait être quand Carlotta, encore toute jeune, dansait dans le ballet de Gisèle ou dans celui de la Péri.

Ainsi que je viens de l'indiquer, la situation de Gautier, à son arrivée à Paris, était des plus inquiétantes. Il n'avait rien au monde au delà de ses huit ou neuf cents francs, et il pouvait craindre la suppression de la pension de 3.ooo francs qu'il touchait du ministère de l'Instruction publique, en compensation du temps qu'il donnait aux présidences d'expositions ou de comités divers des beauxarts.

Jules Simon, alors ministre des Beaux- Arts, la lui maintint, sans rien lui demander en échange. De plus, le nouveau directeur du Journal Officiel, fort brave homme, Albert Raempfen, dès qu'il sut que Gautier était de retour à Paris, l'avertit que sa place à l' Officiel restait tout entière à sa disposition et que tout ce qu'il voudrait bien y apporter y serait reçu avec joie. Gautier commença aussitôt cette série d'études de la physionomie de Paris dont l'ensemble a constitué ce chef-d'œuvre appelé Tableaux de siège. Il disait à Albert Kaempfen, pour s'excuser d'y avoir laissé percer son émotion : « En ce temps-ci tout le monde se découvre, j'ai fait comme tout le monde. »

Ce fut la seule fois, que dans son œuvre, il se laissa aller à montrer en public l'extrême sensibilité de son âme et la profondeur de son émotion.

Dès les premiers jours de septembre il avait fallu quitter la petite maison de Neuill£ et chercher un domicile quelconque à l'intérieur de Paris. On ne

pouvait emporter de là-bas que le strict indispensable : du linge, un peu de literie, des vêtements et pas de meubles. Il fallait laisser dans la maison abandonnée une partie des tableaux et des objets de toute sorte, précieux par leur beauté ou par le souvenir qui s'y attachait, et tout le mobilier.

On en était réduit à faire un de ces déménagements pareils à ceux des pauvres gens qu'en langage de concierge on appelle les locataires du 8. Il y avait cas de force majeure. Le nouveau logis ne pouvait être, faute d'argent, que d'un loyer infime et en conséquence fort exigu. Il était situé dans le plus proche voisinage de Y Officiel, rue de Beaune, à peu près vis-à-vis l'immeuble où mourut Voltaire. La maison existe toujours telle quelle. Elle date de l'époque de i83o; on y voit sur toute la façade des macarons formés de têtes d'hommes arrangés à la façon des héros de Lucrèce Borgia et d' Angelo tyran de Padoue, et des têtes de femmes coiffées dans le genre troubadour. L'ornementation des balcons, de fonte moulée, rappelait par ses arabesques et leurs floraisons, le faux gothique le plus lamentable. Dans quelle mesure l'aspect romantique de cette façade, qui éveillait l'idée des frontispices de Tony Johannot ou de Gélestin Nanteuil, vers i83o, a-t-elle influencé le choix de Gautier, c'est ce qu'un psychologue, coupeur d'hypothèses en quatre, s'amuserait peut-être à chercher. Je ne suis pas psychologue ; — ce n'est pas mon état. — Simple cicérone, je vais vous faire franchir les cinq dures étapes qui conduisaient à ce domicile dont la description est due à l'histoire des lettres.

L'escalier v était étroit et dur, il était mal éclairé,

et sans tapis malgré son excessive raideur. L'appartement, ou. pour parler avec plus de précision, le logement loué par Gautier était situé au cinquième étage ; il était tout à fait mansardé, éclairé par des petites fenêtres prises sur le flanc du toit de tuiles.

Il y avait, même, dans un cabinet, un châssis vitré formant tabatière. On entrait directement, du palier carrelé, dans une première pièce, qui servait de salle à manger et où une petite table ronde, vaguement assurée sur ses pieds, vacillait sur le sol garni de carreaux assez mal joints ; trois ou quatre chaises plutôt douteuses l'entouraient. Au fond de la salle à manger. — puisqu'on l'appelait ainsi, — un vitrage éclairait la cuisine, placée directement contre la dite salle à manger, et, en même temps, une sorte de cabinet où les deux sœurs avaient leur lit. De la salle à manger on pénétrait dans la chambre à coucher.

Unique ornement de tout cet humble domicile, une large planche de bois blanc portait, mêlés aux paquets de vêtements, quelques douzaines de livres choisis au hasard d'un départ précipité ; au fond de la pièce un petit lit de fer, bas sur pattes, garni d'un sommier, de deux matelas plats, d'un oreiller, d'un traversin, de couvertures de laine insuffisantes.

On ne pouvait lutter contre le froid que grâce à une longue pelisse d'épaisse fourrure ramenée d'un voyage en Russie. Ce petit lit était placé sous la partie la plus mansardée de la chambre et il était nécessaire d'éviter les gestes brusques quand on se evait. D'ailleurs, partout les plafonds étaient si bas qu'il fallait toujours faire attention pour ne pas se cogner.

On ne pouvait pas faire du feu dans cette chambre

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par cette double raison qu'il ne s'y trouvait point de cheminée et que le combustible était trop coûteux et trop rare pour qu'on en usât en deux endroits. Le poêle de fonte de la salle à manger servant en même temps de salon et de dortoir pour les deux sœurs qui y dressaient chaque soir des lits pliants, avait charge de tout chauffer.

Gautier très philosophe faisait des plaisanteries sur la mansarde du poète et se plaignait, en souriant philosophiquement, de ce que son grenier où l'on était peut être bien à vingt ans fût juché trois fois trop haut, maintenant qu'il en avait soixante. En dehors de cela il ne prenait guère sa situation au tragique ou, pour parler plus juste, il ne proférait jamais aucune plainte.

C'est en ce lieu de misère que j'eus un soir le plaisir très grand de conduire Henri Regnault qui désirait remercier Gautier de la très belle page qu'il venait d'écrire sur sa Salomé et sur Y Exécution à Tanger* (aujourd'hui au musée du Louvre.)

Avec nous deux Regnault, était venu Georges Clairin et mon inséparable compagnon Emmanuel des Essarts, ami très intime de Regnault.

Gautier, charmé delà diversion que notrejeunesse lui apportait, nous fit un accueil particulièrement exquis, mais lorsqu'il fallut trouver des sièges pour nous caser à nous cinq dans sa chambre, l'ère des difficultés commença. Le maître du logis, en dépit de notre insistance, s'assit sur le bord de son lit, l'un de nous s'y assit de même à ses côtés et la petite soirée intime commença. Cette soirée, Gautier l'a racontée dans les Tableaux de Siège. Pour en avoir l'exacte notion, le plus simple et le meil-

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leur est naturellement d'avoir recours à son livre.

Peut-être pourrais-je ajouter quelques détails à ceux qu'il a relatés, mais il est facile de comprendre pourquoi je n'en aurais pas l'outrecuidance. Ouvrez simplement les Tableaux de Siège, lisez-en le chapitre XIII et vous me tiendrez volontiers quitte de tout ce que je pourrais être tenté d'écrire sur ce même sujet.

Dix heures, heure singulièrement tardive en décembre 18-0, sonnaient dans le silence morne de Paris assiégé, quand nous redescendîmes de la mansarde, par l'escalier sans lumières. Nous prîmes ensemble le chemin du boulevard Saint-Germain et, au coin du boulevard Saint-Michel, Henri Regnault nous quitta pour aller terminer la soirée dans la famille Hachette auprès de sa fiancée, mademoiselle Geneviève B*. Et ici je rectifie une toute petite erreur de Gautier. Contrairement à ce qu'il a écrit, aucun de nous n'était en uniforme. J'en suis d'autant plus certain que je n'ai jamais vu ni Regnault, ni Glairin, autrement qu'en civils. Ce soir-là Regnault avait son inévitable mac-farlane et son petit chapeau de feutre souple. Il n'était pas de ceux qui jouaient au soldat. Nous nous quittâmes sur des : au revoir sans arrière-pensée, et comme dans la vie ordinaire. On n'avait pas des idées de mort, malgré les dangers de chaque jour, des pensées comme celle d'une agonisante, qui me fut bien chère entre les plus chères de toutes, et dont la dernière phrase fut :

« Je te dis au revoir, mon ami, et si je ne te revois plus, cela Voudra dire, Adieu! »

Le devoir prit chacun de nous et le mena là où il devait aller. Emmanuel, libéré du service comme

dangereux pour les camarades par suite de son excessive myopie, était resté dans Paris'; mon service m'avait éloigné de la capitale pendant longtemps, et j'y étais rentré pour quelques jours à la veille de la bataille de Buzenval; j'ignorais ceux des nôtres qui y avaient pris part quand, — singulière coïncidence — passant le lendemain même de la bataille place du Palais Royal, à l'endroit même où j'avais retrouvé Gautier au début de septembre, je vis venir à moi Clairin tout affolé : « Henri a disparu, me dit -il. je l'ai quitté pour un instant, hier, quand on a commandé de cesser le feu. On l'a cherché partout. »

A vingt-quatre heures de là notre batterie était envoyée au bombardement de Saint-Denis et c'est seulement en revenant du fort de la Double Couronne que j'ai connu la mort de Regnault.

Comme son installation n'était guère commode, ni en rien confortable pour le travail, Gautier descendait le plus souvent à Y Officiel pour y faire sa copie. Mais un jour vint où il cessa complètement d'y paraître . On monta chez lui pour connaître la cause de son absence ; on l'y trouva en proie à la pneumonie. Il n'existait au logis ni vivres, ni chauffage ; il s'y trouvait fort peu d'argent et, pour faire face à cette situation difficile, il n'y avait là que deux vieilles incapables de se tirer d'affaire dans la vie ordinaire. La neige gelée sur le toit rendait plus intense encore le froid qui venait des fenêtres et des portes mal jointes. Lamentables conditions pour soigner une fluxion de poitrine.

Par le plus étrange des hasards, on avait en plein septembre apporté de Neuilly la pebsse de four-

rure dont j'ai parlé tout à l'heure. Elle contribua à le sauver de la mort. Après le décès de Gautier, j'ai retrouvé cette fourrure accrochée, parmi de vieilles défroques de domestiques, chez un fripier de la rue des Mathurins. J'ai tenté de la sauver de l'injure de finir ses jours sur le dos d'un cocher. Le fripier qui l'avait acquise aux enchères pour quelques francs, m'en a demandé une somme phénoménale et que je ne pouvais débourser.

Pour comble de misère, Gautier, pour vivre, devait, toutes les fois que la maladie le lui permettait, travailler couché ou plutôt replié dans ce lit surplombé par le plafond.

Eh bien ! si vous voulez prendre les volumes de Tableaux de Siège, vous n'y rencontrerez pas une ligne qui fasse allusion à rien de tout cela. La convalescence fut plus pénible encore que la maladie. Le froid était devenu de plus en plus terrible, et d'autant plus que le patient avait dû, pour éviter l'affaiblissement, quitter le lit. Elle lui était rendue cruelle par la faim résultant de son état de délabrement. Le plus curieux était qu'il trouvait tout naturel de garder à sa charge, non seulement sa chatte Eponine et d'autres chats, ainsi que son petit chien havanais, mais encore, et ceci était vraiment fantastique en des temps pareils, un cheval appartenant à son fils, absent de Paris. Victor Hugo le raconte dans Choses vues.

Par pitié pour cette bête, et par crainte de contrister Toto qui y tenait beaucoup, il ne la laissa abattre qu'à la dernière extrémité!

Je rentraisdans Paris, de loin en loin, pour peu de temps, entre deux périodes de service, et ne

pouvais lui être d'un grand aide ; toutefois, dès que je le pouvais, je m'ingéniais de lui dénicher quelque nourriture qui vînt augmenter sa ration de siège. Je vois encore aujourd'hui la figure de rescapé qu'il fit le jour où j'apparus, portant une boite de fer-blanc que j'avais dénichée à grand peine (chez un marchand de je ne sais quoi de non comestible) rue Rougemont. Elle contenait juste un kilo de bœuf désossé. Il est curieux d'en noter le prix. Elle avait coûté quatorze francs. Et c'était d'un excessif bon marché.

Lorsqu'il fut en état de sortir, je le priai de venir dîner chez mon père, le moins mal possible. Inviter quelqu'un à dîner pendant le siège était chose audacieuse et de grand luxe. Ces sortes de fêtes n'auraient jamais eu la prétention de rassasier les invités; je puis cependant dire que le festin de ce jour-là, dont malheureusement je ne saurais citer le menu, était relativement copieux. On avait placé dans des compotiers des pyramides de jolies petites coloquintes, bien jaunes, bien dorées, qui semblaient autant d'oranges et on les avait parées avec des feuilles de myrte ; il y avait aussi, en guise de pain, du biscuit de mer très peu épais et qui constituait un clément non désagréable de nourriture. Tout se passa pour le mieux jusqu'au dessert où il fallut bien avouer que les oranges n'étaient pas des oranges. En revanche, on vit apparaître sur la table cette chose ignorée depuis des mois, un morceau de fromage de Hollande. A la vue de ce morceau de fromage, Gautier, encore très faible, ne put retenir son émotion et elle alla jusqu'aux larmes, jusqu'aux vraies larmes.

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