CHAPITRE XIV
Le bombardement de la rive gauche. — Nous hospitalisons Dalou et sa famille. — Comment Dalou s'est trouvé engagé dans la Commune. — Gautier pas débrouillard. — Histoire d'une demi-livre de beurre. — Les extases de Lili et les étonncmenls de Zoé. — Histoire fantastique d'un chapeau perdu.
Peu de jours après cette petite fête, les obus commencèrent à tomber sur la rive gauche et chacun dut se mettre en quête d'aider ses plus proches amis à éviter les dangers du bombardement. Pour notre compte particulier, nous avions eu la bonne chance de pouvoir hospitaliser Dalou, sa femme et leur fille dans un appartement de la rue Richelieu, laissé vacant par ma sœur aînée partie à Rruxelles. Nous procédâmes, Dalou, sa femme et moi, au déménagement de tout ce qu'on pouvait mettre à l'abri des éventualités du bombardement. C'est ainsi que fut sauvée l'esquisse jde la Brodeuse qui venait d'être achetée par l'Etat. Le plâtre restait à l'atelier ; il fut. ainsi que le marbre commencé, détruit par
Dalou qui, bien à tort, selon moi, en était mécontent. Une réduction en avait été faite : des malfaiteurs en ont volé le modèle — pour en revendre la matière probablement. De cette œuvre exquise, il n'est resté que la petite esquisse sauvée par nous ce jour-là.
Pour son malheur Dalou, qui était la discrétion même, nous rendit les clefs de l'appartement, dès que le bombardement lui permit de rentrer chez lui. Il retourna rue Mayet, et, là, il se trouva repris dans le mouvement politique de la Fédération de la garde nationale. Et c'est ainsi que, de fil en aiguille, il futmêlé aux événements de la Commune. S'il était resté rue Richelieu, comme nous l'en avions prié, les choses eussent peut-être tourné tout autrement pour lui. Mais à quelque chose ce malheur fut bon, car sans ses années d'exil en Angleterre, il n'eût probablement fait ni le Mirabeau qui, avec les peintures de Delacroix, est le suprême trésor d'art du Palais-Bourbon ni, non plus, le colossal et ■superbe monument du Triomphe de la République. Ayant déjà écrit tout un gros livre sur Dalou, je ne m'arrêterai point une fois de plus devant sa noble figure de grand artiste et de grand honnête homme.
A ce même étage de la rue Richelieu il y avait eu un vaste et bel appartement tout préparé pour recevoir Théophile Gautier et ses deux sœurs .
Ils n'étaient nullement exposés au bombardement, dans leur malheureuse mansarde de la rue.de Beaune, mais on avait fini par leur inspirer une certaine crainte du danger afin de les obliger à quitter leur logis lamentable et démuni de tout.
Rue de Richelieu ils trouveraient le maximum du bien-être et du confort possible en temps de siège et seraient entourés de gens plus débrouillards et trop heureux de les assister en toutes choses.
Dans l'appartement où tout était bien mis en place, soigneusement, se rencontraient les choses les plus insolites. Il y avait notamment du bois à brûler et de l'huile tant pour les lampes que pour la cuisine ; il y avait, ou ma mémoire est bien infidèle, plusieurs pots de confitures. Or, à cette époque-là, de pareilles choses étaient des objets de curiosité. On les avait trouvées dans l'appartement et on les y avait laissées.
Pour un peu il serait arrivé à l'huile et aux confitures, si on les avait exposées en public, ce qui advint un beau jour à un morceau d'environ i5o à 200 grammes de beurre que la célèbre maison Chevet, alors installée au Palais -Royal, derrière le Théâtre-Français, avait exposé dans une assiette seule au milieu de la vitrine.
Ce jour-là nous manœuvrions dans le jardin du Palais-Royal quand l'un de nous, qui venait dépasser devant la boutique de Chevet, nous révéla l'existence, à la place d'honneur, de ce comestible rarissime et curieux.
Pour contrôler cette nouvelle et pour contempler cette chose invraisemblable, nous partîmes, après notre service terminé, une quinzaine environ, bien en rang et au pas, le mousqueton sur l'épaule.
Quand nous fûmes arrivés devant l'étalage en question le brigadier qui nous conduisait commanda : « Halte ! Front ! présentez armes ! »
Et il fallait voir la figure des demoiselles de magasin de Chevet en présence de ces quinze lascars «n armes qui leur semblaient prêts à envahir leur établissement. Elles ne furent à peu près rassurées que lorsqu'elles entendirent le commandement: « Portez armes ! — arme sur l'épaule droite ! — par quatre files à gauche, en avant marche! >■ Pas un de nous ne fût-ce qu'un instant, n'avait perdu son sérieux, D'où pouvait venir ce beurre? Problème insondable.
A ce moment -là on ne connaissait guère à Paris aucune vache laitière, hormis peut-être une vache qui, à la stupéfaction générale, circula un jour sur le boulevard, montée dans une voiture. J'ai été témoin oculaire de son passage.
Je n'irai pas jusqu'à dire qu'il y avait soit une vache soit du beurre dans l'appartement de la rue de Richelieu, destiné à Gautier, mais il y avait bien au delà de ce qui existait en général partout ailleurs et nous nous réjouissions de lui en faire l'extraordinaire surprise. Or. ne voilà-t-il pas que, à l'heure même où nous croyions le voir arriver flanqué de ses deux sœurs, de ses pauvres petits bagages, de son chien et de ses chats, nous vîmes arriver seule sa sœur cadette Zoé.
Pour bien comprendre la scène qui se passa alors il faut avoir une idée, aussi exacte que possible, de ce qu'étaient les deux vieilles sœurs de Théophile Gautier, tant au physique qu'au moral. L'affection qu'elles avaient pour leur frère n'avait d'égale que la tendresse que leur frère avait pour elles; elle était bien entendu élargie, éclairée par le sentiment de respect pour l'homme de tous les dévouements et de
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tous les sacrifices, qui depuis toujours avait assumé les plus lourdes charges de la famille.
A première vue ces deux vieilles filles n'étaient pas imposantes. Elles étaient plutôt laides, chacune à sa façon, elles avaient les cheveux tout gris et laineux, leurs mains étaient ridées comme celles des personnes qui de longue date ont pris l'habitude de vaquer aux soins du ménage. L'aînée, de son nom Emilie, et qu'on ne connaissait guère que sous le sobriquet de Lili, était la plus intelligente, ce qu n'était pas très difficile étant donné le degré d'intelligence de sa cadette. Son frère avait, je le crois, quelque peu d'illusion sur la valeur intellectuelle de Lili qui, d'ailleurs, était la bonté même et avait avec lui ceci de commun qu'elle s'égarait à chaque instant dans des rêvasseries que le bon Théo comparait aux Extases de M. Hochenez. Souvent lorsqu'on était à table avec Gautier et ses sœurs, — personnes peu décoratives et de tenue ultra-modeste — quelque chose comme le costume national des vieilles femmes du Grand-Montrouge, — on assistait à un petit match d'huberlubisme. Tout en parlant d'une chose quelconque et en en parlant bien, Gautier s'arrêtait net. Il semblait perdre complètement la notion de la présence de ses interlocuteurs et celle même du lieu où il se trouvait. Il n'en continuait pas moins d'ailleurs à manger comme une personne naturelle. Nous autres, habitués à ses manières, nous n'interrompions aucunement ni le cours du repas ni celui de notre conversation. Puis, au moment où nous ne nous y attendions guère, nous étions interrompus par cette exclamation, toujours la même, et que je redis bien souvent pour la douceur du souvenir:
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« Hein! hein! quoi? quoi?»
On savait ce que cela signifiait ; on résumait tant bien que mal ce que, durant son absence mentale, le « patron » n'avait pas entendu.
D'autres fois, c'était le frère qui gardait le train normal de sa vie et c'était la sœur qui se permettait de vagabonder dans l'Infini. Alors Gautier la réveillait généralement en ces termes :
« Lili! descends de ton nuage ». Et il ajoutait : «Et passe-moi la moutarde ou bien redonne-moi du macaroni. »
Alors, Lili descendait de son nuage et passait soit la moutarde, soit le macaroni, soit autre chose. Mais parfois, en ceci trop semblable à son frère, elle n'en descendait pas tout de suite. Oh alors ! ça devenait terrible ! L'homme à la tête de lion faisait entendre toute la force de la plus harmonieuses, de la plus chantante, de la plus solide de toutes les voix d'hommes que nous ayons jamais entendue, et secouant sa crinière, aux longues mèches bouclées, il rugissait de toute sa force :
« Lili ! Lili ! monte vite là-haut, va chercher mon grand couteau pour que je t'ouvre le ventre et que je t'enroule les boyaux tout autour comme du chanvre autour d'une quenouille. » Puis, se calmant enfin, il concluait : « Et puis après cela tu me passeras les fraises. »
Et Lili passait les fraises avec passivité. « Lili, me dit un jour Gautier, a écrit une petite nouvelle tout à fait charmante. » Et disant cela, il manifestait une considération toute spéciale pour l'intelligence de Lili. Les jolies lettres qu'elle écrivait justifiaient quelque peu cette opinion flatteuse. L'intelligence de
Zoé n'atteignait certainement pas celle de Lili, mais elle amusait son frère par la simplicité d'un entendement tout à fait primaire, par la virtuosité avec laquelle elle racontait les histoires les moins intéressantes. Seul un sténographe qui aurait été chargé de faire de la copie pour Henry Monnier, y eût trouvé quelque intérêt. Tout ce qui méritait de n'être point dit, elle le disait. Le plus généralement ce qu'elle racontait se passait au Grand- Montrouge et en des temps plus ou moins éloignés. Toutes les histoires banales et courantes de toutes les commères de la grande rue de Montrouge y passaient les unes après les autres. Son grand homme de frère l'écoutait avec mansuétude. Très souvent, elle lui contait des aventures de chiens et alors il prêtait l'oreille à ses discours, car pour peu qu'on lui parlât de bêtes sa pitié et sa tendresse apparaissaient aussitôt.
Quand son moulin à potiner tournait à vide, Zoé remettait en hâte sous la meule ses mêmes récits et cela berçait le rêve inconscient de son frère qui n'en entendait que le tic tac neutre et vague.
Pendant toute la période du siège ces deux vieilles filles étaient les seules créatures dans l'intimité permanente desquelles il vécut. Le reste de sa famille était dispersé ! Son fils ainsi que sa jeune femme alors sur le point d'accoucher, était en Angleterre auprès de l'impératrice Eugénie, et sa fille cadette était restée à Genève chez Garlotta Grisi, sa tante. Quant à sa fille aînée, j'ai toujours ignoré si elle résidait à Paris à cette époque. Jamais je ne l'ai rencontrée rue de Beaune et je n'ai pas entendu dire qu'elle y fût venue. Son père parlait, d'ailleurs, quelquefois de ses
livres, rarement de sa personne. Lui avait-il rouvert sa porte, j'aurais eu bien garde de m'en informer.
Le seul être qui, à ma connaissance s'était soucié de diminuer les embarras dont soutiraient ce grand enfant malade et ses deux vieilles compagnes incapables de se débrouiller, était un jeune homme surnommé Rodolfo, un naturel du Grand-Montrouge, fils d'une voisine pris en amitié par toute la famille •de Gautier et que j'ai toujours vu le modèle du dévouement, du respect et du désintéressement et par-dessus le marché, assez intelligent pour fournir au patron, et bien qu'il ne fût point de la partie, des notes qui servaient à son travail.
Personnellement je ne pouvais faire que de courtes apparitions dans la mansarde du poète, étant au feu, hors Paris plus souvent que dans la Grand' ville. Chaque jour, par l'article quotidien que je publiais au Rappel il savait si j'étais encore vivant et si je n'étais pas blessé. Mais lui, là-bas, dans son logis, sous les toits, se tirait-il d'affaire? comment s'en tirait-il? Questions de chaque instant qui me donnait plus vif chaque jour, le désir de le voir installé à proximité du secours pouvant lui venir des miens, dans un vaste appartement, soigneusement meublé, presque élégant, placé en plein cœur de Paris, rue de Richelieu, à cinquante mètres du boulevard. Cela lui eût été d'autant plus précieux qu'il eût eu, par le voisinage, immédiat, de Dalou, les éléments d'un bien-être moral qui lui manquaient absolument depuis son retour à Paris.
Son cœur et son esprit eussent communié avec ce brave cœur et ce vaillant esprit quêtait Dalou, avec
le charme unique de Mma Dalou, être fait de bonté, de vaillance et de dévouement, et, — ce qui complétait tout le reste, — doué d'une merveilleuse intelligence.
Mais ne voilà-t-il pas que ce beau rêve que, par moi-même et autour de moi l'on avait préparé pour lui, s'écroula ! A l'heure où l'on s'apprêtait à jouir de sa surprise, alors que les draps étaient déjà posés sur les lits, on vit arriver chez nous, Zoé. Toute seule ! Alors elle commença l'un de ces récits indéchiffrables dont elle avait le 'don. La seule chose qu'on y pût débrouiller était cette extravagance :
« Au moment où tous trois allaient se mettre en route pour la rue de Richelieu, on n'avait pu partir faute de retrouver le chapeau de Gautier. Or, comme il ne pouvait pas sortir sans chapeau, il ne pouvait point venir. » Si j'avais été présent, peut-être eussé-je tiré quelque chose de tout le bafouillisde Zoé, ayant quelque habitude de démêler l'écheveau de ses discours, mais j'étais à ce moment au dehors, en service.
Défunt Aristote seul eût pu essayer de tirer au clair cette histoire de chapeau. Mais il y eût perdu son grec. Son plus intime ami, le sénateur Lintilhac, docteur ès-lettres, l'eût peut-être tenté, mais j'estime qu'il eût fini par en donner sa langue au chat.
Pour qui savait jusqu'à quel point le trio Zoé, Lili, Théo était empoté en présence des choses les plus courantes de la vie pratique, cette aventure inexplicable s'explique d'elle-même.
D'ailleurs Zoé ne se démontait pas pour si peu. Les désastres accumulés n'entamaient point son optimisme et, parlant des événements du jour, elle
répétait : « Je suis sûre que tout cela finira très bien. Vous verrez que ça finira très bien. »
Il n'en faut pourtant pas trop rire de cet optimisme de Zoé et peut-être lui venait-il de son frère qui luimême le tenait de Victor Hugo, chez lequel il dînait souvent jusqu'au jour où il tomba malade. Lisez dans Choses vues le chapitre XIII intitulé Pendant le siège de Paris et vous comprendrez les illusions qu'avaient certaines gens, et des mieux doués.