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CHAPITRE XV

L'optimisme do Victor Hugo. — Vacquerie, Meurice et François Victor Hugo artilleurs. — Le képi de Victor Hugo. — Le bâton de Polichinelle. — Les soirées de l'hôtel de Rohan. — Hugo et Louis Blanc. — Départ pour 1 Assemblée nationale. — Un portrait de Napoléon. — L'entrée des Allemands à Paris. — Gautier général russe.

Victor Hugo avait élu son domicile privé dans le joli petit hôtel qu'habitait Paul Meurice avenue Frochot, mais en même temps il avait loué à l'Hôtel de Rohan, (actuellement hôtel du Louvre), place du Palais-Royal, un appartement où il invitait chaque soir ses amis personnels, soit à dîner, soit à passer la soirée.

Dans ce chapitre XIII de Choses vues, il y a beaucoup de vérité et pas mal d'exagérations mêlées à des cas d'illusion totale. Malgré son extrême laconisme, admirable en sa forme d'ailleurs, il est tout à fait sujet à caution. Un témoin oculaire et auriculaire, tel que je le fus en maintes occasions, a grand' peine à garder son sérieux à la lecture de certaines assertions de leur génial auteur. Je n'articule pas cela pour

lui manquer de respect. Je suis convaincu de sa sincérité, autant que je le suis de son inexactitude.

Je n'ai pas assisté à l'arrivée de Victor Hugo à Paris, je ne doute point de ce qu'il en dit — quant au fond tout au moins, — mais je ne me souviens pas du récit conforme qui en fut fait dès le lendemain par les journaux désintéressés. En revanche, j'ai été, chaque fois que je rentrais dans Paris, l'un des fidèles des réceptions à l'hôtel de Rohan qui n'étaient point du tout aussi nombreuses que le dit le Maître. Elles étaient, au contraire, restreintes et d'une charmante intimité sans aucun apparat. J'y avais accès sous le double titre de collaborateur du Rappel et de camarade de régiment de François- Victor Hugo, de Vacquerie et de Meurice. D'ailleurs, la plupart des rédacteurs du Rappel servaient sous les ordres de Schœlcher ; presque tous y étaient simples soldats : Charles Hugo lui-même portait l'uniforme aux boutons de métal blanc ornés de canons croisés, mais il le portait, embelli de beaucoup de galons. Il opérait au magasin d'habillement de la rue de Valois

Naturellement Victor Hugo, presque septuagénaire, n'était, ne pouvait être, d'aucun régiment: mais il avait trouvé d'un bon effet de sortir coiffé d'un képi sans insignes ni numéro. Dans cette coiffure, en désaccord avec ses vêtements civils, il voyait sans doute un symbole. Le gros du public y voyait une pose. Au fond, c'était la conséquence de cet état d'enfantillage qui est l'un des corollaires du génie. Victor Hugo avait en effet certaines crises de pose, mais elles ne duraient jamais longtemps, il redevenait vite simple, familier et de bonne humeur ►

CE QUE JE TIENS A DIRE a$J

Quand je lis le récit de sa rentrée en France jfr regrette toujours qu'il n'y ait point noté son récit de la retraite de Vinoy. C'est en ces termes que ma mémoire lu retrouve résumée.

« Ils disent que c'est le général Vinoy qui a ramené son armée. Ce n'est pas vrai. C'est moi qui ai ramené Tannée de Vinoy. Et la preuve, c'est que ses soldats étaient dans mon train, et que lui, Vinoy, il n'y était pas. »

Le plus grand charme de ces réceptions, à nombre restreint, et où l'on se trouvait entre gens habitués à vivre en état de confiance, résidait justement en ceci que le Maître et ses proches y demeuraient euxmêmes et ne craignaient point de parler entre eux librement devant tous. Vacquerie était peu loquace, mais d'une franchise absolue, même avec Victor Hugo : son hugolàtrie n'allait jamais jusqu'à lui faire abdiquer son libre jugement. Meurice, plus flottant, plus souple, plus fluide, disait : amen, à tout ce que disait Hugo. François avait peur de son père; Charles le bravait volontiers, se sachant préféré. Il l'était, parce qu'il était beau, fort, et ami du bien vivre. François, qui pourtant lui était supérieur, et intellectuellement et moralement, était frêle, pas très joli garçon, de mauvaise santé, de vie estimable. Il s'était toujours oublié soi-même, il s'était toujours effacé, toujours sacrifié, mais il lui manquait ces brillantes qualités qui faisaient le succès de son frère. François n'osait pas parler, Charles pouvait tout dire. Il ne s'en privait pas. Entre autres choses dures qu'il lança devant moi à son père j'entendis unjour celle-ci — d'autant plus cruelle qu'elle était plus vraie. Selon son habitude, Victor Hugo tempêtait

contre Napoléon III. Charles l'interrompit en] disant :

« Tu devrais être le dernier à rien dire contre cet homme. Les générations nouvelles auraient le droit de demander compte à toi et à Béranger de l'avènement de ce Bonaparte.

« C'est toi et Béranger qui avez été cause de tout le mal à force de chanter la soi-disant gloire de l'oncle, Béranger avec la redingote et le petit chapeau, et toi avec la colonne. »

Alors Victor Hugo se redressant et parlant d'une voix de colère :

— La colonne Vendôme, Charles, c'est le grand bâton de polichinelle avec lequel Napoléon a cassé les reins à toutes les monarchies de l'Eui'ope. »

Je ne crois pas utile de m' arrêter longtemps au compte rendu des faits et gestes de Victor Hugo pendant le siège de Paris. Je ne les ai connus que par intermittences. D'autres que moi les ont plus que probablement relatés et Victor Hugo lui-même a extrait de ses carnets des notes infiniment précieuses. Je crois toutefois intéressant de raconter tels que je les ai personnellement connus quelques incidents qu'il raconte à sa manière.

Vacquerie et Meurice et François -Victor Hugo servaient dans la même batterie que moi et nous nous retrouvions journellement aux heures d'exercice au square de Notre-Dame. Souvent Vacquerie manquait à l'appel. Meurice y manquait presque toujours et François- Victor quelquefois. Et, comme j'estimais qu'il nous appartenait de donner le bon exemple, je ne me gênais nullement pour les relancer à l'occasion. Je leur disais ma façon de penser;

ils la prenaient en bonne part et François- Victor était celui des trois qui en tenait le plus généralement bon compte. Il y avait d'autant plus de mérite qu'il avait près de quarante-cinq ans et était touché par la maladie qui l'emporta deux ans plus tard. La sympathie que j'avais pour son bon vouloir m'avait conquis sa bienveillance, rapidement nous étions devenus d'excellents camarades, tant et si bien que j'avais accès, non seulement aux réunions, banales, dans une certaine mesure, de l'hôtel de Rohan, mais encore dans le petit hôtel de Paul Meurice qui était la vraie résidence pour ainsi dire privée de Victor Hugo. 0

C'est là que j'ai passé une partie de la journée du Ier novembre, c'est-à-dire le lendemain de l'échauffourée de nuit du 3i octobre.

A plusieurs reprises, pendant que je m'y trouvais, des délégués venaient offrir à Louis Blanc et à Victor Hugo, une sorte de dictature qui remplacerait le gouvernement présidé par Trochu, dont on escomptait le départ. D'autres venaient les solliciter d'avoir à intervenir pour que Dorian — qui fut le Garnot du Siège de Paris — cédât enfin aux sollicitations de ceux qui le suppliaient en vain de devenir le chef d'un nouveau gouvernement. A chaque nouvelle démarche, tous deux refusaient de prendre une situation qui, d'ailleurs, n'était ni bien avantageuse, ni bien enviable. Mon impression toute personnelle fut qu'il n'aurait fallu les pousser ni longtemps, ni bien fort pour qu'ils finissent par accepter. Ils étaient visiblement flattés d'entendre qu'on avait recours à eux.

Ces deux hommes, je les ai retrouvés face à face, à

quelques mois de là, dans le salon de l'hôtel de* Rohan le soir où furent connues les élections des députés de Paris à l'Assemblée nationale. Louis Blanc était élu en tête de liste avec un nombre de voix sensiblement supérieur à celui qui plaçait Victor Hugo en deuxième sur cette même liste. Le grand poète en éprouvait un dépit visible pour qui savait lire sur les traits de sa figure. A un moment la porte s'ouvrit, et le tout petit bout de bonhomme à | la face rasée, au masque régulier couleur de pain d'épice qu'était Louis Blanc, s'avança vers Victor Hugo d'un pas rapide. Hugo alors lui tendit la main et l'interpella par ces mots tirés du vocabulaire des champs de courses :

« Toutes mes félicitations, mon cher ami, vous arrivez bon premier. ».

Louis Blanc, tout d'abord, en recevant cette quasi chiquenaude, eut un faible mouvement de surprise; puis, s'étant ressaisi, il s'excusa de la sottise des électeurs qui, disait-il, lui avaient créé une place qui n'était pas la sienne. Mais son accent méridional et les inflexions de sa voix, contredisaient ses paroles. Il n'était pas exempt de toute prétention et dans le domaine de la politique il y avait en réalité des droits.

Le lendemain de cette petite scène, les membres de l'Assemblée nationale se préparaient à partir pour Bordeaux. Les lignes occupées par les Allemands devant être traversées par les députés ou par les personnes qui les accompagnaient on leur avait délivré une série de passeports rédigés en allemand et dont certains passages laissés en blanc devaient être remplis en langue allemande. Nous étions, à

l'hôtel de Rohan, plus nombreux que d'habitude puisqu'il s'agissait d'une soirée d'adieu. Combien nous étions, je ne le sais pas? et si je dis une trentaine de personnes je serai sur de ne pas exagérer. Eh bien, parmi nous trente il ne se trouva que moi seul qui sût l'allemand, tant bien que mal, mais assez toutefois pour remplir utilement les lacunes des passeports. Chacun à son tour m'apporta son papier, et c'est ainsi que moi, bien que n'ayant, ni lu, ni parlé, ni écrit un mot d'allemand depuis douze ans environ, j'ai dû rédiger successivement le passeport de Victor Hugo, de Mme Juliette Drouet, de mon camarade François Hugo et de son frère Charles et celui de Louis Blanc, celui de Rochefort je crois et celui d'autres membres de l'Assemblée.

Victor Hugo dit dans Choses vues que sur son passeport, il a fait mettre la mention « propriétaire]». Cela doit être exact. Je n'ai de ce détail qu'un souvenir tout à fait incertain.

En écrivant ces paperasses germaniques, je ne pouvais m'empècher de penser que ces gens allaient traiter de la paix ou de la guerre, avec une nation victorieuse dont la langue leur était inconnue ; aussi, je sortis de cette réunion, avec un sentiment de tristesse d'autant plus grand, qu'elle était composée, pour la plus large part, de gens de haute valeur, et d'une puissante autorité. Tous ces hommes, dont quelques-uns, par leur génie ou par leur talent, avaient formé le cerveau de la France, avaient, depuis près d'un demi-siècle, parlé avec assurance et des choses de l'Allemagne et des Allemands, sans avoir jamais fait l'effort nécessaire pour connaître la

mentalité véritable des Allemands et l'état socia réel, actuel de l'Allemagne.

La signature de l'armistice avait été pour nou tous une épreuve bien terrible et ceux-là qui venaien de partir l'avaient partagée avec nous, mais ils n'eurent point à subir directement la douleur pro fondement cruelle qui nous fut infligée par l'entrée I des Allemands à Paris. De tous ceux que j'en ai vu souffrir nul ne m'a fait autant pitié que Gautier.

Il demeurait presque toujours confiné dans sa chambre, abattu par le chagrin de la défaite finale et souvent il répétait cette ^exclamation : « Oh ! revoir ça !» Il avait vu. lui, dans sa première enfance et dès son arrivée à Paris, l'entrée des alliés, et les redites de ses parents y aidant sans doute, il en était demeuré en lui une pénible impression. Je l'ai entendu plus d'une fois en parler, et de ses récits, il m'est resté dans les oreilles toute une page parlée, dont je voudrais pouvoir retrouver le mot à mot . Il ^est malheureux pour les lettres qu'il ne l'ait jamais écrite, cette page. Faute de mieux, et sous réserve de toutes les déformations de ma mémoire, je vais la transcrire d'après ce qui m'en est resté.

« J'ai vu Napoléon une fois. C'était lors de notre arrivée de Tarbes. J'avais moins de quatre ans alors et pourtant mon souvenir est demeuré très précis.

« Il était monté sur un petit cheval, à qui les pans d'une grande redingote constituaient une sorte de houssine, recouvrant la croupe et la selle. Il se tenait mal et avait l'air effondré d'un maraîcher qui a voyagé toute la nuit; il avait sur la tête une sorte de chapeau de haute forme, gris, peu élevé. Il passait devant l'éléphant de la Bastille. Je l'ai bien regardé,

le nez s'était affaissé et était devenu crochu, le menton se relevait en pointe [de sabot. Vu de profil, il ressemblait à Polichinelle. Les traits étaient, ce jour-là, bouffis et gras. La maladie de foie avait badigeonné son masque d'une teinte jaune. »

Pour faire un peu dévier sa trop grande tristesse, pour tenter de lui rendre, par un peu d'exercice, ses forces perdues, j'obtenais de temps en temps de Gautier qu'il consentit à tenter un petit tour dans son quartier. On ignorait encore les conditions de la paix, et, un jour que j'étais venu le prendre pour notre promenade habituelle, il en arriva à parler du cas où, des troupes allemandes, entrant dans Paris, l'on serait forcé d'en loger une partie chez l'habitant. Alors, tirant de sous un meuble un grand rouleau de carton, une sorte de couleuvrine pour rire, amenée rue de Beaune par le hasard le plus fantaisiste, il dit:

« S'ils osent faire monter leurs hommes jusqu'ici je les recevrai avec ceci. Là-dedans il y a mon brevet de membre de l'Académie de Saint-Pétersbourg. Je leur dirai « Sortez d'ici » et ils sortiront, car je suis général russe, mon titre d'académicien m'en donne le grade.

« Et, qui plus est, ils me présenteront les armes, fit-il en riant. D'ailleurs, si je mourais en Russie j'aurais toute une division à mon enterrement. Si je meurs ici j'aurai tout juste, comme officier de la Légion d'honneur, un pauvre petit piquet d'infanterie. »

Le jour de l'entrée des Allemands à Paris, j'allai le prendre pour lui faire faire ce petit exercice de marche si nécessaire à son rétablissement et nous

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allâmes flâner sur les quais, au soleil, le long des murs des Tuileries, nous gardant bien de nous trouver en quelque lieu que ce soit d'où l'on pût voir les soldats de Guillaume. Mais ne voilà-t-il pas que, en arrivant à l'extrémité des Tuileries, au moment où nous abordions le pont de la Concorde, et alors que nous voulions rentrer, nous aperçûmes des patrouilles de cavaliers circulant au petit trot tout autour de la place. C'étaient des pelotons de cavalerie française ; on les avait mis là par précaution, pour empêcher que quelques bandes d'exaspérés allassent injurier ou attaquer follement les Germains confinés dans la partie haute des Champs-Elysées. Gautier qui était très myope, eroyant sans doute que c'étaient là des soldats allemands qui caracolaient non loin de lui, eut quelques paroles de profond désespoir que je n'eus pas même le temps de bien entendre. Je le sentis tout à coup qui s'écroulait le long de moi. Nous étions alors à quelques centimètres du parapet du quai et j'eus la présence d'esprit, et aussi la force, de le pousser, d'un coup d'épaule, jusqu'à ce parapet. Il s'y appuya en se soutenant des deux mains. Au bout de quelques instants il reprit possession de soi-même et, appuyé sur mon bras, il s'en revint vers sa mansarde.

Il n'eut pas plus à ce moment qu'à aucun autre une parole de plainte.

La petite syncope, d'origine purement sentimentale et morale qu'il eut alors, fut-elle ou ne fut-elle pas l'une des forces premières qui ont mis en marche pour ainsi dire la maladie de cœur dont cet homme « insensible » — s'il faut en croire les aristarques de

son temps — devait mourir dix-huit mois plus tard? C'est là ce que nul ne peut préciser.

A ce : « Mes enfants, je meurs de faim » qu'il nous dit tant de fois, il eût pu ajouter : « Et de chagrin aussi. »

Les événements se précipitèrent, et, dans la journée du 18 mars 1871, les bureaux de V Officiel furent envahis par les futurs communards, l'administration et la rédaction du Journal se replièrent en bon ordre sur Versailles, et comme Kaempfen, le directeur, allait partir définitivement, il vit arriver Gautier qui, bien que malade encore et faible et vieux, était descendu de chez lui exprès pour se mettre au danger avec les autres. Kaempfen eut toutes les peines du monde à le faire rentrer chez lui. Il soutenait mordicus que sa place était là où étaient « ses camarades » et il ne voulait pas s'en aller.

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